CHANTS D'AMOUR
A PORCIA
Vous savez, Porcia, ce que vaut ma tendresse,
Si je puis sans orgueil dire : Je sais aimer!
Et vous avez appris ce qu’on buvait d’ivresse Aux sources de mon cœur, que rien n’a pu fermer!
Vous savez que l’amour fut pour ma vie entière Le seul culte vivant, le grand culte sacré;
Qu’il est le seul soleil dont j’ai vu la lumière,
Le seul Dieu, dans mon cœur, constamment adoré !
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Vous l’avez su, du moins! — Le savez-vous encore? Dans ces pays lointains où le sort a jeté Votre vie, avez-vous conservé près d’éclore Le souvenir ardent du passé regretté ?
Je n’ai rien oublié de nos heures passées ;
Et voilà qu’à présent, en feuilletant mes vers, J’entends chanter en moi la voix de mes pensées Qui me redit tout bas nos bonheurs les plus chers !
Vous en souvenez- vous, Porcia, de la flamme Dont brûlait notre amour, alors que vos grands yeux Regardaient lentement jusqu’au fond de mon àme,
Et que je me croyais emporté vers les cieux !
Vous en souvenez-vous de nos chères tendresses,
De mes longs désespoirs, de mes cris éperdus, Lorsque je retombais, blêmi sous vos caresses, Cherchant à prendre encor tous mes baisers rendus !
Vous en souvenez-vous de nos belles folies,
De nos bonheurs sans fin, de nos nuits, de nos jours, De vos lèvres brûlant sur mes lèvres pâlies,
De nos serments pieux de nous aimer toujours?
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Vous en souvenez-vous de ce bon temps, et comme Nous dévorions tous deux l’avenir sans compter ;
Et nos jours de voyage et nos courses dans Rome, Et Naples que jamais nous ne pouvions quitter?
Et Milan et Padoue, et Florence et Venise !
— Venise, où le Lion pleure en mordant son frein ! Et tous ces lieux chéris que l’amour divinise,
Et qu’il va visiter en pieux pèlerin !
Vous en souvenez-vous! Hélas 1 la destinée Qui tous deux en un seul nous avait réunis En un jour a rompu notre vie enchaînée, Pour la livrer encore aux hasards ennemis !
Vous êtes loin de moi maintenant ; cinq années Ont déjà disparu dans le gouffre du temps, Depuis que nos amours, par le sort entraînées, Se sont dit leurs adieux! Hélas! déjà cinq ans!
Je souffre ! mais je sais aussi que la distance Ne troublera jamais un cœur comme le mien.
Qu'importent les malheurs qui brisent l’existence ! Mon cœur est plein d’amour et le sort n’y peut rien !
Au-dessus des douleurs, au-dessus du naufrage, Sur la mer assombrie et sous le grand ciel noir, Je sens, ô Porcia ! mon amour qui surnage Et garde sans pâlir l’incorruptible espoir!
Aujourd’hui j’ai relu tous ces vers — notre histoire Que j’ai chantés jadis, assis à vos genoux,
Et j’ai vu reparaître à travers ma mémoire Nos beaux jours écoulés qui m’ont parlé de vous !
Hélas ! ce sont les cris de toute ma jeunesse ; Acceptez-les ici, non comme un souvenir,
Mais comme une espérance et comme une promesse Des bonheurs que pour nous garde encor l’avenir '
Au delà de la mort, il est une autre vie
Où l’on peut ressaisir les rêves effleurés ;
Là, nous retrouverons la tendresse ravie Que rien n’a pu flétrir dans nos cœurs séparés !
Là, nous retrouverons la source merveilleuse Où nos lèvres ont bu sans se rassasier;
Nous jouirons alors et d’une âme orgueilleuse De notre foi toujours prête à s’extasier.
Rien alors ne pourra disjoindre nos tendresses ; Rien ne pourra ternir notre sérénité ;
Rien ne pourra calmer nos sublimes ivresses,
Et notre rendez-vous sera l’éternité !
Janvier 18î>3.