‹ Les chants modernesChapitre 22 sur 51 · MALÉDICTION · texte numérisé non relu

MALÉDICTION

Puisque je ne peux dans ma vie Mc retourner sans voir cet homme que je hais, Que mon ombre toujours par son ombre est suivie Et que tant qu’il vivra je n’aurai point de paix !

Puisque je n’ai pas su l’écarter de ma route, Que de près ou de loin je sens peser sur moi Sa présence qui met tout mon cœur en déroute Et jette mon àmc en effroi !

Puisque la vie est ainsi faite,

Que je dois le subir vivant à mes côtés ; Puisque son aspect seul est comme une défaite Qui disperse à tout vent mes rêves attristés ;

Puisqu’en pensant à lui j’ai versé plus de larmes Que sur le Golgotha Jésus n’en répandit ;

Puisque comme un vaincu je dois briser mes armes !. .. Qu’il meure donc et soit maudit !

Qu’il soit maudit sur cette terre,

Que le soleil de Dieu n’éclaire plus ses jours ;

Qu’il ait faim, qu’il ait froid, qu’il ait peur et qu'il erre Sans forces, sans ami, sans abri, sans secours !

Que son nom soit offert en risée à la foule ;

Que tout ce qu’il pourrait aimer, vouloir, rêver, Commencer, désirer, chercher, tenter, s’écroule Pour ne jamais se relever !

Que Dieu dresse sa main terrible Pour frapper et frapper cet homme au cœur flétri ; Que chaque jour lui soit un cauchemar horrible, Dont il ne sortira que pleurant et meurtri 1

Puisqu’il croit au néant, que le néant l’étreigne ! Comme un ballon crevé, que son nom dégonflé Retombe pour jama^ ; que sa gloire s’éteigne Comme un flambeau qu’on a soufflé !

Que les haines que j’ai jurées,

Que mes maux, mes ennuis, mes tourments et mes pleurs Remontent vers son cœur en sanglantes marées Pour le noyer vivant dans un flot de douleurs !

Qu'on accueille en riant scs plates jongleries ; Que nul autour de lui n’écoute plus sa voix ; Qu’on arrache en raillant toutes ses broderies, Qu’on le soufflette avec ses croix î

Quand viendra son heure dernière,

Qu’il soit seul, oublié, misérable et râlant,

Et que nul ne soit là pour clore sa paupière,

Qu’il meure comme un chien, baveux et pantelant!

Qu’il meure en appelant dans un effort suprême ! Que ses derniers appels soient emportés au vent ; Qu’il meure épouvanté, tordu, suffoqué, blême Comme un homme enterré vivant !

— lftO —

Que dans sa prochaine existence Il ait pour compagnons la faim et le malheur,

Et comme un patient qu’on mène à la potence Qu’il soit toujours troublé, pùle et suant de peur !

Qu’il renaisse rongé par des lèpres hideuses,

Plus torturé que Job, plus brûlé que Satan ;

Que les chiens contre lui gonflent leurs voix grondeuses, Que chacun lui dise : Va-t’en !

Que toujours sa douleur s’accroisse,

Qu'il tombe en sanglotant au coin de tout chemin ; Qif incessamment, toujours, à travers son angoisse, Sans l’atteindre, il espère un meilleur lendemain !

De ses peines sans nom que rien ne le délivre !

Qu’on le chasse partout comme un honteux bandit !

Qu’il ait peur de .mourir! qu’il ait horreur de vivre!

Qu’il soit maudit ! qu’il soit maudit !

24 juin 18**3.

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