‹ Les chants modernesChapitre 31 sur 51 · LA FAULX · texte numérisé non relu

LA FAULX

Je suis la faulx, la faulx agile; Je me promène par les prés, Abattant la tête mobile Des faisceaux d’herbes diaprés ; Je coupe les vertes aigrettes De l’avoine â l’épi changeant,

Et les petites pâquerettes Au cœur d'or couronné d’argent.

Mon maître, toute la semaine, •

— C’est un habile moissonneur, — Me lance en cercle et me ramène En causant avec le faneur ;

Jamais le travail ne l’étonne,

Jamais je ne lasse son bras ;

Il chante un refrain monotone Qui se cadence sur ses pas !

La sueur mouille sa poitrine; Parfois il s’arrête un moment Pour humer l’air, de sa narine,

Et pour respirer largement;

Puis il se remet à sa tâche,

• Et, me serrant entre ses poings,

Il me fait marcher sans relâche A travers l’épaisseur des foins !

Le dimanche, je me repose Près des râteaux aux crocs pointus, Nous bavardons de toute chose Contre la muraille abattus ;

Et le lendemain, dans les herbes, Lentement nous nous en allons Couper et ramasser des gerbes Pour les robustes étalons.

J’aime surtout, dans les prairies, A voir les vaillants taureaux roux Marcher sur les plantes fleuries De leur pas sérieux et doux, Pendant que les bergeronnettes Sautillent auprès des ruisseaux Et que l’on entend les rainettes Qui coassent dans les roseaux !

Tous les ans, j’ai mon jour de fête, Lorsque vient le temps des moissons On en perdrait presque la tête ;

On n’entend que cris et chansons !

La faulx, la fourche, la faucille Se démènent bien ce jour-là;

C’est notre fête de famille,

Notre fête de grand gala !

Mon fer a des forces nouvelles,

Et scintille avec des rayons,

Pour faucher les hautes javelles Et les coucher sur les sillons !

Je me réjouis dans mon âme,

Pour ceux qui souffrent de la faim, Quand je vois tomber sous ma lame Le bon blé dont on fait du pain.

Mais quelquefois on me démanche,

Par là-bas, du côté du nord;

Je brille alors féroce et blanche,

Et je tressaille aux cris de mort ;

Mon fer abat plus d’une lance,

Plus d’un sabre craint mon croissant ; Je fauche pour l'indépendance Et je deviens rouge de sang !

Je su : s l’arme de la souffrance Et je défends les malheureux ;

J’ai bien jacqué jadis en France!

J’étais parmi les valeureux !

J’intervenais dans les querelles !

On n’avait pas besoin d’airain Pour ouvrir la brèche aux tourelles 1 Jacques Bonhomme allait bon train 1

Et si jamais l’on m’interroge,

Et si l’on veut savoir pourquoi Voilà qu’aujourd’hui je m’arroge Le droit de vous parler de moi;

Si l’on croit que j’ai trop d'audace De demander bien hautement Que l’on me donne enfin ma place. Je répondrai tranquillement :

« C’est moi qui coupe pour vos tables » Le doux froment par Dieu béni ;

» Je coupe aussi, pour vos étables,

» L’herbe drue et le foin jauni.

» Je vous ai prêté mes colères » Dans vos jours de calamité,

» J’ai protégé bien des misères » Et défendu la liberté î »

Boulai nvi llicrs, août I8S4.

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