Dans l'adaptation de la mélodie au texte en poésie
tonique, on aura sans doute déjà remarqué une irrégularité.
Souvent la syllabe accentuée ne concorde pas avec le temps
fort de la mélodie : Môrlis perire, dônans réis, etc. I. r- I- p. i-p-
D a])ord n'oublions pas que le texte des hymnes ambrosiennes est d'ordinaire métrique. Alors cette irrégularité n'est qu'apparente, puisque c'est la longue ou forte qui doit coïncider avec le temps frappé, sans préoccupation obligatoire de l'accent.
Mais il y a des vers en pure poésie tonique où les accents ne concordent pas avec les temps forts. Le fait est indéniable et fréquent, comme on peut le voir dans l'hymne :
Con-di- tor aime si- de- rum.
Môr- lis pe- ri- re sœ-cu- lum.
Dô- nans ré- is re- me- di- uni.
Pour expliquer cette irrégularité, on a donné diverses raisons nullement satisfaisantes. Dire en effet que la concordance de l'accent et du temps fort musical n'était strictement ob.servée qu'aux finales des vers ne suffit pas, puisque le fait se rencontre fréquemment dans les vers ïamblques finissant par un dissyllabe. N'est-il pas préférable d'expliquer ce défaut de concordance par le fait de la mélodie, puisqu'il ne faut pas oublier cette vérité capitale : que les hymnes sont faites pour être chantées.
On a rappelé que l'accent, purement mélodique à l'origine, était devenu plus tard intensif. Ces deux qualités : acuité et force, ne s'excluent pas nécessairement; et, si la seconde domine depuis longtemps, la première persiste encore et se manifeste parfois avec évidence. On n'a qu'à observer les
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idiomes d'origine latine, 1 italien, par exemple, pour se convaincre qu'en accentuant on chante et l'on appuie.
Or dans l'alliance du chant et de la parole, le rôle de l'accent est intéressant. Si d'un côté la grammaire a ses lois, le chant a aussi les siennes qui prédominent. Au sujet de la psalmodie, partie si importante et si populaire de l'Office liturgique, les Institula Patrum rappellent à ce sujet la maxime attribuée à Priscien, évêque d'Afrique (iv° siècle) : Musica non suhjacet regulis Donati, sicut ncc divina Scriptura. Principe et comparaison fort honorables pour la musique. Et dans ce recueil de prescriptions pour le chant sacré , on voit en elTet que , sans s'inquiéter de l'accent, la cantilène poursuit sa marche. Si l'accent coïncide avec la note plus élevée, tant mieux ; sinon le chant l'emporte et altère l'accent, accentus sophisticat. Le caractère mélodic[ue ou l'acuité de l'accent est seule en cause dans cette récitation à inflexions sobres qu'est la psalmodie ; nulle mensuration métrique ou tonique n'est envisagée ; c'est le mouvement des intervalles qu'il faut régler.
Mais en devenant dynamique et élément constitutif de la poésie fondée sur lui, l'accent du mot correspondit au temps fort musical (10).
Toutefois, exceptionnellement et par le fait de la mélodie, cette force pouvait s'elTacer et laisser seule en relief la qualité mélodique de l'accent.
On remarquera, en elTet , que là où l'accent ne concorde pas avec le temps fort de la mélodie, il coïi cide souvent avec une note plus élevée et redevient accent aigu.
Con- di- lor aime. Qui ex àquis. Sii- lus an- te. Cù- jus for-lis.
A défaut de cette coïncidence avec une note plus élevée ([ue la suivante, l'accent (surtout dans les dissyllabes) s'adapte bien au temps faible du chant lorsqu'il est suivi d'un temps dont la qualité forte s'accuse nettement (on dirait : avec aggravation)
par une note plus haute ou une finale de pied ou de phrase tombant au posé.
Môr- lis pe-ri- re. Do- nans ré- is po- fùn-dunt pré-ces. La grammaire le cède donc au chant, et celui-ci nest pas soumis aux lois formulées par Donat.
40. — Citons encore dans le genre ïambique tonique celte hymne pascale dont on ne peut avec certitude désigner l'auteur. On la trouve dans les manuscrits du vi"^ siècle. Le texte primitif a été transformé et, dans ce travail, a perdu l'éclat de son rythme poétique et ses belles assonnances. La mélodie qui suit est celle de nos livres choraux :
Ad cœ- nam a- gni pro-vi-tli, El slo- lis al-bis candi-di, Post Ad re- gi- as a- gni da-pes, etc.
transi- tum ma- ris rubri, Chri- &[o ca- namus princi-pi.
Quelques-uns voudraient que la pénultième des vers fût ainsi notée :
pro- vi- di, etc.
prin- ci- pi, etc.
N'est-ce pas faire erreur, puisque dans la poésie accentuée il ne s'agit pas de longues et de brèves, mais de fortes et de faibles? De plus, pourquoi l'application de ce procédé aux seules finales?
En effet, les simili-pieds de la poésie tonique, ayant leurs deux parties égales en durée, se répartissent entre le levé et le posé. Le temps étant représenté par une noire (on pourrait prendre une croche ou une blanche), nous avons donc les 'ïambes toniques :
mm
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qui souvent ont leur temps monnayé en deux croches, comme on le voit dans l'hymne Ad cœnam. Là où n'a pas lieu cette décomposition du temps, la valeur reste entière sans qu'on ait à s'occuper des syllabes brèves, même pénultième.
Et lorsque sur une syllabe se rencontrent trois notes, elles décomposent la noire en un triolet, comme on le voit dans ce premier vers de l'hymne Jesu Redemptor omnium :
Je- sii Rc- démptor ônini- um.
41. — La notation de l'hymne Ad cœnam étant faite à la moderne, c'est-à-dire avec les barres de mesure avant le temps fort, on a facilité par des ligatures la dist>nction des dipodies ïambiques toniques qui forment des membres ou neiimes :
Ce sont donc des membres assimilés aux pieds de la poésie avec le monnayage assez fréquent de la noire, unité typique. Les pieds se grovqient en mètres, et ceux-ci forment des vers. Un rapide coup d'oeil permet de voir la concordance des temps forts du chant avec les syllabes accentuées.
Cet exemple montre aussi que, tout en s'accordant avec le rythme des paroles, le rythme musical garde une liberté et use de procédés qui lui sont propres.
42. — Il y a aussi des hymnes 'iambiques dont les vers trimètres (ou G pieds) ont une césure après le 5° temps :
Miindi ma- gi- slor I alque cae- li ja- ni- lor.
Ce vers est extrait de l'hymne des apôtres saint Pierre et saint Paul :
Aurea lace et décore roseo,
dont on a voulu faire honneur à l'épouse de lîoèce. Dans son texte ancien, cette hymne était de la poésie tonique. En la
ramenant k la forme métrique, les reviseurs n'ont pas compr:3 ni respecté cette césure qui importait au chant. Us ont oublio, comme tant d'auti'es, que les hymnes sont destinées à être chantées. Qu'est-il advenu? C'est que au premier vers de riivmne revisée les membres de la mélodie sont désorganisés. On doit chanter régulièrement ;
Mun- di ma- gister | atque.
Mais l'on est obligé de couper le premier vers comme il suit et dilïéremment des autres strophes :
lux I se-lerni...
43. — • Dans celte même hymne (texte revisé) se présente une autre anomalie qu'on retrouve en beaucoup d'autres. Elle est causée par ce qu'on nomme les syllabes survenantes ou hypermétriques, c'est-à-dire excédant le nombre régulier. Ex. :
Pcr cnsis illc, hic per crucis victor ncccm.
ReisquG in astra lihcram pandit viani.
Des deux syllabes soulignées, l'une est oxcédente. Et cette anomalie intéresse aussi le chant ; car comment caser ces syllabes et quelle sera leur valeur rythmique? Le silence des livres de chant est absolu. On y trouve à la vérité des explications sur le degré où se chantera Va syllabe survenante : mais quant au rythme, on n'eu a nul souci, encore moins de la mesure dont on a la phobie. Alors c'est l'incohérence et le : Va comme je te pousse. La syllabe survenante porte souvent une note pleine, de même valeur en apparence que les autres. Comparez et goûtez, comme disent les réclames :
Re- isque iii as- Ira...
ensis il-le, hic per cru-cis...
HYMNES lAMBIQUES au lieu de ce qu'on lit ailleurs :
Hù- rum cru- o-re purpu-ra- la.
En métrique, la solution est nette par la pratique franche do l'élision. Du même coup toute difficulté est supprimée pour la mélodie. Mais l'élision est, pour beaucoup de grégorianistes, un objet d'effroi. Quelques-uns iraient juscpi'à objecter la récitation intégrale de l'Office. D'autres invoquent l'autorité des manuscrits. Leur notation n'étant pas proportionnelle, on ne peut rien en conclure pour l'exécution des hymnes eu forme métrique. S'il s'agit du rythme tonique, il faut les consulter; mais alors on constate des procédés différents. Toutefois leurs indications nous guident assez pour sauvegarder avec lisosyllabie (loi fondamentale de la poésie tonique) l'égalité dans le nombre des temps musicaux. Ou bien les deux syllabes se groupent dans la même durée en décomposant la noire en deux croclies , ou la crociie en deux doubles croches ; ou bien l'on répartit sur chacune des deux syllabes les notes d'un groupe. Ex. :
Mélodie type. Avec survenante.
Sa- lu-lis anc... Sa- cra-ta ob alvo.
In sempi- ter- na s;e-eu-la. Mu- ta-vit un- fia o- ri-gi-neni.
Ainsi l'on évite la désorganisation du rytfune poétif[ue et du rythme musical que cause inévitablcnuMit la notation des livres de chœur.
Les hymnes ïambiques sont les plus nombreuses, et nous y avons relevé des particularités qui se représentent dans les autres espèces qu'il nous faut maintenant étudier.