A ALFRED HÉ 1)0 L’IN
Invideo quia quiescunt ! — 0 Luther !
Quand tu disais ces mots en regardant des tombes Sous de sombres cyprès où chantaient des colombes, Tu proclamais le ciel et tu niais l’enfer !
D’un mot tu renversais le triste échafaudage De tortures sans fin et de pâles terreurs Que des hommes méchants et des prêtres menteurs Depuis quinze cents ans bâtissaient d’âge en âge !
Tu poussais de ta main la porte d’or des deux ; Tu nous montrais de loin le repos qu’on envie, Tu rassurais nos cœurs fatigués de la vie,
Tu jetais au néant le culte des faux dieux !
Tu sentis déborder d’amour ton âme pleine, Et pendant cet instant de sublimes clartés La larme qui tomba de tes yeux attristés Éteignit à jamais les feux de la géhenne !
Nul ne fut plus maudit ni frappé sans retour ;
Nul ne fut plus en proie aux flammes vengeresses ; Et tous, tristes pécheurs et blanches pécheresses, Purent lever leurs bras vers un dieu plein d’amour !
Mai 185t.
AVATARA
A 'LOl’IS JOURDAN
Je suis né voyageur ; je suis actif et maigre ;
J’ai, comme un Bédouin, le pied sec et cambré ; Mes cheveux sont crépus ainsi que ceux d’un nègre, Et par aucun soleil mon œil n’est altéré.
Aussi j’aime à dormir sans bandeaux et sans voiles, Loin de toute maison, aux clartés des étoiles,
Sous l’azur infini de quelque ciel lointain.
Couché dans un désert immense, infranchissable, Sur un bon oreiller de sable,
Où m'éveille, eu passant, la brise du matin.
Aussi j’aime à monter sur de blonds dromadaires,
A me sentir bercé par leur pas doux et lents ;
J’aime à suivre, en dehors des routes ordinaires,
Les vieux guides bronzés, drapés de burnous blancs.
Quand je puis remonter les fleuves magnifiques,
Et rafraîchir mon front dans leurs eaux pacifiques, Mon esprit est alerte et mon cœur est joyeux ; J’aime le vent du sud tout chargé de poussière, J’aime l'orient, la lumière,
Et les vautours chenus qui planent sous les cieux.
J’aime, du haut d’un tertre où grouillent les reptiles, Près du pylône sombre où l’ibis est perché,
A voir se profiler les salles hypostyles Où Cambyse et Rhamsès autrefois ont marché !
J'aime les minarets s’élançant des mosquées,
J’aime, au flanc des maisons, les fenêtres masquées
D’où, sans être aperçue, une femme peut voir ;
J’aime Tardent soleil qui dore toutes choses,
Et les troupes de fiammants roses Qui, près des grands lacs bleus, vont s’abattre le soir !
Aussi, dès que je peux m’éloigner de la France, Dès que je peux quitter mes fers accoutumés,
Je pars, avec le cœur tout battant d’espérance, Pour ces larges pays par le soleil aimés.
Et si je vais toujours, et sans que rien m’arrête, Inquiet et rêveur, c’est que je suis en quête Des pas que sur la terre autrefois j’ai laissés ; Parmi les peuples morts et les races flétries,
Je cherche les vieilles patries Où dans les autres temps mes jours se sont passés.
J’habitai, je le sais, dans d’autres existences, Ces pays radieux, et je suis convaincu Que je sais retrouver, à travers les distances. Les lieux mal oubliés où j’ai déjà vécu.
J’étais près de Nestor sur les hors du Scamandrc ; J’ai passé le Graniquc à côté d’Alexandre ;
J’ai pleuré de douleur quand il tua Clitus.
J’ai suivi Sésostris à travers ses conquêtes ;
J’ai vu les prêtres, dans ses fêtes,
Sous ses pieds cerclés d’or répandre des lotus.
Avec Jbs Chaldéens j’étudiai tout astre Qui gravissait du ciel les chemins azurés ; Dans FAderbaïdjan j’ai, près de Zoroastre, Vu les Martichoras et les Izedhs sacrés.
Bien longtemps j’ai vécu dans la liante Nubie, Vendant la poudre d’or aux marchands d’Arabie, Adorant Ammonrha, Phta, Se week, Anuhis, Maüt, dont j’ai porté la barque triomphale,
Et Tafné léontocéphale,
Et le dieu trois fois grand, Tliôt, à tête d’ibis.
Sur les bords de l’Indus et sur les hautes cimes Des monts Hymalaya, j’ai vu parler Manou ; J’écrivais saintement ses préceptes sublimes, Assis à ses côtés, la tablette au genou.
Dans les bois du Thibet toujours blanchi de neige, Un jour, j’ai vu passer un paisible cortège
D'hommes à manteau jaune, au. front pâle et rasé ;
Ils suivaient lentement un jeune homme aux yeux caves,
Qui disait des paroles graves :
C’était Bouddha, déjà presque divinisé.
En Grèce, j’ai marché dans les Panathénées,
Les pieds nus et le front orné d’agnus-castus ; Souvent, à l’ombre assis, j’ai passé des journées En écoulant Socrate aux bords de l’Illyssus.
Quelquefois, étendu sur des coussins d’Asie,
Au milieu des parfums, chez la blonde Aspasie,
Auprès de Périclès qui commentait Solon,
J’ai pu, refroidissant enfin de vieilles haines,
Unir pour des danses sereines Les flûtes de Bacchus aux lyres d’Apollon !
Plus tard, je m’en souviens, là-bas, en Sainarie,
Sur le bord des grands lacs, dans les poudreux chemins, J’ai suivi pas à pas Jésus, fils de Marie,
Et j’ai courbé mon front sous ses divines mains.
J’étais auprès de lui quand il a dit : « Lazare, Lazare, lève-toi ! » J’ai vu le parfum rare
Que Madeleine en pleurs sur ses pieds répandit ;
Le peuple, autour de lui, montait comme une houle !
Hélas ! j’étais parmi la foule Quand il fut souffleté par un soldat maudit !
Aussi, depuis ce temps, je garde en mes pensées Une haine que rien n'étouffera, je crois,
Pour ces puissants, tremblant de terreurs insensées, Qui, pour se rassurer, mettent le Christ en croix !
Rien ne pourra calmer ma colère vivace ;
Maintenant et toujours je haïrai la race Des sots Pharisiens, des traîtres hasardeux Qui garrottent l’esprit, qui bâillonnent l’idée,
Qui toisent tout à leur coudée.
Qu’on les nomme Urbain huit ou bien Philippe deux !
J'ai combattu Manès, au temps des Sassanides, Niant le dieu du mal de son dogme incomplet,
Et je lui dis : Tu mens ! quand aux foules avides Il répétait : « C’est moi qui suis le Paraclet ! »
Je fus un des premiers qui crurent au Prophète, Quand il nous raconta que Dieu lui faisait fête
Et lui dictait pour nous le Koran bienheureux ; Rassuré près de lui, j’étais dans l’ombre terne De la merveilleuse caverne,
Quand une tourterelle y déposa ses œufs !
Ce sont ces souvenirs que dans mes longs voyages Je m’en vais é\oquer comme d’anciens amis ;
Ils s’élèvent pour moi du sein des paysages,
Je sais les réveiller quand ils sont endormis !
Je sens revivre alors mes jeunesses passées, Mes amours d’autrefois, mes ardeurs effacées, Mes croyances en Dieu que rien ne peut ternir ; Je revois, je comprends les choses incertaines Qu’entourent des ombres lointaines,
Et voyant ce passé, je crois à l’avenir.
Ainsi, lorsque plus lard — ce temps viendra ! — la France Dans l’oubli d’elle-même aura fermé les veux,
Morte à tous, sans vigueur, sans foi, sans espérance, Comme un soleil usé qui s’éteint dans les deux ;
Quand les bois verdiront parmi nos champs incultes, Quand nos temples détruits ne sauront plus leurs cultes,
Quand les fleuves auront englouti nos cités.
Quand tout sera fini ; quand nos palais superbes Dormiront cachés sous les herbes,
Et par les fauves loups seulement habités ;
Quand on ne saura plus les titres dont on nomme Nos villes, nos châteaux, nos fleuves et nos ports ; Quand on dira : Paris ! comme nous disons ; Rome ! Quand le français sera le langage des morts ;
Lorsque l’on cherchera les traces indécises De nos arcs triomphaux, de nos grandes églises ; Quand des savants, venus d’un pays étranger, Discuteront les mots trouvés sur une pierre Dans quelque antique cimetière,
Sous le pied des moutons que guidait un berger ;
Quand les peuples futurs auront dans l’Australie Chanté l’hymne sacré des progrès éternels,
Qu'ils auront éclipsé la Grèce et l’Italie
Par leur science immense et leurs arts solennels ;
Quand l’homme, accomplissant scs saintes destinées. Ayant puisé sa force au courant des années,
Aura compris enfin la pure liberté ;
Lorsqu’il sentira bien que Dieu vit dans son Ame ;
Lorsqu'il boira, comme un dictante,
Le breuvage divin de la fraternité ;
Alors je reviendrai, citoyen d’autres mondes. Au pays attristant que j'habite aujourd’hui ; Mes curiosités puissantes et profondes, Peut-être, malgré moi, me mèneront vers lui.
Je reviendrai chercher sur les collines verles, Dans les longues forêts, par les plaines désertes, A travers le chaos des débris entassés,
Parmi les monuments disparus sous les lierres, Sur le bord des grandes rivières,
Au milieu des monceaux par le temps amassés ;
Dans ce pays tombé sous ses décrépitudes,
Qui sera tant déchu qu’il aura pu déchoir,
Sous le ciel attristé des mornes solitudes,
Où les faucons pillards volent comme un point noir
Je reviendrai chercher les traces de la vie Que je vis maintenant ; plein d’une ardente envie,
Comme un saint pèlerin j’irai dévotement Vous adorer encor, restes mélancoliques,
- Plus précieux que des reliques
Qu’on baise prosterné, front bas, et longuement !
J’irai vous demander la suite de ces rêves Que j’avais commencés quand j’étais parmi vous,
Et tous mes cris d’amour plus perçants que des glaives, Et les mots éperdus que j’ai dits à genoux.
Vous me direz alors : « La vie est un problème » Dont Dieu, dans sa grandeur, garde le mot suprême ; » Tes rêves du passé sont devenus ta foi ;
» Celle à qui tu donnais toutes tes allégresses, j» Dont tu savourais les tendresses, r> Ne la sens -tu donc pas, homme, qui vit en toi ? »
Boulainvillier». juin I 85 i.