Les chants oraux du peuple russe
Il n’y a guère plus de quarante ans que de zélés chercheurs entreprirent de récolter, aussi bien dans l’Ukraine que dans la Grande-Russie et la Russie-Blanche, les chants oraux dont quelques fragments, antérieurement publiés, avaient attiré l’attention des érudits. La tache n’était pas facile. Rybnikof raconte au prix de quels efforts persévérants il décida les paysans des gouvernements du nord à lui révéler les trésors de leur littérature traditionnelle. Le succès le dédommagea grandement de sa peine. Il acquit bientôt la preuve que la Russie possédait une mine incomparable de chants héroïques. C’est par centaines que d«’s lors se recueillirent les épiques cantilènes, les Bytines dont l’ensemble constitue toute une histoire légendaire de la Russie, en remontant à l’époque préchrétienne. M. Alfred Rambaud, dans son bel ouvrage : la Russie épique , nous a fait connaître ces
chants nationaux auxquels il n’a manqué qu’un Homère pour les condenser et les fondre au creuset de son génie en quelque puissante épopée. M. Alex. Chodzko, de son côté, a publié un choix des doumy , chansons historiques de l’Ukraine. Mais, à notre connaissance, les chants lyriques de la Russie n’ont fait l'objet d’aucun travail en France et les personnes qui veulent en prendre une idée, sans être familières avec les dialectes russes, sont obligées de recourir au livre écrit, dans une langue plus accessible au public français, par le regretté M. Ralston ( l ), du British Muséum.
En attendant qu’un de nos érudits ( 2 ) nous -donne un ouvrage plus complet sur ce sujet, nous essaierons de présenter dans ce petit recueil (qui comprend environ cent cinquante morceaux, la plupart traduits en français pour la première fois) un groupe de chaque série de chants populaires, épiques et surtout lyriques, empruntés tant à la Grande-Russie qu’à la Russie-Blanche et à l’Ukraine.
Les peuples de l’Europe n’ont conservé que de menus
(1) The songs ofthe russian peoplc, (Londres. 1872). Nous avons beaucoup emprunté, avec l’autorisation de l’auteur, à l'excellente et substantielle étude de M Ralston ; n >us lui devons une grande part de nos documents.
(2) Nous souhaiterions que ce fût M. Louis Léger, qui a déjà publié de si savants travaux sur la mythologie, l’histoire et lu littérature des Slaves.
fragments de leurs chants héroïques : seule, la Russie peut montrer fièrement un ensemble de cantilènes nationales transmises oralement de génération en génération. Les Bijlincs les plus anciennes, que les savants font remonter au XI e Siècle, mettent en scène des personnages mythiques appartenant moins à l'humanité qu’à un panthéon primitif; ces héros, survivants des croyances païennes, possèdent une stature gigantesque, une force formidable. Voici par exemple Volga qui, dès sa naissance, fait trembler la terre et fuir les animaux féroces. Il sait fart de se transformer en loup, en faucon, en fourmi. Avec sa force, il a toutes les ruses, rien ne lui résiste. Il finit pourtant par trouver son maître : c'est un laboureur, Mikoula Selianinovitch. Celui-ci engage Volga et tous ses compagnons à soulever sa charrue. Vains efforts ! elle est inébranlable. Mais Mikoula, d’une seule main, la saisit et la lance jusqu’aux nues : symbole du pouvoir suprême du laboureur, sans lequel la terre se refuserait à produire ce qui fait la vie.
Un autre héros légendaire, c’est Svyatogor : sa force est telle qu’il en est accablé; il soulèverait la terre s’il savait comment se poser. Un jour il rencontre un homme qui porte un sac, dans lequel est le poids de la terre. Svyatogor veut lever le sac, mais il n’y réussit pas et n’aboutit qu'à s’enfoncer dans le sol. L’homme au sac n’est autre que Mikoula le laboureur, toujours en première ligne avec le rôle d’honneur dans les souvenirs légendaires du peuple russe.
— vm— ■»»
Après ces Titans apparaît dans les Bylines une autre génération de grands aventuriers, paladins du cycle héroïque de Kief, où Vladimir tient la place d’un Arthur ou d’un Charlemagne. Voici les merveilleuses entreprises d’Ilya de Mourom, le fils du paysan, de Dobryna et des autres Bogatyrs . Puis viennent et se succèdent de siècle en siècle les chansons qui célèbrent les princes, les fastes, les hauts laits de la sainte Russie, histoire traditionnelle qui n’est pas souvent d’accord avec l’histoire écrite, mais dont toutefois la base repose sur des personnages réels et des événèmenls positifs.
À côté des Bylines , se classent les chants religieux, v les cantiques que vont dire de foire en foire les Kaliéki , pauvres mendiants souvent boiteux ou aveugles.
Les chansons de la Russie du Nord s’accompagnent avec la balalaïka , mais les chants épiques, ces Bylines où l’on sent passer un grand souffle, se déclament aujourd’hui sans accompagnement d’aucun instrument. 11 n’en est pas de même des Doumy, chants de l’Ukraine célébrant des faits historiques. Les chanteurs ambulants qui les colportent à traveis le pays sont appelés Kobzars ou Bandouristes , du nom de l’instrument sur lequel ils s’accompagnent : la kobza ou bandoura , sorte de grande mandoline aux sons très doux. D’autres se servent de la lyra 9 espèce de vielle, plus bruyante que la kobza et qui est d’usage pour les jeux et les danses (*).
(1) Les lyrniks chanteurs de cantiques et de ballades ne se confondent pas avec les lyrniks ménétriers. Les premiers croiraient profaner leur lyra s’ils y jouaient des airs de danse.
Les paysans de la Russie-Blanche ont une musette qu’ils nomment douda.
Le peuple russe, comme tous les Slaves, est éminemment chanteur. La femme qui file au fuseau, le maçon qui bâtit un mur, le laboureur à la charrue, tous chantent sans cesse en travaillant, et, après leur journée de rude labeur, tous se reposent par le chant, auquel les jeunes gens ajoutent la danse. Le Russe a des chansons pour toutes les fêtes de l’année, pour tous les anciens usages conservés encore aujourd’hui, pour toutes les circonstances de la vie. Mais ces chants populaires disparaissent peu à peu ; là comme ailleurs, le flot montant de la civilisation moderne submerge progressivement ce qui reste des vieilles coutumes et des chansons des ancêtres. Le> fragments les plus antiques, où se retrouvent les traces de la religion primitive avec les noms des divinités d’autrefois, sont devenus de simples cantilènes enfantines. Ce qui fait la sauvegarde de%chan!s russes, ce sont le KIxorovody la ronde nationale, et les Posidyclki, qui correspondent à peu près à nos veillées d’antan. Dans ces occasions ordinaires de divertissement, on ne cesse de chanter que pour chanter encore.
Nous résumerons, d’après Tereschenko et Rybnikof, la description qu’ils font des K/iorovod et des assemblées du soir.
Dès qu’a pris fin le long hiver russe, un grand désir de réjouissances en plein air appelle hors de leurs chaumières tous les habitants des villages et les chants de Khorovod ne tardent pas à se faire entendre dans la campagne pour se prolonger jusqu'à F automne. Les jours de fête, le hameau prend un aspect joyeux. Devant leurs maisons de bois, les vieillards sont assis, devisant gaiement ; les hommes d’un coté, les femmes de l’autre, assemblés par groupes, s’entretiennent de leurs familles, de leurs champs, de leurs troupeaux. Le long de la rivière, ils voient leurs chevaux paître dans les prairies; au-dessus du taillis s’élève la coupole bleue de l’église. Au delà des maisons, la route déroule son ruban qui se perd derrière les bois semés dans la plaine ou bordant l’horizon. Par la rue du village, les filles en leurs plus beaux atour s se promènent et se dirigent vers l’endroit ordinairement assigné au A horovod : elles chantent quelquesunes des chansons que nous donnerons plus loin. Arrivées au lieu marqué, elles forment un cercle, se tenant par la main, et commencent à danser. Si le village est grand, il s’organise un second Khorovod à l’autre extrémité de la rue et les deux troupes joyeuses se meuvent l’une vers l’autre en évolutions diverses, puis finissent par se mêler. Quelquefois lassés de danser entre elles, les jeunes filles invitent les garçons à prendre part à leurs divertissements, en chantant :
Les brillants faucons se sont assemblés dans la forêt de chênes,
Dans le bois vert se sont envolés les blancs jeunes cygues,
Voltigeant de buisson en buisson
Considérant, réfléchissant :
Comment ferons-nous nous-mêmes nos nids ?
Comment construirons-nous nous-mêmes nos nids chauds ?
Dido, Lado ! Dido, Ladushko !
Comment nous, jeunes filles, formerons-nous notre Kliorovod ? Comment nous, belles filles, commencerons-nous de nouvelles chansons?
Ou remarquera dans ce chant le souvenir des anciens dieux du printemps et de l’amour : Dido, Lado.
Après la ronde, on passe aux jeux, toujours accompagnés de chansons, jeux mimés, curieuses petites scènes, telles que le Bonnet Mourman et diverses autres qu’on trouvera dans ce recueil.
Après les chansons de danse de printemps, viennent les chansons d été et d automne ; le Kliorovod reste le même, mais la chanson varie. (•).
Pendant toute la belle saison, ces chansons de Kho* * rovod retentissent d’un bout à l’autre de la Russie. Elles cessent dès qu est arrivé le sombre mois de septembre qui correspond pour la Russie septentrionale à notre triste et brumeux novembre. La moisson est terminée, les soirées commencent de bonne heure : c’est l’époque des Posidyùlki ou Besyedi. Aussitôt après souper, les filles portent leur ouvrage à une chaumière désignée, passent
(1) On ne chantera pas en hiver des chansons de moisson ni au printemps des chansons de veillée. « Chaque mois a son cycle propre c’est com-
* me un ntuel, nous dit M. le professeur VI. Lévitsky (de laroslav) 11 m’est
* arrivé plusieurs fois de demander à un paysan telle ou telle chanson. —
* Non, répondait-il, pas celle-là, ça ne convient pas, ce n’est pas l’époque. »
Xlt —
des heures à filer, à peigner le lin, le chanvre ou la laine, et Dieu sait quel caquetage ! De temps en temps, elles chantent alternativement ou en chœur quelques chansons. Puis les jeunes gens arrivent et bientôt quenouilles et fuseaux sont mis de côté. On danse alors soit au son d’une flûte de roseau ou d’une balalaïka , soit simplement aux chansons.
Dans le tableau qu’il fait des assemblées du soir chez les paysans du gouvernement d’Olonetz, un de ceux qui ont le mieux gardé les anciennes coutumes et les vieilles chansons, Rybnikof donne d’intéressants détails que nous lui empruntons en les résumant :
Octobre venu, dit-il, les jeunes gens du village choisissent une izba propre et spacieuse pour s’y réunir tous les soirs de l hiver, à partir de sept heures jusque vers minuit. Chacun paie au propriétaire de la chaumière deux ou trois kopecks par nuit ou un loyer fixe pour toute la saison. Quand on demande des musiciens, on les rétribue au moyen d’une quête. Les filles sont exemptes de toute taxe, excepté dans quelques villages. Voilà donc Yizba à la disposition des jeunes paysans. A gauche de la porte se trouve le poêle en briques ; fout le long des murailles, des bancs. Un des côtés du mur e^t percé de trois fenêtres, celle du milieu un peu plus grande que les autres.
A l’angle, le coin d'honneur , où sont les Saintes Icônes avec une lampe allumée. Des chandelles ou des éclats de
sapin enduits de résine éclairent la salle. A la porte, le propriétaire perçoit le droit d’entrée des arrivants.
La chambré s’emplit. Les jeunes gens des villages voisins viennent par groupes, môme d’assez loin. Les fdles occupent les bancs qui s’étendent depuis le poêle jusqu’à la fenêtre du milieu ; la plupart sont habillées de chemises légères avec manches courtes et de sarafanes rouges avec une ceinture de ruban. Au cou un foulard de couleur qui laisse voir un collier de perles de verre ; des boucles d’oreilles, longues, en verrotterie; sur leur tète, une résille ornée de dentelle et de perles : plusieurs y ajoutent une sorte de parure, toujours en perles de verre. Les gens mariés et les vieillards sont assis près du poêle. En face des jeunes filles, les garçons vont et viennent, en caftans bleus ; quelques-uns, nouvellement arrivés de la ville, portent le long surtout des bourlaks ( l ).
Les amusements commencent, jeux, danses, se succédant avec accompagnement de chansons, dont le choix est subordonné à des règles établies : il y a des chansons de Posidyelki , comme il y a des chansons de Khorovod.
Ce que nous venons de dire s’applique surtout à la Russie septentrionale, mais les assemblées du soir existent de môme dans la Petite-Russie sous le nom de Dos vilki, aussi bien que dans la Russie-Blanche.
En dehors des Khorovods et des Posidyelki , chaque
(1) Villageois qui vont chercher du travail à la ville pendant la saison d’hi¬
ver.
— xrv —
saison de Tannée a ses chants particuliers, rattachés à des coutumes dont T origine remonte aux temps les plus reculés.
Il est difficile d’assigner une da(e précise aux chansons dont nous parlions plus haut. Pour la plupart, Tcreschenko les rapporte, dans leur forme actuelle, à la période qui va du XVI*’ au XVIII" Siècle. Quant aux chants des saisons, ils présentent souvent un caractère mythique qui les fait remonter à l’époque païenne ; quelquefois, tronqués et défigurés, ils gardent dans leurs débris les noms des dieux primitifs. L’Eglise les christianisa en substituant les Saints aux premières divinités j mais derrière le nom nouveau, apparaît clairement la figure ancienne.
Ces traces d’une antique religion se constatent surtout dans les chants relatifs aux letes de Tannée qui coïncident avec les phases solaires. Les changements des saisons, d’une si haute importance pour les laboureurs du sol, furent, dès les premiers jours, l’occasion de solennités et de sacrifices. Au solstice d’hiver, la grande fête chrétienne de Noël a, dans toute la Russie, ses chants particuliers, connus sous le nom de Kolyadki. Le nom de Kolyada qui sert à désigner cette époque de Tannée, est celui d’une divinité solaire ( l ). Les fêtes de la nativité du Christ se célébraient jadis, à ce moment du solstice, en
(1) Le soleil est un être femelle et le mot russe qui le désigne est du féminin.
l’honneur du soleil, apportant une vie nouvelle à la terre: Kolyada, assise dans sa téléga , poussait ses chevaux sur la route de l’été. Aujourd’hui les Kolyadki pu Kolendki (') sont devenues de simples chansons que les enfants débitent de porte en porte comme nos chants de quête du premier janvier, des Rois, etc. Mais naguère encore, dans certaines régions, il était d’usage de représenter Kolyada par une jeune fille vêtue de blanc, assise dans un traîneau et conduite de maison en maison par des jeunes gens chantant les Kolyadki et recevant divers cadeaux, dernier souvenir peut-être des dons autrefois destinés aux sacrifices ( ). Plusieurs de ces chansons célèbrent un dieu porte-foudre et une autre divinité, Ovsen, qui semble être la personnification masculine du soleil faisant mûrir les fruits de la terre.
L’époque de Noël, comme celle de la St-Jean, est propice aux divinations. Le Russe aime à consulter le sort et dans ces journées d’amusements de tout genre, de réjouissances, de travestissements, qu’il nomme svatki et qui durent depuis Noël jusqu’à l’Epiphanie, il ne manque pas d’interroger l’avenir par les cartes, par l’eau, par les grains de blé cherchés dans le chaume battu, etc. En Russie-Blanche, il s’est conservé une singulière coutume. Voici le nouvel an: qu’apporte-t-il à chaque homme? Infortune ou bonheur ?... La veille du
(1) En Petito-Hussie.
(2) Ralston.
dernier jour de l’année, les paysans promènent de porte en porte deux jeunes garçons: l'un appelé le riche Kolyada, vêtu d’habits de fête, couronné d’épis de seigle ; l’autre, le pauvre Kolyada, habillé de guenilles, avec une couronne de paille battue. En arrivant devant chaque chaumière, on les recouvre de longues couvertures. Le propriétaire doit alors choisir l’un ou l’autre. Si son choix tombe sur le riche, on chante une chanson qui lui promet abondance de toutes choses ; s’il désigne l’autre, une chanson différente lui prédit misère et calamité.
Ces cérémonies du solstice d’hiver sont suivies de plusieurs autres moins importantes, avant d’arriver aux réjouissances du Scmik ( ! ) et de Koupalo , la vraie fête du printemps Saint Jean-Baptiste porte le nom d’Ivan Koupalo. La veille de sa fête, en Russie, comme en beaucoup d’autres contrées, de grands feux sont allumés ; on les franchit d’un bond, on y fait passer le bétail. Quelquefois on brûle une image de Koupalo, le tout avec accompagnement de nombreux chants dont le sens mythique n’est pas toujours facile à saisir.
Du reste, au printemps, presque chacune des dates du calendrier est un jour de remarque pour les villageois russes. Le 9 mars arrive l’alouette : les paysans font avec de la glaise des images de cet oiseau, les ornent de clinquant, les enduisent de miel et les portent en disant des chansons de printemps où revient sou-
(1) Septième semaine après Pâques.