‹ Les Chants secretsChapitre 22 sur 51 · LE RENFORT · texte numérisé non relu

LE RENFORT

La route n'était plus qu'un fleuve de poussière Dont les vapeurs voilaient la flamme du couchant : Et nous vîmes parmi cette trouble lumière De lourds camions poudreux courir en trébuchant.

Ils portaient un renfort à l'aile qui recule. — Car l'ennemi là-bas se ruait des hauteurs. — Haletants ils couraient, trouant le crépuscule Des trépidations ardentes des moteurs.

Oh ! ces chars emportant toutes ces jeunes âmes, Ces gros chars titubants capuchonnés de gris ! Et comme épcrdument nous en dévisageâmes Les voyageurs pensifs aux masques amaigris !

Nous les suivions des yeux, fugitives figures ; Leurs traits se découpaient, pâles et résolus, Sur le fond ténébreux des profondes voitures ; Et nous songions à ceux qu'on ne reverrait plus.

Sans fin, faisant trembler la route défoncée, Les chariots se poursuivaient, rauques passants ; C'était comme une charge énorme et cadencée, Une succession de monstres frémissants.

C'était comme un torrent accélérant sa chute Vers l'abîme où le flot s'effondre et se débat ; C'était un affluent farouche de la lutte Roulant des flots humains au gouffre d'un combat !

Au gouffre frissonnant d'héroïsme et de haines, Plein de chocs monstrueux, de livides horreurs, Chef-d'œuvre du Démon, qui joint, dans ces géhennes, Ses longs ricanements aux râles des douleurs !

Ma mémoire a gardé les images vivantes De ces lourds chariots qui se précipitaient Vers l'abîme terrible aux rouges épouvantes. Je revois le regard des hommes qu'ils portaient.

Mais dans ces visions, qui me hantent encore, Survit celle surtout d'un très jeune soldat ; D'un enfant calme et frêle, et beau comme l'aurore. Dont les traits semblaient ceux d'un marbre délicat.

Son apparition jetait l'âme troublée En un désir fougueux d'harmonie et d'amour ! Il passa souriant... Comme une fleur mêlée Au sombre élan du flot tumultueux et lourd.

Octobre 191 S-

sous LA RAFALE

Des boulets monstrueux assaillent le réduit. Cet antre de ciment dont le dôme se fêle Nous apparaît soudain comme un refuge frêle. Au dehors nos canons répondent. C'est la nuit.

Et tous, auprès de moi, prêtant l'oreille au bruit, S'exaltent peu à peu. Sous l'infernale grêle Leurs défis ricaneurs éclatent pêle-mêle. Une électricité dans leurs prunelles luit.

Chaque être a son instinct ; que leur groupe s'enivre !

Moi je n'ai pas levé la face de mon livre.

Ils abhorrent la guerre et s'en grisent pourtant.

Moi je conserverai ma tristesse têtue

Et resterai parmi la rafale qui tue

Sans accorder mon âme aux rages de l'instant.

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