DUO
Où donc est-il, mon cœur?... Il est dans la Nubie, Sous les palmiers du Nil, dans les temples détruits ; Il est dans les déserts qui vont vers l’Arabie ;
Il est dans le khamsin qui sèche l’eau des puits ;
Il est dans les parfums venus d’Abyssinie,
Dans les palais de bois qu’habite le sultan ;
Il est aux sables blonds des rives d’Ionie ;
Il est dans vos yeux noirs, ô femmes du Liban !
Goélands voyageurs, il est pris sous vos ailes; Avec vous, tout le jour, il vole sur les flots ;
11 dort au fond des bois avec les tourterelles ;
Il suit la barque agile aux cliants des matelots!
Il se perd sous le ciel et là, dans les nuages, Auprès des astres d’or et des chemins lactés, Il se mêle joyeux au fracas des orages,
Et traverse en riant leurs sinistres clartés !
Il s’en va par le monde emportant mon idée !
Quand, après les douleurs dont mon cœur a pàti,
J’ai revu ma maison que la mort a vidée,
J’ai vainement cherché mon cœur au loin parti.
— Pourquoi ton cœur est-il donc en voyage?
Ne peut-il vivre enfermé dans sa foi?
L’oiseau perdu ne connaît plus sa cage,
Il fuit toujours et redevient sauvage,
Dis-lui : Reviens ! et puis donne-le-moi !
Donne-le-moi, ce cœur qui court le monde, Qui, plus encor, s’éloigne chaque jour; J’endormirai son humeur vagabonde,
Et lui ferai, dans mon âme profonde,
Un nid tout plein de soleil et d’amour!
. Je le mettrai dans ma poitrine ardente,
Tout près du mien, atinde le calmer ;
Ils vivront là d’une vie abondante,
Et chanteront l’ivresse débordante Que Dieu réserve à ce qui sait aimer !
Le mien est triste, il s’ennuie et demande Un compagnon pour pleurer avec lui ;
Comme le tien il chante sa légende En sanglotant; il se donne en offrande;
Il veut aimer et sourire aujourd’hui !
Pour te chérir il séchera ses larmes ;
Au fond de lui s’il trouve du bonheur,
Il en fera des philtres et des charmes,
Pour écarter ton deuil et tes alarmes Et pour chasser les ennuis de ton cœur !
Donne-le-moi, j’ai soif de sa tendresse ; '
Je saurais bien le forcer d’être heureux ;
Je veux, jusqu’à ma dernière caresse,
Dire avec lui l’hosanna d’allégresse Des jours unis et des cœurs amoureux !
— Allons ! allons! mon cœur, revenez de Nubie; Laissez là les palmiers et les temples détruits ; Laissez les pèlerins marcher vers l’Arabie,
Et fuyez le khamsin qui sèche l’eau des puits !
Allons ! venez dormir dans la poitrine blanche De celle qui vous dit : « Je t’aimerai toujours ! » Posez-vous sur sa lèvre où votre soif s’étanche, Enivrez-vous de joie et chantez vos amours !
Comme un enfant malade et pleurant de faiblesse Qui demande à sa mère une heure de repos, Restez sans remuer, engourdi de tendresse, Oubliez vos chagrins, vos rêves et vos maux !
Mais plus tard, si jamais démentant sa promesse, Elle vous rejetait comme un vase épuisé Ouvrez votre aile encore et partez sans tristesse Vers l’inconnu lointain par mon rêve épousé.
Versez, comme un soleil, sur la nature entière Tous les rayonnements que vous porte? en vous, Et sans vous retourner et par toute la terre, Allez chercher celui que l’on prie à genoux.
Aimez l’azur du ciel et les forêts profondes ;
Aimez les horizons que dentèlent les monts,
Aimez les grands rochers qui plongent dans les ondes Leurs pieds inébranlés luisants de goémons !
Aimez les chants d’oiseaux, les fleurs et les étoiles Qui gardent le secret dans leur sein contenu ; Aimez les océans couverts de blanches voiles, A'mez les longs déserts d’où nul n’est revenu!
Aimez Dieu qui fit tout! Errant parmi les âmes, Absorbez-vous en lui dans un baiser sans fin,
Mais n’aimez plus jamais quelqu’une de ces femmes Dont l’amour parjuré n’a pas de lendemain !
— Jamais ton cœur ne rouvrira son aile,
Mon cœur au tien pour toujours s’est uni ;
Ma main est sûre et mon ûme est fidèle ; Mon lendemain, c’est la vie éternelle;
C’est le baiser en Dieu dans l’infini.
Septembre 1845