TOURMENTE
Matelots ! matelots ! quand souillent les orages,
Quand les vents en hurlant passent dans les cordages, Quand vous avez aux flots jeté la cargaison ;
Quand vous apercevez le spectre des naufrages ;
Qui s’avance vers vous du fond de l’horizon ;
Quand de vos mâts rompus la voile est envolée ; Lorsque, tournant toujours, la boussole affolée Va du sud au couchant et du levant au nord ; Quand l’étoile polaire invisible et voilée Ne peut plus vous guider vers le chemin d’un port ;
Lorsque le feu Saint -Elme allume vos antennes ; Lorsque vous manoeuvrez aux lueurs incertaines Du tonnerre éclatant et des pâles éclairs ;
Quand tout semble perdu ; lorsque vos capitaines Tremblent à tous les bruits qui passent dans les airs ;
Lorsque vous regardez les grands requins voraces Qui nagent près de vous en poursuivant vos traces Et se disputeront vos cadavres noyés ;
Quand la sonde à la mer n’indique plus les brasses ; Quand les cœurs les plus hauts par la peur sont ployés ;
Lorsque tout va finir ! quand l’oiseau des tempêtes Tournoie en glapissant au-dessus de vos têtes ;
Lorsque le gouvernail, impuissant ou brisé,
Ne peut plus vous tirer du péril où vous êtes ; Quand le flot monte encor ; quand tout est épuisé ;
Quand vous sentez vibrer jusqu’au fond de vos âmes Le souvenir d’enfants, de pères et de femmes,
Et le regret de ceux que vous ne verrez plus,
Vers qui viendront peut-être un jour, parmi les lames, Vos corps défigurés poussés par le reflux ;
Lorsque sentant déjà commencer l'agonie,
Vous vous agenouillez, chantant la litanie De la mère de Dieu, Dame de Bon-Secours,
Et que levant les bras vers la Vierge bénie Vous mettez en ses mains la garde de vos jours ;
Matelots ! matelots ! vous souffrez moins, je jure,
Que celui qui, la nuit, pleurant dans l'ombre obicire. Veille celle qu’il aime et, penché sur son front,
Voit tout à coup la mort qui près d’elle murmure Des mots d’appel sinistre auxquels elle répond !
Venise, août 1SI6.