SCULPTEUR
Ami, votre patron sur ses larges épaules,
Flus vastes que le ciel, plus fortes que les pôles, Un jour porta Jésus enfant;
Pendant qu’il traversait les flots de la rivière,
11 sentit son grand dos et sa stature altière Ployer sous ce poids triomphant !
La sueur à longs flots coulait sur son visage ;
Il marchait néanmoins réveillant son courage Pour franchir l’abîme béant,
Pendant que les serpents, éveillés sous les herbes, S’agitaient et poussaient leurs sifflements acerbes, Afin d’effrayer le géant !
11 allait, s’appuyant au tronc d’un jeune chêne Qu’il avait le matin arraché dans la plaine,
Tout entier, ainsi qu’un fétu !
Mais l’arbre aussi ployait de la base à la tige ;
Le saint marchait toujours comme pris de vertige, Et de plus en plus abattu !
Il sentait s’en aller ses forces épuisées Et mourir ses vigueurs sous un tel poids brisées ;
Le flot autour de lui montait ;
L’ouragan furieux déchaînait scs rafales,
Les vagues jaillissaient en vivantes spirales
Jusque sur l’enfant qu’il portait.
Le souffle s’éteignait sur ses lèvres austères,
Des fatigues sans nom coulaient dans ses artères ;
Mais il fit un dernier effort,
Un effort de mourant, désespéré, suprême,
Et, ruisselant, courbé, pâle, exténué, blême,
Il atteignit enfin le bord !
Lorsqu'il eut déposé sur la rive tranquille Cet enfant dont le poids l’avait rendu débile,
Lui, le géant robuste et saint,
11 le vit entouré de lumières sans nombre,
Étoiles et soleils qui tournoyaient dans l’ombre,
Et dont son front pur était ceint.
Il entendit des voix qui chantaient ses louanges ;
Il vit venir vers lui l’aile blanche des anges ;
11 vit les cieux étincelants,
Et les arcs-en-ciel d’or où trône Dieu le Père,
Et les martyrs pensifs qui nous disent : espère ! En nous montrant leurs cœurs sanglants !
11 vit les chérubins, phalanges glorieuses,
Qui courbaient lentement leurs tètes radieuses Devant le très-saint, le très-haut ! ✓
Il vit les astres purs qui roulent dans l’espace Et les saints nimbés d’or qui priaient à voix basse Celui sur qui rien ne prévaut !
Alors s’agenouillant, charmé, sur le rivage, Pendant que des rayons éclairaient son visage,
Et se tournant vers le ciel bleu,
11 pria longuement plein d’extases candides,
Car il avait compris à ces choses splendides,
Qu’il venait de porter son Dieu !
Ami, l’art est un fleuve aux rives dangereuses,
Qui pousse en mugissant scs vagues vigoureuses Que rien n’arrêtc en leur chemin ;
Les bords sont élevés qui contiennent ses ondes,
Les rochers sont nombreux, les eaux sont très-profondes Et le port n’est jamais prochain !
De tous les coins du ciel soufflent des vents contraires Qui, contre les rochers plus hauts que des calvaires, Jettent les pauvres passagers ;
On n’y peut naviguer qu’aux lueurs des orages,
Parmi des morts ralants, des débris de naufrages,
Des tourmentes et des dangers.
A travers les roseaux qui bordent ses deux rixes.
Pleins de gémissements et de notes plaintives,
On entend grouiller vaguement,
Comme un nid malfaisant d’aspics et de vipères,
Les méchants à l’affût des chefs-d’œuvre prospères Dont ils révent l'avortement !
La route est inconnue et la nuit est obscure ,
Il faut cheminer seul, car nulle main n’est sûre Pour guider parmi ces périls ;
Les plus jeunes souvent y sombrent à la nage, Et l’impassible flot rejette sur la plage Les plus forts et les plus virils.
Quelques-uns, plus hardis et plus grands que les autres, Marchant, le front au ciel, ainsi que des apôtres, S’avancent comme des vainqueurs ; liais ils tombent aussi, disparus sous la houle,
Pendant qu’en les voyant se débattre, la foule Les accable de cris moqueurs !
Ami, c’est dans ce fleuve à l’onde débordée Qu’il faut chercher la route en portant votre idée, Comme le saint porta Jésus;
Ce sont ces grandes eaux houleuses et rapides Qu’il vous faut traverser sous les éclairs livides, Parmi le flux et le reflux !
Allez donc sans pâlir, armé de vos audaces,
Sans regarder jamais ceux qui suivent vos traces En voulant mordre vos talons ;
Laissez les envieux, les impuissants, les cuistres, Et les sots conseillers, amoureux de sinistres, Siffler comme des aquilons !
Laissez— les et marchez ! votre charge est auguste ! Rien ne doit fatiguer votre épaule robuste Qui porte son fardeau sacré !
Exaltez votre cœur, agrandissez votre âme !
Plantez votre bannière, ainsi qu’une oriflamme,
Sur le rivage révéré !
Et lorsque vous aurez, surmontant chaque épreuve, Traversé hardiment tous les périls du fleuve,
Là, délivré de tout affront,
Comme votre patron dont j’ai conté l’histoire,
Vous verrez des clartés et des solels de gloire Briller autour de votre front !
Avril 18rü.