‹ Les chants modernesChapitre 38 sur 51 · EN FUITE · texte numérisé non relu

EN FUITE

Ah ! je voudrais m’en aller loin d'ici !

Bien loin! bien loin! Tou! m’afflige et m’irrite'

Tout me fait mal dans ce monde hypocrite,

Tout fait saigner mon cœur mal endurci !

J’étouffe et meurs; tout m’accable et me choque !

De l’air ! de l’air ! ma poitrine suffoque

A respirer l’air impur des méchants;

Je veux aller me perdre dans les plaines,

Je veux porter mon chagrin et mes peines

Sur les flots bleus, dans les bois, dans les champs !

Je veux aller voir si dans la nature Il reste encore un coin du ciel aimé,

Un paradis pour la brise embaumé,

Et pour y boire une fontaine pure !

Là-bas! là-bas! dans les pays joyeux Où le soleil ne quilte pas les cieux,

Je trouverai quelque bonne retraite Où je pourrai, pensif, tranquille et fort, Et dédaignant tes mensonges, ù sort!

Mener ma vie enfin calme et secrète.

Mon cœur est faible et mon bras est lassé; Je 11e veux plus, naufragé sans courage, Ramer toujours sur ces flots sans rivage, Où je me brise aux écueils du passé ;

Où donc le port? où donc sont les étoiles?

Les ouragans qui soufflent dans mes voiles Ont tout caché; je souffre! je suis las!

Vers Khorizon j’ai beau lever la tête,

Je n’aperçois que dangers de tempête,

Et les rochers qui m’attendent là-bas!

Le ciel est vide et le présent est sombre !

Du haut des tours je ne vois rien venir; Tout est muet vers l’obscur avenir;

Je n’entends rien et je ne vois que l’ombre Qui chaque jour envahit le chemin Où je me traîne en étendant la main Comme un aveugle inquiet de sa route ; Deux compagnons marchent à mes côtés, Faibles tous deux, pleurants, épouvantés, Deux vieux amis : la tristesse et le doute!

Je veux partir! tout de suite! à l’instant!

Je ne crains pas les solitudes mornes,

Les rudes monts et les déserts sans bornes,

Et je connais les voix que l'on entend

Parler tout bas pendant les nuits sereines,

Comme des chœurs menés par les sirènes ;

Je les comprends et n’en ai pas d’effroi !

Mais en partant j’emporte sans mystère

Le seul bonheur que j’ai connu sur terre!...

O Porcia, tu viendras avec moi !

Tu peux quitter sans regrets et sans plainte Ce monde impie où nous souffrons tous deux !

Ses plats instincts, ses mensonges hideux,

Scs sots mépris pour toute chose sainte,

Ses trahisons et ses dédains moqueurs Ne sont pas faits pour suffire à nos cœurs ; Fuyons ses maux et ses lâches promesses ; Par les méchants nous sommes épiés, Chacun voudrait se hisser sur ses piés Pour regarder au fond de nos tendresses !

Fuyons 1 fuyons! viens! La terre est à no.:s Nous trouverons de charmantes patries !

Viens ! nous irons dans des îles fleuries Où l’air est pur et le ciel toujours doux !

Dans un pays plein de choses charmantes, Où tout sourit, les hommes et les plantes, En respirant un éternel été,

Et, pèlerins des amours éternelles,

Nous marcherons à des forces nouvelles, Joyeusement, dans notre liberté!

Si tu savais les larges paysages Que je connais, Là-bas, en Orient,

Sous un soleil sans cesse souriant Dans un grand ciel qui n’a pas de nuages ; Les pampres mûrs suspendus aux buissons, Cachent des nids pleins de jeunes chansons,

Les bœufs pensifs ruminent en silence ;

La pâle fleur des jaunes cotonniers S'épanouit près des blancs citronniers Aux dards aigus comme des fers de lance !

Les moucherons dorés par le soleil Tournent, joyeux, dans de blondes lumières ; Les verts lézards sur le mur des chaumières En frétillant se tiennent en éveil ;

Les boucs cornus et les buffles difformes S'entremêlant dans des troupeaux énormes Vont boire au Nil tout parsemé d'îlots;

Sur les chemins, aux temples légendaires, On voit passer les fauves dromadaires Dont chaque pas fait sonner les grelots.

C’est là ! c’est là 1 qu’il faut aller ensemble Pour oublier nos maux et nos regrets,

Pour vivre heureux et pour boire à longs traits Tous les bonheurs que le ciel y rassemble; N’es-tu donc pas lasse enfin de souffrir?

Pourquoi lutter? hâtons-nous de partir !

Viens reposer ta course haletante !

Sous un azur plus bleu que tes yeux bleus,

Sur un gravier plus blond que tes cheveux,

Au bord du Nil nous dresserons la tente!

Nous vivrons là, délivrés de souci,

Calmes, joyeux, éloignant de nos âmes Ces souvenirs brûlants comme des flammes Et si cruels ! disant à Dieu : Merci De ce bonheur, de cette paix charmante,

De ce soleil après notre tourmente,

De ce repos, de notre amour, enfin !

Et nous n’aurons, sous son aile bénie,

Pour lui prouver notre joie infinie,

Qu’à vivre heureux en nous aimant sans fin

Page 1