‹ Les chants oraux du peuple russeChapitre 122 sur 134 · SUR LA TOMBE DU FIANCÉ · texte numérisé non relu

SUR LA TOMBE DU FIANCÉ

O vents, vents chauds,

Vents ardents d’automne,

Ne soufflez plus ; ici, vous n’ètes pas nécessaires A vous de vous élever, vents impétueux Du côté du Nord !

Entr’ouvrez notre mère humide, la Terre ; Sillonnez la plaine rase Balayez la vaste campagne, Découvrez à mes yeux les planches du cercueil, Et laissez-moi pour la dernière fois Dire adieu à mon bien-aimé !

LAMENTATION DE LA VEUVE

Quand le corps du défunt a été lavé cl habillé, on le place sur une table ; les parents sont assemblés autour. Alors se tournant vers la veuve, ils commencent ce chant *

Etais-tu assise au chevet du lit de douleur ?

Etais-tu présente lors du départ de l’esprit,

A Tlieure où l’âme se sépare du corps blanc ? Comment, la Mort rapide t’a-t-elle apparu ?

Vint-elle comme une mendiante, un vagabond boiteux ? Comme un brave jeune homme vif et fort ?

Comme un vigoureux bourlak de Pétersbourg ?

La veuve répond :

Si j’eusse vécu dans une riche et large condition,

Oui, j’aurais été assise au chevet du lit de douleur Et j’aurais pu voir la Mort rapide.

Fut-elle venue comme un vagabond boiteux ?

LAMENTATION DE LA VEUVE

J’aurais dressé la table hospitalière,

J’aurais servi à manger au vagabond boiteux Et elle m’aurait laissé mon époux.

Fut-elle venue comme un brave jeune homme vif

[et fort ?

Je l’aurais vêtu d’habits de couleur,

Je l’aurais chaussé de bottes de cuir de chèvre,

Je lui aurais donné une ceinture de soie.

Fût-elle venue comme un vigoureux bonrlak de Pé-

[tersbourg ?

Je lui aurais donné de l’or sans compter Et elle m’aurait laissé mon époux.

Mais comme je vis dans une condition maudite et

[malheureuse,

Avec de chers petits enfants, cause de maints soucis, Dans notre maison il n’y a pas de table hospitalière, Dans notre maison il n’y a pas de mets recherchés,

Il n’y a pas de vêtements pour un jeune homme,

Pas de bottes de cuir de chèvre pour les pieds,

Pas de fortune d’or à donner sans compter.

Aussi n’ai-je pu voir mon époux Quand l’âme s’est séparée du corps blanc !

Trop lourde pour ses forces,est la peine de la paysanne ; Trop grands pour son esprit sont ses soucis maudits ! Vraiment toutes mes pensées sont en désordre dans

[ma tête ,

Avant l’heure la lumière s’elïace devant mes yeux.

Comment élever mes chêrs petits enfants Sans mon mari, mon époux ?

Me perdrai-je dans la forêt obscure ?

Me jetterai-je dans quelque lac profond ?

Me noierai-je dans une rivière rapide,

Pour me débarrasser de ma grande misère ?

Non, nulle part, elle ne pourra s’cn débarrasser ni dans la campagne rase, ni dans le lac, ni dans la rivière. Puis elle ajoute :

Je prendrai mes chers enfants (et verrai)

Si la Mère humide, la Terre ne s’ouvrira pas.

Si la Mère humide, la Terre s’ouvre,

Vite, mes enfants et moi,"nous nous y ensevelirons, Tant il m’est odieux, misérable femme,

De rester dans notre logis.

M’oublies-tu, ô mon cher époux ?

Toi et moi, nous prenions conseil ensemble,

Mais tu ne m’as jamais parlé de cette triste Mort.

Je ne t’aurais pas abandonné, ô mon époux,

J’aurais abandonné mes chers enfants Et ainsi gardé mon cher époux.

Ouvre-toi, Mère humide, ô terre 1 Ouvrez-vous, planches neuves du cercueil !

Venez en volant du haut du ciel, Anges et Archanges, Et mettez l’ame dans le sein blanc Et la parole dans la tête sage Et la lumière blanche dans les yeux clairs 1

LAMENTATION DE LA VEUVE

Lève-toi, mon époux,

Je t’ai gagné en te demandant au Seigneur Dieu ! Fais le signe de la croix, selon qu’il est écrit, Prosterne-toi, selon la manière du sage.

Paie-moi en mésalliant !

Je n’étais pas seule à t’appeler,

Avec moi j’ai amené tes chers enfants,

Et laisse-nous retourner à notre logis,

Car maintenant cette vie est devenue une peine. Il est clair que mon cher époux demeure fâché Contre moi, qui ai dans la tète tant de misères... Je suis restée dans la maison de mon mari,

Ni le pain ni le sel je n’ai regardé ;

Ma misère, loin de diminuer, s’est augmentée.

Il est certain que cela ne peut pas être,

Qu’un mort revienne du tombeau :

Orpheline je dois être sans mon mari !

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