‹ Les chants du crépusculeChapitre 4 sur 28 · NOCES ET FESTINS · texte numérisé non relu

NOCES ET FESTINS

Où Ton entend la nuit des musiques sur l'eau ;

La pudeur des beautés facilement vaincue ;

La justice du juge à prix d'or convaincue;

La terreur des petits, le respect des passants,

Cet assaisonnement du bonheur des puissants ;

La guerre; le canon tout gorgé de mitrailles

Qui passe son long cou par-dessus les murailles ;

Le régiment marcheur, polype aux mille pieds;

La grande capitale aux bruits multipliés ;

Tout ce qui jette au ciel, soit ville, soit armée,

Des vagues de poussière et des flots de fumée ,

Le budget, monstre énorme, admirable poisson

A qui de toutes parts on jette l'hameçon.

Et qui, laissant à flots l'or couler de ses plaies,

Traîne un ventre splendide, écaillé de monnaies;

Tels sont les mets divins que sur des plats dorés

Leur servent à la fois cent valets affairés,.

Et que dans son fourneau, laboratoire sombre,

Souterrain qui flamboie au-dessous d'eux dans l'ombre,

Prépare nuit et jour pour le royal festin

Ce morose alchimiste appelé le Destin!

Le sombre amphitryon ne veut pas de plats vides, Et la profusion lasse les plus avides ; Et, pour choisir parmi tant de mets savoureux, Pour les bien conseiller, sans cesse derrière eux, Ils ont leur conscience ou ce qu'ainsi l'on nomme. Compagnon clairvoyant, guide sûr de tout homme, A qui, par imprudence et dès les premiers jeux, .î*es nourrices des rois crèvent toujours les yeux.

Oh ! ce sont là les grands et les heureux du monde! Ovie intarissable où le bonheur abonde!

0 magnifique orgie! ô superbe appareil 1 Comme on s'enivre bien dans un festin pareil ! Comme il doit, à travers ces splendeurs éclatantes,

Vous passer dans Tesprit mille images flottantes! Que les rires, les voix, les lampes et le vin Vous doivent faire en l'âme un tourbillon divin! Et que l'œil ébloui doit errer avec joie De tout ce qui ruisselle à tout ce qui flamboie !

Mais tout à coup, tandis que l'échanson rieur Leur verse à tous l'oubli du monde extérieur; A l'heure où table, et salle, et valets, et convives, Et flambeaux couronnés d'auréoles plus vives, Et l'orchestre caché qui chante jour et nUit, Épanchent plus de joie, et de flamme, et de bruit. Hélas ! à cet instant d'ivresse et de délire, Où le banquet hautain semble éclater de rire. Narguant le peuple assis à la porte en haillons. Quelqu'un frappe soudain l'escalier des talons, Quelqu'un survient, quelqu'un en bas se fait entendre,- Quelqu'un d'inattendu qu'on devrait bien attendre!

Ne fermez pas la porte. Il faut ouvrir d'abord. Il faut qu'on laisse entrer. — Et tantôt c^estla mort, Tantôt l'exil qui vient, la bouche haletante, L'une avec un tombeau, l'autre avec une tente, La mort au pied pesant, l'exil au pas léger, Spectre toujours vêtu d'un habit étranger.

Le spectre est eôrayant. Il entre dans la salle, Jette sur tous les fronts son ombre colossale, Courbe chaque convive ainsi qu'un arbre au vent; Puis il en choisit un, le plus ivre souvent, L'arrache du milieu de la table eff'rayée. Et l'emporte, la bouche encor mal essuyée!

80 août 183a,

^^\POLÉOiN II

Mil huit cent onze ! ~ 0 temps où des peuples sans nombre Attendaient prosternés sous un nuage sombre

Que le ciel eût dit oui, Sentaient trembler sous eux les états centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,

Comme un mont Sinaïl

Courbés comme un clieval qui sent venir son maître, Ils se disaient entre eux : Quelqu'un de grand va naître L'immense empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain ? —

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde L'homme prédestiné,

Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à la terre Un enfant nouveau-né.

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent frémissent les épis ; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise, Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis!

Et lui! l'orgueil gonflait sa puissante narine; Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa ^ijoitrine,

S'étaient enfin ouverts!

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,

Rayonnait au travers!

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux avec un air sublime: — L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi !

A'on, l'avenir n'est à personne !

Sire, l'avenir est à Dieu!

A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.

NAPOLÉON IL 6a

L'avenir ! l'avenir ! mystère l Toutes les choses de la terré, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits !

Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure

Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte,

Et qu'on nomme demain !

Oh ! demain, c'est la grandQ chose l De quoi demain sera-t-il fait?

L'homme aujourdhui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet.

Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours.

C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône, Aujourd'hui, c'en est le velours !

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau.

C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo ! demain, c'est Sainte-Hélène l

Demain, c'est le tombeau !

Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine, Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons !

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place. Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel 1

0 revers ! 6 leçon ! — Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son froni royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit;

Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles i

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