‹ Les chants modernesChapitre 34 sur 51 · LE SAC D’ARGENT · texte numérisé non relu

LE SAC D’ARGENT

• Je suis le Sac d’argent ! ma vie Est en butte à mille périls ;

Les longs doigts crochus de l’Envie Me déchirent, vifs et subtils !

On me guette, on me vole, on m’offre Des retraites dans chaque coffre ;

On me veut à tout prix! Pourtant,

Je n’entends que cris et tempête ;

Le monde dit que je suis bête,

Et l’on m’adore en m’insultant.

Ecoutez! il faut que je dise Enfin ce que j’ai sur le cœur ; On m’accuse de couardise,

On dit que je suis sans pudeur!

On dit que mon pouvoir injuste Va toujours vers le plus robuste Porter d'inutiles renforts ;

On dit que, mortel par essence, J’éteins vite l’intelligence Et que j’affaiblis les plus forts !

On dit que faux, perfide et lâche, Je ments sans jamais me lasser Et que loin d'accomplir ma tâche Je ne pense qu’à m’engraisser!

On dit que je tiens lieu d’audace, De vertu, d’honneur et de race ; On dit que j’achète la foi!

On dit que ma voix meurtrière Couvre celle de la misère Qui sanglote à côté de moi.

Je ne sais ce qu’on dit encore !

Ça s’appelle des vérités !

Et dans ma honte je dévore Bien des affronts immérités !

Pas d’injures et pas de boue Que l’on ne jette sur ma joue,

Pour la venir baiser après !

Ces choses méchantes et bêtes, Croyez-vous, quand je les ai faites, Croyez-vous que ce soit exprès?

Hélas! non; ce n’est pas ma faute.

Suis-je seul coupable ici-bas?

Je suis faible et je suis votre hôte, Pourquoi ne me guidez- vous pas?

Pourquoi, sous des lois si terribles Qu elles en sont souvent risibles, M’avez-vous si bien terrassé,

Que, malgré mes efforts sans nombre, Je doive suivre à travers l’ombre Le sot chemin qu’on m’a tracé ?

Pourquoi m’accuser sans m’entendre?

Avant tout délivrez-moi donc !

Et, libre alors de rne défendre,

Vous me verrez large et fécond !

Mais maintenant dans l’esclavage Et traité comme un dieu sauvage

Qu’on bat et qu’on prie à genoux, Que voulez-vous donc que je fasse?

Je ne peux que vous dire en face :

Mais de quel droit m’accusez-vous?

Vous êtes les premiers coupables, Vous seuls êtes méchants et fous, Ce sont vos rêves détestables Qui jettent la haine entre nous !

Dès qu’un bruit passe sur vos têtes Vous maudissez les trouble-fêtes Et vous courez pour m’emporter Dans de tristes et froides caves Où de sales Juifs aux yeux caves Passent leur temps à me compter !

Croyez-moi! je lutte et. je souffre, Et je vis trempé dans les pleurs; Votre géhenne a moins de soufre Que mon esprit n’a de douleurs !

Souvent je regrette ma geôle Lorsque, pour quelque infâme rôle; On me passe de main en main ; Quand, pour une lâche équipée, Comme un voleur à la pipée,

On m’embusque sur un chemin !

Ah! si jamais je suis mon maître Pendant une heure seulement,

Alors je vous ferai connaître Ce que je suis réellement.

Ne jugez jamais un esclave Pris et brisé dans son entrave,

Enchaîné des mains et des piés,

Comme ceux qui vont sans rien craindre, Sans hésiter, sans se contraindre,

Sur leur seule force appuyés !

Si j’étais libre de ces gardes Qui m’emprisonnent jour et nuit, J’irais, j’irais dans les mansardes Où l’on souffre et pleure sans bruit; J’irais donner aux jeunes mères Qui versent des larmes amères En pressant leur mamelle en vain, Toutes les choses délectables ;

Je me répandrais sur leurs tables En m’écriant : N’ayez plus faim l

J’irais au peintre qui grelotte A côté de son poêle éteint,

Et que la misère ballotte Loin du port que son rêve atteint '

Je lui dirais : Faites des toiles Plus brillantes que les étoiles Et plus larges que le ciel bleu!

11 faut des palais et des marbres, De beaux pays et de grands arbres, Pour mettre à Taise votre Dieu !

Hélas! si j’avais été libre,

Comme je les aurais sauvés Ceux qui sombrant sans équilibre, Affamés, pâles, énervés,

Rimant leur dernière souffrance, Sans pain, sans feu, sans espérance, Luttant contre le sort fatal,

Ont roulé, vaillantes victimes, Jusqu’au fond des mornes abîmes Et sont morts dans un hôpital !

Au penseur sérieux et blême Qui veille le front dans sa main,

En travaillant au grand problème De rendre heureux le genre humain, Je dirais : Voici mes richesses; Prends-les et fais-en des largesses ;

Donne-les sans regret ni peur!

Prends-moi, jette-moi sur le monde, Pour que ma semence féconde Fasse enfin germer le bonheur !

A l’aveuturcux dont le rêve S’cn va dans les pays lointains,

De port en port, de grève en grève, Vers les grands déserts incertains, Je dirais : Partons en voyage, Commençons le pèlerinage Dont je serai le compagnon ; Courageux, ardents et tranquilles, Allons chercher peuples et villes Dont on ignore encor le nom !

J’irais, ainsi qu’un bon génie,

En pacifique conquérant,

Verser ma richesse bénie A travers l’univers souffrant !

Parmi les nations rivales Je jetterais par intervalles,

Au lieu de bombe et de boulet, Afin de les réunir toutes,

Un long réseau de grandes routes, Comme un pêcheur jette un filet !

Au lieu de passer, pauvre esclave, A ceux que désigne le sort,

Je voudrais un destin plus brave, J’irais vivre avec l’homme fort.

Aimant tout gigantesque rêve, J’irais faire jaillir la sève Qui dort dans les cœurs attristés ; J’irais, armé de ma puissance Chercher au sein de leur silence L’essor des grandes volontés 1

Convertissant aux fois nouvelles Ceux qui regrettent le passé, Animant les lentes cervelles Et réchauffant tout cœur glacé, Je ferais enfin, sur la terre, Triompher le travail austère,

La foi, l’espérance et l’amour ;

Et j’entonnerais les cantiques Que les poètes prophétiques Chanteraient enfin à leur tour !

Vous le voyez, lorsqu'on me blâme On a tort, je suis innocent ;

Je suis, hélas! comme une flamme Qu’on craint tout en la nourrissant

Gardez pour vous votre colère !

Voyez ce que je voudrais faire :

Je suis enfermé dans la loi !

Hommes faux, méchants et parjures, Au lieu de m’accabler d’injures, Liguez-vous plutôt avec moi !

Renversez vos vieilles idoles,

Laissez votre ancien vêtement ; Écoutez les jeunes paroles, Grandissez-vous incessamment ;

Jetez au feu vos lois cruelles,

Sortez enfin de ces ruelles Où vous rampez, tremblants de peur Brisez les barreaux de ma cage, Anéantissez l’héritage,

Et vous verrez si j’ai du cœur!

Décembre 185*.

Page 1