‹ Les chants modernesChapitre 40 sur 51 · SOLEIL · texte numérisé non relu

SOLEIL

Matelots I matelots ! quand la brise est joyeuse, Qu’elle gonfle en chantant la voile radieuse ;

Quand les vents adoucis sommeillent sous les cieux ! Lorsque de tout danger votre joie oublieuse Sort de voire poitrine et brille dans vos yeux ;

Lorsque suivant de l’œil le vol des mauves grises. Vous envoyez vos cœurs à vos belles promises,

En redisant tout bas quelque refrain d’amour ; Quand vous sentez venir vers vous, parmi les brises, Des souhaits de tendresse et des vœux de retour ;

Lorsque le ciel est bleu, lorsque tout est prospère, Quand vous ne craignez plus ni mousson, ni tonnerre, Ni coup de veut, ni froid, ni tempête, ni faim ; Lorsque vous aspirez du côté de la terre Des parfums, messagers de votre port prochain ;

Quand vous sentez en vous monter l’ardente envie De terminer enfin la route poursuivie,

Et d’aller embrasser au seuil de la maison La femme qui pleurait et qui passait sa vie A prier Dieu pour vous en guettant l’horizon.

Quand les gais marsouins sautent dans le sillage, Quand tout est préparé déjà pour le mouillage ; Quand vous apercevez vos rochers bien connus ; Quand vous voyez au loin l’église du village Dont la cloche vous dit : « Soyez les bienvenus ! »

Lorsque vous distinguez, réunis sur la grève,

Ceux qui pendant longtemps, sans repos et sans trêve, Ont demandé la fin de vos travaux hardis ;

Quand pour vous les montrer, sur les bras on élève Vos chers petits enfants dans l’absence grandis ;

Lorsque l’ancre a mordu le sol de la patrie ; Lorsque voyant passer dans votre âme attendrie Le souvenir poignant des dangers dominés,

Vous allez rendre grâce à la vierge Marie,

Pieds nus, silencieux, ravis et prosternés ;

Vous êtes moins heureux, matelots, je vous jure, Que celui qui, la nuit, priant dans l’ombre obscure, Veille celle qu’il aime et, penché sur son front,

En écarte la mort et doucement murmure Un appel à la vie auquel elle répond !

Venise, septembre 1846.

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