EVOCATION
Dans la salle à manger petite et solitaire
Où flotte le silence évocateur du soir,
Sous la lampe, à la table où frappe la lumière,
Deux femmes, — je les vois, — deux sœurs, viennent s'asseoir.
Et chacune a penché la tête sur un livre ;
Leurs pensers sont très loin, muettes sont leurs voix ;
On n'entend que le son du pendule survivre,
Et par moment le bruit des feuiHes sous les doigts.
Le poêle bas dressé devant la cheminée Et qui fait rougeoyer ses vitres de mica. Les portraits suspendus, la muraille fanée Font un cadre indulgent, austère et délicat.
Les liseuses sont là, la paupière mi-close, Causant avec l'esprit de leur livre, tout bas ; Leur tête dans leur main pensivement repose. Leurs regards attentifs ne se relèvent pas.
Quels pensers dans ces fronts s'agitent en silence ? Que monte-t-il vers eux de ces feuillets ouverts : Grelots de la gaieté, souffles de la science, Ou le bruissement mystérieux des vers ?
Elles ne changent point leur pose réfléchie ; Leurs traits sont modelés par l'âme en cet instant : Ils ont même douceur et même nostalgie Et la même clarté rêveuse s'y répand.
Ah ! par ce temps fertile en atroces prodiges, Quand ruissellent partout les larmes et le sang. Quand la réalité, semeuse de vertiges.
Donne l'illusion d'un songe grimaçant,
Celui qui pense à quelque chambre familière,
Qui la revoit avec son vieux charme oublié
Et qui retrouve là son âme de naguère,
— Qui rêve, hélas ! — croit vivre, et s'être réveillé !
Octobre i^ij-
GAIETES
Mon cœur voudrait être gai.
Bien souvent palpite En mon être fatigué
Une ardeur subite.
Elle aspire, la gaieté
En moi prisonnière,
A jaillir en liberté
Parmi la lumière.
Plus de livres captivant
Ma face humble et lasse ;
Je respirerais le vent
De l'heure qui passe ;
Je vivrais content et vain, Loin des fronts sévères,
Regardant mousser le vin Par-dessus les verres ;
L'âme pleine de doux sons,
De vive cadence, Et rythmant de ces chansons
Où le rythme danse...
Mais quel rêve atroce et fou !
Quoi ! rêver de joie, Quand tout n'est qu'horreur, quand tout
N'est que griffe ou proie !
Quand l'enfer est là, tout près,
Dans cette nuit sombre Où râlent dans les guérets
Des mourants sans nombre !
Non, ce gouffre, je ne puis L'oublier une heure ;
Quitte-moi, jeunesse, fuis !
O pitié, demeure !
Fais de moi l'être anxieux Qui regarde et pense, Force-moi d'ouvrir les yeux Devant la souffrance ;
Dussé-je en garder un cœur Plein d'affreuse lie,
Un cœur morne qui se meurt De mélancolie.