HYMNE
Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !
A ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !
Jiiillpl 18:11.
La salle osl iiiayuili([iK' et la lahle est iiuiiieiise.
Toujours par quel(|ue bout le banquet recommence,
Un magique banquet, sans cesse amoncelé
Dans l'or et le cristal et l'argent ciselé.
A cette table auguste où siègent peu de sages.
Tous les sexes ont place ainsi que tous les Ages.
Guerrier de quarante ans au profil sérieux,
Jeune homme au blond duvet, jeune lille aux doux yeux,
Enfant (pii balbutie et vieillard qui bégaie,
Tous mangent, tous ont faim, et leur faim les égaie,
Et les plus acharnés sont, autour des plats d'or, Ceux qui n'ont plus de dents ou n'en ont pas encor !
Casques, cimiers, fleurons, bannières triomphales,
Les lions couronnés, les vautours bicéphales,
Les étoiles d'argent sur le sinople obscur,
L'abeille dans la pourpre et le lys dans lazur,
Les chaînes, les chevrons, les lambels, les losanges,
Tout ce que le blason a de formes étranges,
De léopards ailés, d'aigles et de grifl"ons,
Tourbillonne autour d'eux, se cramponne aux plafonds,
Se lord dans l'arabesque entre leurs pieds jetée,
Plonge un bec familier dans leur coupe sculptée,
Et suspend aux lambris maint drapeau rayonnant,
Qui, des poutres du toit jusqu'à leurs fronts traînant,
Les effleure du bout de sa frange superbe,
Comme un oiseau dont l'aile en passant touche l'herbe.
Et, comme à ce banquet tout résonne ou reluit, On y croit voir jouter la lumière et le bruit.
La salle envoie au ciel une rumeur de fête. Les convives ont tous une couronne en tête, Tous un Irône sous eux où leur orgueil s'assied, Tous un sceptre à la main, tous une chaîne au pied ; Car il en est plus d'un qui voudrait fuir peut-être, Et l'esclave le mieux attaché, c'est le maître !
Le pouvoir enivrant qui change l'homme en dieu ; L'amour, miel et poison, l'amour, philtre de feu, Fait du souffle mêle de l'homme et de la femme, Des frissons de la chair et des rêves de l'âme ; Le plaisir, fils des nuits, dont l'œil brûlant d'espoir Languit vers le matin et se rallume au soir ; Les meutes, les piqueurs, les chasses efl'rénées Tout le jour par les champs au son du cor menées ; La soie et l'or; les lits de cèdre et de vermeil, Faits pour la volupté plus que pour le sommeil, Où, quand votre maîtresse en vos bras est venue, Sur une peau de tigre on peut la coucher nue ; Les palais effrontés, les palais imprudents Qui, du pauvre enviés, le font grincer des dents ; Les parcs majestueux, pleins d'horizons bleuâtres. Où l'œil sous le feuillage entrevoit des albâtres. Où le grand peuplier tremble auprès du bouleau, Où l'on entend la nuit des musiques sur l'eau ; La pudeur des beautés facilement vaincue ; La justice du juge à prix d'or convaincue; La terreur des petits, le respect des passants. Cet assaisonnement du bonheur des puissants ; La guerre ; le canon tout gorgé de mitrailles Qui passe son long cou par-dessus les murailles ; Le régiment marcheur, polype anx mille pieds ; La grande capitale aux bruits multipliés ; Tout ce qui jette au ciel, soit ville, soit armée, Des vagues de poussière et des flots de fumée ; Le budget, monstre énorme, admirable poisson
u LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
A qui de toutes parts ou jette riiameçon,
Et qui, laissant à flots l'or couler de ses plaies,
Traîne un ventre splendide, écaillé de monnaies ;
Tels sont les mets divins que sur des plats dorés
Leur servent à la fois cent valets affairés.
Et que dans son fourneau, laboratoire sombre.
Souterrain qui flamboie au-dessous d'eux dans l'ombre,
Prépare nuit et jour pour le royal festin
Ce morose alcbimiste, appelé le destin !
Le sombre ampbitryon ne veut pas de plats vides, Et la profusion lasse les plus avides ; Et, pour choisir parmi tant de mets savoureux, Pour les bien conseiller, sans cesse derrière eux. Ils ont leur conscience ou ce qu'ainsi l'on nomme, Compagnon clairvoyant, guide sûr de tout homme, A qui, par imprudence et dès les premiers jeux, Les nourrices des rois crèvent toujours les yeux.
Oh ! ce sont là les grands et les heureux du monde !
0 vie intarissable où le bonheur abonde !
0 magnifique orgie ! ô superbe appareil !
Comme on s'enivre bien dans un festin pareil !
Comme il doit, à travers ces splendeurs éclatantes,
Vous passer dans l'esprit mille images flottantes !
Que les rires, les voix, les lampes et le vin
Vous doivent faire en l'âme un tourbillon divin !
Et que l'oeil ébloui doit errer avec joie
De tout ce qui ruisselle à tout ce qui flamboie !
Mais tout à coup, tandis que l'échanson rieur Leur verse à tous l'oubli du monde extérieur; A l'heure où table, et salle, et valets, et convives. Et flambeaux couronnés d'auréoles plus vives, Et l'orchestre caché qui chante jour et nuit. Épanchent plus de joie, et de flamme, et de bruit, Hélas ! à cet instant d'ivresse et de délire, Où le banquet hautain semble éclater de rire. Narguant le peuple assis à la porte en haillons. Quelqu'un frappe soudain l'escalier des talons, Quelqu'un survient, quelqu'un en bas se fait entendre, Quelqu'un d'inattendu qu'on devrait bien attendre!
Ne fermez pas la porte. 11 faut ouvrir d'abord,
Il faut qu'on laisse entrer. — Et tantôt c'est la mort.
Tantôt l'exil qui vient, la bouche haletante,
L'une avec un tombeau, l'autre avec une tente,
La mort au pied pesant, l'exil au pas léger.
Spectre toujours vêtu d'un habit étranger.
Le spectre est effrayant. 11 entre dans la salle, Jette sur tous les fronts son ombre colossale. Courbe chaque convive ainsi qu'un arbre au vent ; Puis il en choisit un, le plus ivre souvent, L'arrache du milieu de la table effrayée, Et l'emporte, la bouche encor mal essuyée !
20 août, 18:!2.
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NAPOLEON II
Mil huit cent onze ! — 0 temps où des peuples sans nombre Attendaient prosternés sous un nuage sombre
Que le ciel eût dit oui ! Sentaient trembler sous eux les états centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,
Comme un mont Sinaï !
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître, Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va naître!
L'immense empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain? —
Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde
L'homme prédestiné.
Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient ù la terre
Un enfant nouveau-né.
Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent frémissent les épis ; Et son cri, ce doux cri qu'une nouri'ice apaise, Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis !
Et lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine ;
Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine,
S'étaient enfin ouverts !
Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,
Rayonnait au travers !
Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes. Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi,
NATO LÉON II 49
Comme un aii^lo arrivé mit une liaiile cime, 11 cria loul joyeux avee un air sublime : — L'avenir ! Tavenir ! l'avenir est à moi !
Non, l'avenir n'est à personne !
Sire ! l'avenir est à Dieu !
A chaque lois <[ue l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.
L'avenir ! l'avenir ! mystère !
Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées.
Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu'on soit, non, (ju'on rie ou qu'on pleure. Nul ne le fait parler, nul ne peut avant l'heure
Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours mas(jué (jui nous suis côle à côle,
Et (ju on nomme demain!
Oh ! demain, c'est la giaude chose !
De quoi demain sera-l-il fait ?
L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu luit mûrir l'efTet. Demain, c'est l'éclair dans la vuilc. C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bal les tours, C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône, Aujourd'hui, c'en est le velours !
Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,
La nuit, comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo! demain, c'est Sainte-Hélène!
Demain, c'est le tombeau !
A ous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier.
Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Vous pouvez, ô mon capitaine.
Barrer la Tamise hautaine, Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes }>ortes fermées,
NAPOLÉON II 51
Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace ; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel!
0 revers ! ô leçon ! — Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome ; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit ;
Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles
Autour du nouveau-né riant sur son chevet; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ;
Quand tout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles ; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ; Quand, pour loger un joui- ce maître héréditaire, On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance, — Avant qu'il eût goûté de ce poison doré. Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe. Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré !
Oui, l'aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles. Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes;
NAPOLÉON 11 S3
Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid Tondirent pleins de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon.
Vous savez ce qu'on fit du géant historique. Pendant six ans on vil, hiin derrière l'Afrique, Sous le verrou des rois prudents,
— Oh ! n'exilons personne ! oh ! l'exil est impie ! — Cette grande figure en sa cage accroupie,
Ployée, et les genoux aux dents.
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !
Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
11 aimait son fils, ce vainqueur!
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde. Le portrait d'un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur!
Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcove,
Ce qui se remuait dans cette tête chauve.
Ce que son œil cherchait dans le passé profond,
— Tandis (|ue ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées.
En regardaient passer les ondîres sur son front ; —
Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec l'épée ; Aréole, Austerlitz, Montmirail;
M LES CHAXTS DU CRÉPUSCULK
Ni l'apparition des vieilles pyramides ; Ni le pacha du Caire et. ses chevaux numides Qui mordaient le vôtre au poitrail;
Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons.
Quand son souffle poussait sur cette mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons;
Ce n'était pas Madrid, le Kremlin el le Phare,
La diane au matin fredonnant sa fanfare.
Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques.
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques.
Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés;
Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l'orient, Tandis qu'avec amour sa nourrice enchantée D'une goutte de lait au bout du sein restée
Agace sa lèvre en riant.
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise, Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise,
Il pleurait, d'amour éperdu. — Sois béni, pauvre enfant, tète aujourd'hui glacée,
.NAl'OLÉOA 11 5s
Seul èlre <[ui |)ouvais dislraire sa pensée Du trône du monde perdu !
Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite est terri ble ! Vous avez commencé par le maître invincible.
Par l'homme triomphant, Puis vous avez enfin complété l'ossuaire ; Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire
Du père et de l'enfant !
Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte ! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte,
Mais la mort lui dit non !
Chaque élément retourne où tout doit redescendre. L'air reprend la fumée, et la terre la cendre.
L'oubli reprend le nom.
0 révolutions ! j'ignore,
Moi, le moindre des matelots,
Ce que Dieu dans l'ombre élabore
Sous le tumulte de vos flots.
La l'ouïe vous hait et vous raille.
Mais qui sait comment Dieu travaille?
Qui sait si l'onde qui tressaille,
Si le cri des gouffres amers.
Si la trombe aux ardentes serres,
Si les éclairs et les tonnerres.
Seigneur, ne sont pas nécessaires
A la perle (jue font les mers?
Pourtant cette tempête est lourde Aux princes comme aux nations ; Oh ! quelle mer aveugle et sourde Qu'un peuple en révolutions !
Que sert ta chanson, ô poëte?
Ces chants que ton génie émiette, Tombent à la vague inquiète Qui n'a jamais rien entendu!
Ta voix s'enroue en cette brume.
Le vent disperse au loin la plume,
NAPOLÉON II
l'auvre oiseau cliantant dans l'écume Sur le mât d'un vaisseau perdu !
Lonffue nuil ! lourmente élernollc !
Le ciel n'a pas un coin d'azur.
Hommes et choses, pêle-mêle, Vont roulaiil dans l'abîme obscur.
Tout dérive et s'en va sous Tonde, Rois au berceau, maîtres du monde.
Le front chauve et la fêfe blonde.
Grand et petit Napoléon !
Tout s'efface, lotil se délie, Le flot sur le flot se replie, Et la vague qui passe oublie Léviathan comme Alcvon !
Août W>'1.
SUll LE liAL DE L'HOTEL DE MLLE
Ainsi i'Iiùtel de ville illumine son lïiile.
Le prince et les flambeaux, lout y brille, et la fête
Ce soir va resplendir sur ce comble éclairé.
Comme l'idée au IVoul ilu poëte sacré.
Mais celte l'ète, amis, n'est pas une pensée.
Ce n'est pas d'un banquet que la France est pressée,
Et ce n'est pas un bal (|u"il laul, en vérité,
A ce tas de douleui's qu'on nomme la cité !
Puissants ! nous ferions mieux de panser quelque plaie Dont le saye rêveur à celle lieui-e s'effraie.
D'étayer l'escalier qui d'en bas monte en haut, D'agrandir l'atelier, d'amoindrir Fécliafaud, De songer aux enfants qui sont sans pain dans l'ombre. De rendre un paradis au pauvre impie et sombre, Que d'allumer un lustre et de tenir la nuit Quelques fous éveillés autour d'un peu de bruit !
0 reines de nos toits, femmes chastes et saintes,
Fleurs qui de nos maisons parfumez les enceintes,
Vous à qui le bonheur conseille la vertu.
Vous qui contre le mal n'avez pas combattu,
A qui jamais la faim, empoisonneuse infâme,
N'a dit : Vends-moi ton corps, — c'est-à-dire votre âme !
Vous dont le cœur de joie et d'innocence est plein,
Dont la pudeur a plus d'enveloppes de lin
Que n'en avait Isis, la déesse voilée,
Cette fête est pour vous comme une aube étoilée !
Vous riez d'y courir tandis qu'on souffre ailleurs !
C est que votre belle âme ignore les douleurs ;
Le hasard vous posa dans la sphère suprême ;
Vous vivez, vous brillez, vous ne voyez pas même.
Tant vos yeux éblouis de rayons sont noyés,
Ce qu'au-dessous de vous dans l'ombre on foule aux pieds!
Oui, c'est ainsi. — Le prince, et le riche, et le monde Cherche à vous réjouir, vous pour qui tout abonde. Vous avez la beauté, vous avez l'ornement ; La fête vous enivre à son bourdonnement. Et, comme à la lumière un papillon de soie.
SUU LE BAL DE E'IIOTEE T)E VILLE 6i
Vous volez à la porte ouverte qui flamboie !
Vous allez à ce bal, el vous ne songez pas
Que, parmi ces passants amassés sur vos pas,
En foule émerveilles des chars el des livrées,
D'autres femmes sont là, non moins que vous parées,
Qu'on farde et qu'on expose à vendre au carrefour ;
Spectres où saigne encor la place de l'amour ;
Comme vous pour le bal, belles et demi-nues ;
Pour vous voir au passage, hélas ! exprès venues,
Voilant leur deuil affreux d'un sourire mocpieur,
Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au cujur !
Mai lS:j-2.
^'^^Eà
vn
0 Dieu ! si vous avez la France sons vos ailes,
Ne souffrez pas, Seigneur, ces Inlles éternelles.
Ces trônes qu'on élève et qu'on brise en courant.
Ces tristes libertés qu'on donne et qu'on reprend,
Ce noir torrent de lois, de passions, d'idées,
Qui répand sur les mœurs ses vagues débordées.
Ces tribuns opposant, lorsqu'on les réunit,
Une charte de plâtre aux abus de granit,
Ces flux et ces reflux de l'onde contre l'onde,
Cette guerre, toujours plus sombre et plus profonde,
Des partis au pouvoir, du pouvoir aux partis,
L'aversion des grands qui ronge les petits.
Et toutes ces rumeurs, ces chocs, ces cris sans nombre.
Ces systèmes an"reux éeliaCaudés dans lonibre.
Qui font que le tumulte et la haine et le bruit Emplissent les discours, et qu'on entend, la nuit, A l'heure où le sommeil veut des moments tranquilles, Les lourds canons rouler sur le pavé des villes !
30 août 183i.
vin
A CAAARIS
Canaris ! Canaris ! nous l'avons oublié !
Lorsque sur un héros le temps s'est replié,
Uuand le sublime acteur a (ait pleurer ou rire,
Et qu'il a (lit le mol que Dieu lui donne à dire;
Quand, venus au hasard des révolutions,
Les grands hommes ont fait leurs grandes actions.
Qu'ils ont jeté leur lustre, étincelant ou sombre.
Et qu'ils sont pas à pas redescendus dans l'ombre,
Leur nom s'éteint aussi. Tout est vain! tout est vain!
Et jusqu'à ce qu'un jour le poëte divin
POÉSIK.
Qui peut créer un monde avec une parole. Les prenne, el leur rallume au front une auréole, Nul ne se souvient d'eux, et la foule aux cent voix Qui rien qu'en les voyant hurlait d'aise autrefois, Hélas ! si par hasard devant elle on les, nomme. Interroge et s'étonne, et dit : Quel est cet homme?
Nous t'avons oublié. Ta gloire est dans la nuit.
Nous faisons bien encor toujours beaucoup de bruit ;
Mais plus de cris d'amour, plus de chants, plus de culte.
Plus d'acclamations pour toi dans ce tumulte !
Le bourgeois ne sait plus épeler ton grand nom.
Soleil qui t'es couché, tu n'as plus de Memnon !
Nous avons un instant crié : — La Grèce! Athènes!
Sparte ! Léonidas ! Bolzaris ! Démoslbènes !
Canaris, demi-dieu de gloire rayonnant!... —
Puis l'entr'acte est venu, c'est bien ; et maintenant
Dans notre esprit, si plein de ton apothéose.
Nous avons tout rayé pour écrire autre chose.
Adieu les héros grecs ! leurs lauriers sont fanés !
Vers d'autres orients nos regards sont tournés.
On n'entend plus sonner ta gloire sur l'enclume
De la presse, géant par qui tout feu s'allume.
Prodigieux cyclope à la tonnante voix,
A qui plus d'un Ulysse a crevé l'œil parfois.
Oh ! la presse ! ouvrier qui chaque jour s'éveille.
Et qui défait souvent ce qu'il a fait la veille ;
Mais qui forge du moins, de son bras souverain,
A toute chose juste une armure d'airain !
Nous l'avons oublié!
Mais à toi, que t'importe?
Il le reste, ù niariii, la vat,nie (jui t'emporte, Ton navire, un bon vent toujours prêt à souffler, Et l'étoile du soir qui te regarde aller. 11 le reste l'espoir, le hasard, l'aventure, Le voyage à travers une belle nature.
L'éternel ehangement de ehoses et de lieux, La joyeuse arrivée et le départ joyeux ; L'orgueil qu'un homme libre a de se sentir vivre Dans un brick fin voilier et bien doublé de cuivre, Soit (ju'il ait à franchir un déiroil sinueux. Soit «lue, par un beau temps, l'océan monstrueux, Qui brise (juand il veut les rocs et les murailles, Le berce mollement sur ses larges écailles. Soit (jue l'orage noir, envolé dans les airs, Le batte à coups pressés de son aile d'éclairs !
Mais il te reste, ô grec! ton ciel bleu, la mer bleue, Tes grands aigles qui font d'un coup d'aile une lieue. Ton soleil toujours pur dans toutes les saisons, La sereine beauté des tièdes horizons, Ta langue harmonieuse, inellalde, anudlie, (Jue le temps a mêlée aux langues d'Italie Comme aux flots de Baia la vague de Samos ; Langue d'Homère où Dante a jeté quelques mots ! Il te reste, trésor du grand homme candide. Ton long fusil sculpté, ton yatagan splendide,
Tes larges caleçons de toile, les caftans De velours rouge et d'or, aux coudes éclatants ! Quand ton navire fuit sur les eaux écunieuses, Fier de ne côtoyer que des rives fameuses, Il te reste, ô mon grec, la douceur d'entrevoir Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir. Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine. Une femme de Thèbe ou bien de Salamine, Paysanne à l'œil fier qui va vendre ses blés El pique gravement deux grands bœufs accouplés, Assise sur un char d'homérique origine, Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Égine !
Octobre 183«.
F-^^rm
Seule au ])ied do la tour (loii sorl la voix du maître
Dont l'ombre à tout moment au seuil vient apparaître,
Prête à voir en bourreau se cbanger ton époux.
Pâle et sur le |)avé tombée à deux genoux,
Triste Pologne ! bélas ! te voilà doue liée,
El vaincue, et déjà pour la tombe pliée !
Hélas ! tes blaucbes mains, à défaut de tes fils.
Pressent sur ta poiti'iue un sanglant crucifix.
Les baskirs oui marcbé sur ta robe royale
Où sont encore empreints les clous de leur sandale.
Par instant une voix gronde, on entend le bruit
D un pas lourd, et l'on voit un sabre qui reluit ;
El loi, serrée au mur qui sous tes pleurs ruisselle, Levant tes bras meurtris et ton fronl qui chancelle Et tes yeux que déjà la mort semble lernir, Tu dis : France, ma sœur! ne vois-lu rien venir?
Septembre 183u.
A LHOMME Om A LIVRÉ UNE FEMME
0 honte! ce n'est pas seulement cette femme, Sacrée alors pour tous, faible cœur, mais grande âme, Mais c'est lui, c'est son nom dans l'avenir maudil, Ce sont les cheveux blancs de son père interdit, C'est la pudeur publique en face regardée Tandis qu'il s'accouplait à son infâme idée, C'est l'honneur, c'est la foi, la pitié, le serment, Voilà ce que ce juif a vendu lâchement!
Juif! les impurs traitants à (jui l'on vend son âme Attendront bien longtemps avant qu'un plus infâme
72 LES CHANTS Dl CRÉPUSCILE
Vienne réclamer d'eux, dans quelque jour d'efîroi. Le ioiul (lu sac j)lein d'or qu'on fit vomir sur loi!
Ce nesl pas même un Juif! C'est un païen immonde,
Ln renégat, l'opprobre et le i-ebul du monde.
Un télide apostat, un obli(jue étranger,
Qui nous donne du moins le bonlieur de songer
Qu'après tant de revers et de guerres civiles
11 n'est pas un bandit écume dans nos villes,
Pas un forçat bideu.v blanchi dans les prisons,
Qui veuille mordre en France au pain des trahisons !
Rien ne te disait donc dans l'âme, ô misérable !
Que la proscription est toujours vénérable,
Qu'on ne bat pas le sein qui nous donna son lait,
Qu'une fille des rois dont on fut le valet
Ne se met point en vente au fond d'un antre infâme.
Et que, n'étant plus reine, elle était encor femme !
Rentre dans l'ombre où sont tous les monstres flétris Qui depuis quarante ans bavent sur nos débris ! Rentre dans ce cloaque ! et que jamais ta tête. Dans un jour de malheur ou dans un jour de fête, Ne songe à l'eparaître au soleil des vivants ! Qu'ainsi qu'une fumée abandonnée aux vents, Infecte, et dont chacun se détourne au passage. Ta vie erre au hasard de rivage en rivage !
A LllOMMK Ql I A LIVRK UNE FEMME 73
El lais-loi! qiif \t'u\-Ui balbutier encor?
Dis, n'as-tu pas vendu l'honneur, le vrai trésor?
Garde tous les soufflets entassés sur la joue.
Hue lait l'excuse au crime cl le lard sur la boue?
Sans qu'un aini tabrile à l'ombre de son toit,
Marche, autre juil" errant! marche avec l'or qu'on voit
Luire à travers les doigts de les mains mal fermées !
Tous les biens de ce monde en grappes parfumées
Pendent sur ton chemin, car le riche ici-bas
A tout, hormis l'honneur qui ne s'achète pas ;
Hàte-toi de jouir, maudit! et sans relâche
Marche ! et qu'en te voyant on dise : C'est ce lâche !
Marche ! et que le remords soit ton seul compagnon !
Marche ! sans rien pouvoir arracher de ton nom !
Car le mépris public, ombre de la bassesse,
Croît d'année en année et repousse sans cesse,
El va s'épaississant sur les traîtres pervers
Comme la feuille au front des sapins toujours verts.
El quand la tombe un jour, cette embûche profonde
Qui s'ouvre tout à coup sous les choses du monde.
Te fera, d'épouvante et d'horreur agité,
Passer de cette vie à la réalité,
La réalité sombre, étei-nelle, immobile ;
Quand, d'instant en instant plus seul et plus débile,
lu le cramponneras en vain à ton trésor ;
Quand la mort, t'accostant couché sur des tas d'or.
Videra brusquement la main crispée et pleine
l'OÉsii;. — III. ^"
Comme une main d'enfant qu'un homme ouvre sans peine,
Alors, dans cet abîme où tout traîti-e descend,
L'un roulé dans la fange et l'autre teint de sang,
Tu tomberas, perdu sur la fatale grève
Que Dante Alighieri vit avec l'œil du rêve !
Tu tomberas damné, désespéré, banni !
Afin que ton forfait ne soit pas impuni,
Et que ton âme, errante au milieu de ces âmes,
Y soit la plus abjecte entre les plus infâmes !
Et lorsqu'ils le verront paraître au milieu d'eux.
Ces fourbes dont l'histoire inscrit les noms hideux,
Que l'or tenta jadis, mais à qui d'âge en âge
Chaque peuple en passant vient cracher au visage.
Tous ceux, les plus obscurs comme les plus fameux.
Qui portent sur leur lèvre un baiser venimeux,
Judas qui vend son Dieu, Leclerc qui vend sa ville,
Groupe au louche regard, engeance ingrate et vile.
Tous en foule accourront joyeux sur ton chemin,
Et Louvel indigné repoussera la main !
Juillel 183.J.