LA BOBINE
Près de la rivière à cascade A laquelle chaque estacade Sert de tourbillonnants relais ; Au milieu des vertes prairies, Parmi les luzernes fleuries, On a bâti mon grand palais ;
Mon palais aux mille fenêtres,
Mon palais aux vignes champêtres
Qui rampent des murs jusqu'aux toits Mon palais où sans repos chante La roue agile et mugissante,
La roue à l’éclatante voix !
La roue est ma chère maîtresse ; C’est par sa force qui me presse Que je tourne matin et soir Sur mon grand chariot de chêne, Attirant et tordant la laine Qui frémit sur le dévidoir.
Comme les Elphes de Norwège Qui, sans fin, valsent sur la neige, Fuyant l’esprit qui les poursuit,
Je tourne, je tourne, je tourne!
Jamais en paix je ne séjourne !
Je tourne le jour et la nuit!
Près de moi travaillent les cardes,
Infatigables et criardes,
Qui mordent de leurs dents d’acier Les flocons de laine salie,
Et la rendent blanche et polie Comme les neiges d’un glacier.
Notre ouvrier chante à tue-tête; La carde crie et fait tempête, Moi, je bruis sur mon rouleau ; Notre chariot grince et roule, Et la roue, ainsi qu’une houle, Mugit en faisant jaillir l'eau.
C'est un bruit à ne pas s’entendre !
Ce bruit tâchez de le comprendre, Car il est plein d’enseignements,
Et nous murmurons bien des choses Qui, pour les oreilles non closes, Président nos avènements.
Nous disons de nos voix actives :
« C’est par nos besognes hâtives,
» Par nos efforts, par nos travaux, » Par nos bonds de chaque minute, » C’est en cardant la laine brute,
» C’est en tordant les éche veaux,
» C’est en travaillant, intrépides,
». C’est en faisant nos tours rapides
» Sur nos longues tiges de fer,
» Que le peuple, aux vertus augustes,
» Peut couvrir ses membres robustes » Et n’a plus froid pendant l’hiver.
» Plus on produit, plus on consomme :
» Il n’est maintenant si pauvre homme » Qui, grâce à nous, ne puisse enfin » S’habiller des pieds à la tête,
» Et mettre pour les jours de fête » Quelque bel habit de drap fin:
» C’étaient jadis de vieilles femmes » Qui, devant un foyer sans flammes,
» Filaient à la pâle clarté » D’une chandelle presque morte
» Que le vent, passant sous la porte,
» Faisait couler de tout côté.
» Nous en faisons plus en une heure,
» — Et notre besogne est meilleure, — » Qu’elles n’en faisaient en un mois,
» A travailler sans fin ni cesse ;
» D'un seul tour je fais, sans prouesse, » Plus que l’œuvre de leurs dix doigts !
j > Les quenouilles sont bien usées ;
» Il faut les mettre en des musées,
» Comme un objet d’amusement ;
» Les fuseaux sont vieilles chimères,
» Bonnes au plus pour des grand’mères » Où pour la Belle au bois dormant ! »
Octobre 1854.