‹ Les chants modernesChapitre 16 sur 51 · ÉPAVE · texte numérisé non relu

ÉPAVE

Souvent un matelot après un long voyage,

S en va seul et pensif, marchant sur le rivage, Près de la mer houleuse et sur les sables blonds.

Il écrase en passant les coquilles luisantes, Et foule, insoucieux, les lianes gisantes Des fucus crespelés et des verts goémons.

Il va les yeux baissés, dilatant sa narine Au parfum Acre et doux de la vague marine Qui monte à ses côtés avec le bruit des flots.

Tout est joyeux ; la mer chante ses symphonies ;

La nature placide est pleine d'harmonies,

Et le soleil se couche au loin sur les îlots.

Il marche cependant, sans yeux et sans oreilles A tous ces bruit charmants, à toutes ces merveilles Qui sont pour un voyant les mille aspects de Dieu !

Insensible et muet, il s'en va sur la grève,

Suivant de ses désirs son esprit qui l’enlève •

Vers une autre pensée et vers un autre lieu !

Il songe aux jours heureux où, bercé parles brises,

Il abordait enfin à ces terres promises Brillantes de lumière et vertes de palmiers.

Il regrette et revoit les brunes bayadères,

Le brahmane pensif murmurant des prières,

Et les grandes forêts où volent les ramiers.

Il voudrait être au temps de ses courses lointaines,

Afin de voir encor les pagodes hautaines

Qui baignent leurs pieds blancs au sein des blondes eaux.

Il voudrait se mêler aux longues caravane.»

Qui passent lentement à travers les savanes,

Et partent le matin aux chansons des oiseaux!

Il voudrait s’en aller bien loin de la patrie !

— Pendant qu’il marche ainsi, triste en sa rêverie, Le flot indiffèrent amène jusqu’au bord

Une épave égarée, un débris de naufrage,

Mât de quelque vaisseau foudroyé par l’orage,

Venu dans les courants en messager de mort !

Le matelot s'arrête ; il regarde, il fait trêve A ses chers souvenirs, à ses vœux, à son rêve,

Et vers l'épave humide il se penche en tremblant ;

Il la tourne en ses mains ; il cherche, il voudrait lire Le nom du capitaine ou celui du navire,

Et savoir d’où lui vient ce témoin ruisselant !

Pas un nom! pas un mot! Seul, un bout de cordage Pend à ce niât sinistre, et traîne sur la plage Comme le tronçon noir et flasque d'un serpent !

Il s'éloigne à pas lents ; bien loin sont les savanes ! Loin les palmiers joyeux et loin les caravanes,

Car une lourde peine en son cœur se répand !

Il pense à ses amis morts là-bas, sous la brume, Sombres pendant la nuit dans les flots pleins d’écume, Brisés par l’ouragan, vaincus et furieux î

Morts sans un mot d’adieu, sans baiser, sans prière, Sans un prêtre auprès d’eux, à leur heure dernière, Pour ouvrir à leur âme un chemin vers les deux !

Les poissons monstrueux mangeront leurs cadavres, Ou l’eau les portera sur le sable des havres,

Gonflés, tuméfiés, tordus et verdissants ;

Les voraces corbeaux, venus à grand bruit d’ailes, S’étaleront sur eux, videront leurs prunelles,

Et se disputeront ces lambeaux repoussants !

Pendant ce temps, en vain, auprès de leur village, Leurs femmes, jour et nuit, — rien ne les décourage, Lèveront leurs regards vers l’obscur horizon !

Le pauvre matelot sent des larmes pressées Monter jusqu’à ses yeux à ces noires pensées,

Et le cœur plein de deuil, il rentre en sa maison.

Ainsi, quand je suis seul et lorsque je convie Mon àme à parcourir les grèves de ma vie,

Pour chercher un abri de joie et de soleil

Où je puisse oublier, loin des heures présentes,

Les soucis énervants et les peines pesantes,

Et m’endormir en paix, dans un rêve vermeil !

Souvent elle rencontre une épave perdue Qui flotte tristement à travers l’étendue,

Et qui s’en vient vers moi. comme un flot de douleur !

En voyant ce débris que le passé m’envoie,

Un souvenir amer ensevelit ma joie,

Et je rentre en pleurant dans le fond de mon cœur !

Puisque je suis de ceux qui cherchent le problème ! Puisque j’ai loin de moi repoussé tout blasphème ! Puisque je crois en Dieu, que j’aime et que j’ai foi :

Puisque je sens en moi l’ineffable espérance !...

— Souvenirs tout saignants de deuil et de souffrance, Épaves de mon cœur éloignez-vous de moi !

Neuilly, mai 1852.

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