‹ Les chants oraux du peuple russeChapitre 2 sur 134 · X^VII · texte numérisé non relu

X^VII

vent le nom de Lada, la déesse de l’amour et de la fertilité. Le 1 er mars, la marmotte des steppes, sortie de son sommeil d’hiver, commence à jeter ses cris. Le 4, arrive la grolle. Le 17, la glace des rivières devient si molle et si tendre qu’un brochet peut passer sa queue au travers . Le 25, l’hirondelle descend du Paradis, apportant la chaleur à la terre. Le 5 avril, les grillons s’agitent; le 12, l’ours quitte sa tanière ( l ). C’est le moment où le coucou fait résonner les bois de sa monotone lamentation.

Conservées avec des nuances propres à chaque région, les fêtes du mariage russe sont aussi variées que pittoresques. Elles durent trois jours, dont chaque heure est marquée par une nouvelle cérémonie. Des seuls chants qui s’y rapportent, on composerait sans peiue un gros volume. Plusieurs de ces chansons survivent aux coutumes qui leur ont donné naissance, celles par exemple qui parlent de la fiancée vendue, livrée par ses parents. 11 est d’usage que la mariée ne quitte pas la maison paternelle sans pleurer longtemps sur son malheureux sort, « abandonnée pour toujours, expatriée en pays étranger chez des gens inconnus ; mieux eût valu que son père lui tranchât la tète que de la condamner à la

(I) Ralston.

dure captivité qui l’attend. » Ses compagnes chantent avec elle les chansons qui disent ses adieux à la libre et joyeuse condition de jeune fille, qui parlent de ses nouveaux devoirs et font du mariage un tableau triste ou ironique : souvenir d’une époque où la jeune femme russe n’était considérée que comme un balai vivant , suivant l’expression populaire rapportée par Ralston.

Après les noces, les funérailles : le rapprochement est naturellement indiqué dans certains pays, en Petite- Russie par exemple, où la mort d’une jeune fille donne lieu à des coutumes qui rappellent celles du mariage. La jeune morte est habillée de vêtements nuptiaux et les amis de la famille viennent à ses funérailles comme à une noce. On voit encore des pleureuses aux enterrements russes ; on déclame sur le cadavre des lamentations quelquefois improvisées, le plus souvent reçues traditionnellement des ancêtres. Il y a des chants pour toutes les circonstances de la mort, comme il y en a pour toutes les cérémonies du mariage.

Nous devons assigner une date très ancienne aux chants usités pour détourner les mauvais esprits et les sorciers. Ces conjurations et incantations, fréquemment employées, révèlent sous la forme chrétienne dont l’Eglise les a revêtues, un fonds originel assurément païen. Les épidémies du bétail donnent lieu à d’étranges cérémonies, pendant lesquelles sont chantées les conjurations. Parmi les êtres malins toujours prêts à jouer de vilains tours au pauvre monde humain, les Roussalki

figurent en première ligne. Ce sont des esprits des eaux, habitant les lacs et les rivières, belles filles au sein blanc comme neige, aux yeux bleus, au visage pâle. On les voit tantôt sur le bord d’un étang, peignant leurs longs cheveux couleur de l’herbe, tantôt dansant en rond à la surface des‘eaux. On les trouve ailleurs filant assises au pied des arbres, demandant doucement du lin aux gens qui passent. Elles apparaissent souvent pendant la semaine qui précède la Pentecôte ! A cette époque, dans la Petite-Russie, les forêts sont hantées par des femmes et des enfants nus : malheur à qui les rencontre et n’a pas le soin de leur jeter son mouchoir ou quelque lambeau d’étoffe ! On les a vues encore danser dans les prés, où l’herbe qu’elles foulent devient plus grasse et plus drue. Quelquefois elles proposent des devinettes aux jeunes filles et chatouillent jusqu’au supplice celles qui 11 e peuvent y répondre.

Dans le gouvernement de Saratof, on les représente sous la forme de méchantes bossues, sales, hideuses, harponnant les passants avec un croc de fer. Se baignet-on sans leur avoir adressé une prière ? On se sent tiré au fond de l’eau. Le voyageur entrant dans une forêt sans avoir de l'armoise à la main, n’est pas en sûreté. Elles peuvent l’arrêter et lui dire : « Qu’as-tu dans la inain ? de l’armoise ou du persil ? » S’il répond : « De l’armoise » (poluin], elles lui crient : « Cache-toi sous la haie » (tuin) — et il en est quitte pour la peur. S’il répond : « Du persil » (petrushka /, elles poussent

un cri de joie : a Ah ! mon dushka ! » et se niellent à chatouiller l’inforluné jusqu’à le rendre épileptique. (') Les Roussalki sont les âmes des femmes suicidées, étranglées, étouffées, mortes de mort violente et privées de la sépulture chrétienne.

Il en est d’une autre catégorie, semblables à des petites filles, âmes des enfants mort s sans baptême. Pendant sept ans après qu’elles ont quitté la terre, à chaque jour de Pentecôte, on les entend crier, demandant à être baptisées. Alors on peut les sauver en leur disant : « Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Si non, au bout de la septième année, elles deviennent aussi des Roussalki.

Quelle est la note dominante dans les -chansons lyriques de la Russie ? Il s’y trouve un humour sui generis qui met le badinage à côté de la pensée grave, le rire à travers les pleurs ; quelquefois de l’enjouement porté à l’excès. Mais la mélancolie s’y fait surtout sentir : les paysans chantent plutôt les tristesses que les joies de l’amour. Il s’en dégage aussi une vive et profonde impression de la nature, un sentiment communicatif de ses harmonies, de la rude poésie que respirent 1 infinie soli-

(1) On voit, dit Ralston, que la rime n'est pas sans influence sur les Rous-

salki.

tude des steppes, les neiges immenses et durables, les vents déchaînés secouant les massifs de pins et de bouleaux avec un bruit d’orage. Dans l’ensemble de ces chants traditionnels, on devine un peuple rêveur, sensible, mystique même et résigné, non sans une flamme de violence intérieure, vers lequel on est porté par une sympathie spoutanée.

Il est des séries de chansons particulières à telle ou telle région : les Bjjlines épiques ne se trouvent que dans la Russie du nord. La Petite-Russie a en propre les chants des Tclioumaks , ces marchands cosaques qui s’en allaient-par caravanes aux pays musulmans faire provision de sel et de poisson, au prix de mille dangers. Cette terre de l’Ukraine, si fertile et si longtemps ravagée, dépeuplée depuis le XIIÏ 0 'siècle par les incursions, a fixé le souvenir de ses longues misères dans d’admirables ballades où les guerriers mourants, les filles ravies sans pitié, les captifs jetés à la chiourme, font entendre leurs lamentations, en même temps qu’ils affirment leur courage et leur foi.

Nous avons traduit littéralement la plus grande partie des morceaux de ce recueil. Le reste — nous le pardonnera-t-on ? — a été mis en vers : tache délicate, où réussiraient sans doute de plus habiles que l’auteur du présent essai.

Les publications françaises relatives au Folk-lore de la Russie ne sont pas nombreuses. Après les ouvrages des écrivains cités dans Y Introduction, MM. Alf. Rambaud, Al. Chodzko, Louis Léger (1), nous avons à mentionner :

Contes 'populaires de la Russie , par Ralston, traduits par Loys Brueyre ;

Contes russes, traduits par Léon Sichler :

Quelques contes recueillis par M. Xavier Marinier et divers articles dans les périodiques, de MM. A. Sinval, L. Sichler, J. Fleury, Michel de Chrouschow.

Il y a trente-cinq ans, Thaïes Bernard, le premier san s doute, appela l’attention du public français sur les belles chansons populaires de la Russie (Revue contemporaine et Revue française], A cette époque, avaient seulement paru le recueil de Sakharof, les Bylines éditées par Sréznevski et l’ouvrage de Koulich pour la Petite-Russie. Rybnikof n’avait pas commencé ses recherches. M. Bezsonof n’avait encore publié ni sa riche collection de chants des Kaliéki , ni l’importante récolte de Kiriéevski ; on ne connaissait pas les chansons des Tchoiimaks de M. Routchenko et les savants travaux de MM. Maïkof, Buslaef, Oreste Miller, etc., n’avaient pas établi devant l’Europe lettrée la grande valeur des chants russes.

(1) Le nom de M. le vicomte E.-Melchior de Vogué ne peut s'omettra dès qu’il s’agit des choses littéraires de la Russie.

KOLYADKI

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