‹ Les chants métriquesChapitre 6 sur 33 · DIFFICULTÉS DE CETTE RESTAURATION · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DE CETTE RESTAURATION

I. — Insuffisance de la notation gaidonienne , telle que l'emploient nos livres de chant. Sans nul doute le progrès réalisé par le R"" dom Pothier est de tout premier ordre. En comparant l'édition de Reims et Cambrai avec le premier Liber Gradualis édité à Solesmes, la différence saute aux yeux. Le nombre des notes est souvent le même dans les deux livres ; mais la reproduction des groupes dans le Liber Gradualis esquisse plus clairement la mélodie et ses divisions. Cependant celte esquisse est insuffisante : elle laisse à chaque pas le chantre dans l'incertitude, nonobstant les explications mises en tête des livres sur l'interprétation de cette notation. Ceux (jui éUidient la notation neumatique savent que celle-ci était bien supérieure par ses indications rythmiques, quoiqu'elle n'ait pas encore (tant s'en faut) livré tous ses secrets. De là les théories rythmiques pour combler les lacunes de notre notation usuelle, à commencer par celle que nous avions publiée il y a environ trente ans. De là aussi l'invention des points rythmiques ayant le i:iême but el s'ell'orçant de juxtaposer à la notation guidonienne certaines indications de la notation neumati(jue. Si la réalisation de celte idée a motivé parfois de justes critiques, l'idée était bonne en elle-même. Pour qui ne se contente pas d'une exécution sans rythme, la notation guidonienne est très insuffisante. On pourrait dire que, par rapport au rythme, elle est ce que, pour l'indication des intervalles, était la nolation neumatique avec une seule ligne. Même progrès, mêmes

lacunes. On le constatera aussi bien dans l'étude des chants métriques que dans celle des chants prosaïques qui suivra ce premier volume. Après de longues fluctuations causées par des habitudes respectables, par l'atlacliemcnt à une notation traditionnelle, par des réput^nances pour des innovations de formes, nous n'hésitons plus. Seule la notation musicale moderne peut traduire le rythme de la mélodie grégorienne d'une façon précise ; mais que faut-il traduire? C'est la question et le problème à résoudre.

II. — Une autre difliculté vient des personnes qui se livrent aux études de restauration d'art grégorien. Il est assez rare qu'elles réunissent non pas seulement des connaissances d'amateur, mais une science sérieuse et de grégorianiste et de musicien.

Or, au sens où il faut l'entendre ici, être musicien, ce n'est pas seulement savoir solfier et chanter plus ou moins agréablement, il faut être exécutant, avoir travaillé son clavier d'orgue ou de piano, connaître l'harmonie et savoir écrire correctement ; avoir lu beaucoup de musique de genres, d'époques et de pays ditTérents ; enfin être initié aux théories de l'antiquité et du moyen âge.

Et pourquoi toute cette science"? Parce que le chant grégorien n'est pas un art isolé , sans filiation ni génération ; il est une branche de l'art musical. Avec des notions même sommaires, telles fju'en donne l'Histoire de la langue musicale de ]M. Emmanuel, on évite des théories rythmiques purement subjectives, qui se heurtent aux faits de l'histoire et dont le produit est un art irréel. Cette science musicale eût empêché des fautes dans le choix des leçons mélodiques ; elle eût éclairé la pratique du rythme et l'indication du mode ; elle eût enfin facilité l'intelligence des théoriciens, l'interprétation des ornements, etc.

Quant à la science du chant grégorien, elle sera toujours superficielle sans une étude assidue des manuscrits et une lecture sérieuse des auteurs médiévaux. Si M. Gevaert avait eu les

manuscrits à sa disposition, s'il avait pu profiter des résultats maintenant acquis, ses ouvrages eussent servi la cause du ciiant ecclésiastique dune manière plus complète.

111. — Terminons en constatant et en criant avec d'illustres maîtres qu'un oljstacle radical à la restauration théorique et pratique du chant g-régorien, c'est son accompagnement harmonique tel qu'il se pratique sur l'orgue en accords pleins et continus. La suppression de tout accompagnement de ce genre est la première condition de toute restauration, dit Gevaert, car le meilleur ne vaut rien. Qui lira attentivement le volume de M. Emmanuel : De l'accompagnement modal des Psaumes, comprendra les raisons capitales de cet anathème, et il est bien regrettable de voir parfois dans les études de la Paléographie une préoccupation de l'accompagnement, alors que la mélodie grégorienne a été conçue en dehors de toute harmonisation. L addition de celle-ci a commencé, puis consommé sa décadence. Qu'on se rappelle bien que si le chant grégorien est homophone, ce n'est pas imperfection, mais en vertu de sa constitution. L'harmonisation usuelle, que nous jugeons indispensable, est en opposition avec les principes constitutifs de ce chant, dont il détruit Véthos.

Cet accompagnement que depuis quelque soixante ans nous infligeons aux cantilènes liturgiques contredit la pente mélodi(jue descendante de ces chants; elle impose entre les sons des rapports qui ne sont pas dans la constitution de l'échelle modale ; elle détruit cette incertitude voulue qui jusqu'à la dernière note évite de conclure et, déjà au témoignage de Gui d'Arezzo, constituait une sorte de devinaille musicale, très conforme d'ailleurs au goût de l'art antique. C'était quelque chose d'analogue au genre de la langue latine, qui par ses inversions, et surtout par le rejet du verbe à la fin de la phrase, en suspend le sens. Avec deux ou trois accords de notre harmonisation, tout est déclaré, escompté, et souvent dans un sens de tonalité moderne. Il en va de même des flottements ijue causent pour l'oreille et l'csjjrit les mélanges ou les changements de mode

dans certains passages. Après deux ou trois accords, tout s'évanouit ; et, comme dit le poète :

Le bocage était sans mystère

Ce n'est pas ici le lieu de développer ces constatations, auxquelles il faudrait ajouter celles qui concernent le rythme'.

Toutefois il est possible de soutenir et d'orner le chant homophone par une sorte d'instrumentation analogue à la citharodie. Ce sera l'objet d'un autre travail.

Venons-en maintenant à ce dont traite plus spécialement le présent ouvrage.

Sous la couverture de nos chants liturgiques, il y a de tout. On y trouve des pièces qui diffèrent par la date de leur composition aussi bien que par leur structure. h'Adesle, l'O ftlii sont de la musique ; et c'est à tort qu'on a voulu les grimer en chant grégorien. Même tentative tout aussi regrettable a été faite sur les pièces de plain-chant musical que nous ont léguées les xvu'et xvm° siècles : Parce Domine , Borate, les Messes de Dumont, etc.

Les récitatifs, tels que le chant du Pater, celui de la Préface, les formules psalmodiques sont d'une vénérable antiquité ; mais ils forment une catégorie spéciale d'un genre bien déterminé. Ils ne sont pas compris dans la collection que Gui d'Arezzo divise nettement en deux parties : chants métriques et chants prosaïques.

La première comprend les hymnes, séquences et tropes dont le rythme musical se règle sur celui des paroles, qu'il soit métrique ou tonique. Les quelques séquences conservées dans

' Dans l'exclusion de l'accompagnement, il y a des degrés selon la forme des cantilènes. Celles qui sont plus apparenlocs à notre tonalité s'adaptent mieux à l'harmonisation. Toutefois ces e.xceplions n'infirment pas le principe général : que l'accompagnement tel qu'on le pratique d'ordinaire est désastreux. 2 — Les Chants métriques

ÎO INTRODUCTION

l'Office divin : Viciimœ, Veni, Sancle Spiritus, Laiiâa Sion, etc., sont des xi», xiic et xui" siècles'. La chronologie des hymnes embrasse une période qui s'étend environ du iv^ au xviiic siècle, car plusieurs furent composées pour de nouveaux offices.

Quant aux chants que Gui qualifie de prosa'ù/ucs, ils sont d'origine et de forme très différentes. La classe des chants syllabiques ou quasi - syllabiques comprend les antiennes des Heures. Commencée vers le v* siècle et achevée à la fin du vn'=, cette collection de mélodies liturgiques s'est enrichie au ix' de quelques additions. Depuis lors, les offices nouveaux ont exigé de nouvelles antiennes calquées sur les anciennes ; et la récente réforme du Bréviaire a obligé les auteurs de la Vaticane à composer un nombre considérable d'antiennes. Celles en l'honneur de la sainte ^'ierge qui terminent les Complies dans leur forme brève et syllabique sont du R"° dom Pothier.

A côté des chants syllabiques qui composent le recueil nommé Vespéral, il y a les chants plus ornés, les chants mélismatiques, recueillis dans le Graduel. Us appartiennent aussi à la catégorie des chants prosaïques. Le fonds ancien, rassemblé et revisé par saint Grégoire le Grand, est pris à des sources diverses; mais on n'a guère d'indications détaillées. Y a-t-il des mélodies juives? L'origine grecque d'un certain nombre de pièces (texte et musique), comme les chants du Vendredi saint et quelques-uns de la procession des Rameaux, n'est pas contestée. A-t-on puisé au fonds ambrosien en le travaillant? Çà et là quelques pièces originales semblent être des mélodies populaires, comme est l'antienne de Noël Quem vidislis. Uutre l'origine gréco-syriaijue dune partie de l'Antiphonaire, on pense qu'il y a dans ce répertoire un fonds latin, produit de l'art occidental. On attribue à saint Grégoire l'introït Ad te levavi et cette sorte d'introduction (chant et paroles) qui le précède dans l'Antiphonaire. Les offices plus récents sont adaptés

' Parmi les séquences, il en est qui sont prosaïques, telles que le Victiinx jKischali Ixades.

aux anciennes mélodies d'une manière plus on moins heureuse. En ce genre on peut remonter jusqu'au xiue siècle, et même au delà. Le chef-d'œuvre de saint Thomas qu'est l'office du Saint Sacrement n'olFre que des adaptations souvent maladroites au texte si beau et si musical du Docteur angélique.

Ce rapide inventaire montre c[u'on ne peut classer tous ces chants sous le nom générique de « chant grégorien », ni surtout leur infliger une exécution uniforme. Une telle prétention est au premier coup d'oeil inadmissible. On se trompe donc en cherchant une solution à la question si complexe de la restauration du chant grégorien, car il n'y en a pas qu'une, mais autant que de genres différents : récitatifs et mélodies (^melos), et parmi celles-ci : chants métriques et prosaïques, chants syllabiques et méUsmatiques. Il importe donc de faire des sectionnements bien déterminés sous un [)oint de vue nettement défini. Gevaert dans la Mélopée antique, Maurice Emmanuel dans son Traité de l'accompagnement modal des Psaumes, ont suivi cette méthode de travail, seule sûre et féconde. On n'aura pas lîni de fouiller un secteur que des lumières jailliront sur ceux qui l'avoisinent. Mais il faut y aller avec prudence et ne pas brûler les étapes. Les systèmes qui succèdent aux systèmes sans donner pleine satisfaction en font un devoir. Recueillir des faits , isolés peut-être , mais certains ; se garder des généralisations prématurées qui négligent les points obscurs ; ne jamais remplacer une hypothèse par une autre, ou, quand on ne peut faire autrement, la présenter comme telle : voilà notre méthode.

^A vrai dire, le terrain choisi pour le présent travail est peutêtre le plus facile à fouiller, grâce à l'abondance des données et aux faits sur lesquels on s'appuie. Sous l'étiquette de chants métriques, cantus metrici, empruntée à Gui d'Ai'ezzo avec le

sens (jii'il y attache, on comprendra les hymnes, les séquences mesurées et les Iropes, dans lesquels le chant suit pas à pas le texte verbal rythmé régulièrement D'auti-es cantilènes, comme les antiennes, sont parfois métriques; mais, comme en majeure partie elles sont de facture prosaïque . nous les classons dans cette dernière catégorie, qui sera la matière d'un second volume.

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