‹ Les Chants secretsChapitre 9 sur 51 · NUIT DE · texte numérisé non relu

NUIT DE

Paris s'endort, baigné de lune ; et dans la rue

La suprême rumeur de la ville s'est tue.

C'est l'heure ; il faut songer ; il faut, sombre devoir,

Penser le drame affreux jusqu'à le percevoir.

Corps lâche, tu rêvais de reposer, n'importe !

J'ai tiré les rideaux et verrouillé la porte :

Paraissez maintenant, blafardes visions.

Loin des voix sans pensée et des illusions,

Loin des cris, des fureurs, des haines de la foule,

Penchons-nous sur l'horreur sans fond qui se déroule ;

O mon âme, plongeons dans ce gouffre effrayant !

A cette heure où j'écris ces mots en frissonnant, Mille soldats blessés râlent dans des champs mornes. C'est bien vrai : parsemant des espaces sans bornes, Sous des cieux noirs et froids, sous la rage des vents, Ils sont là mutilés, déchirés, et vivants ! C'est vrai : des millions et des millions d'hommes Sont rangés en Europe, à cette heure où nous sommes,

Cherchant, s'évertuant à tout bien combiner Dans le but de se nuire et de s'exterminer.

Oh ! les effarements, les tortures sans nombre

Qui doivent exister lugubrement dans l'ombre !

Tous les martyrs obscurs aux supplices cachés :

Etres doux que l'effroi, bourreau sombre, a touchés,

Tordant de cauchemars sinistres leurs cervelles ;

Ecoliers arrachés aux jupes maternelles

Et si frêles parmi le sang et les canons

Et les trivialités de rudes compagnons ;

Durant les longues nuits funèbres des tranchées,

Pères tristes songeant au pain de leurs nichées ;

Amants désemparés que le doute a mordus ;

Pauvres cœurs pleins de nuit, pauvres cerveaux perdus !

Oh ! les acharnements, l'acier froid dans les gorges, Les combats dans la nuit, épouvantables forges Où ce qu'on tranche et cloue est la chair du soldat, Les régiments entiers que la mort posséda, Les assauts, les terreurs, les fautes, les méprises, Les jurons effrayants des mâles barbes grises Mêlés dans la tempête aux cris d'adolescents ; O montagnes, champs noirs et marais croupissants, Coteaux de la Champagne et plaines de Russie, Somme de la douleur en vous enseveli*

Devant quoi nos esprits reculent égarés, Sombre évocation des drames ignorés 1

Est-ce que vous sentez cela, princes fantoches ?

Quand parfois vous songez dans la nuit, quels reproches

Vous ravagent le cœur ? Vers la couche où vous êtes

\''oyez-vous s'avancer des troupes de squelettes

Dans des grossissements de rêves éperdus ?

Sous combien de remords vous êtes-vous tordus ?

Voyez-vous, la terreur dilatant vos prunelles,

Les faces des mourants blêmes et solennelles,

O vieux François-Joseph, Guillaume l'histrion ?

Non ; vous n'avez que peu d'imagination ;

Vous voyez seulement, dans vos augustes rêves,

Les fanfares, l'éclat ensoleillé des glaives.

Des défilés pompeux de soldats triomphants ;

Songes de cabotins et de petits enfants !

Vous avez froidement voulu la guerre infâme. Allumé dans les cœurs la haine, affreuse flamme, Vous avez dit le mot et signé le papier Jetant les nations au combat meurtrier ; Et par vous, dans l'Europe hier douce et prospèrcj Plus un front qui ne saigne ou qui ne désespère 1

Les hommes seraient bons, rois, s'ils étaient heureux ; Mais quand vous déchaînez les batailles sur eux, Les doux deviennent durs, et les durs, effroyables ; L'instinct fauve renaît ; et c'est vous les coupables. C'est vous qui dévastez, fusillez et riez. C'est vous qui flétrissez les vierges, rois guerriers ! Et lorsque l'on descend au profond de son être. On sent bien qu'il n'est pas si détestable reître Qui ne puisse aux pitiés réclamer quelque droit. Et que le Châtiment vous désigne du doigt !

Ah I je sais bien, soldats, grands foyers d'énergie,

Qiie cette heure est aux chants moins qu'à la stratégie ;

Il faut tuer pour vivre ! Et les canons fumants

Parlent, et c'est leur tour... Les attendrissements

Taillent peu de besogne et blessent le courage,

La réalité veut la bataille et la rage

Et traîne tous les cœurs au même tourbillon.

Oui ! mais dans la tourmente et la destruction,

Grave accompagnement au son des catastrophes,

Il est peut-être bon que passent quelques strophes

Qui parlent de pardon, d'amour et de pitié,

De ce qui, dans ces temps, pourrait être oublié ;

Qui pleurent que la lutte ait des attraits farouches

Et que le deuil d'autrui puisse égayer nos bouches j

Qiii disent qu'en suivant la guerre, nous témoins,

Ne devons pas apprendre à la détester moins ;

Qu'il hnl que toute joie impure soit bannie

De nos âmes ; qu'il faut que chaque humble agonie

De chaque être frappé soit plainte dans nos cœurs ;

Qii'il convient d'oublier les sarcasmes rongeurs ;

Qiie les événements ont des secrets funèbres ;

Qiie nous nous massacrons dans d'hostiles ténèbres,

Lamentables jouets de la fatalité ;

due nous n'apercevons que peu de vérité ;

Qu'il sied que de douleur le triomphe se voile ;

Que nous sommes bannis sur une morne étoile

Et que Français, Anglais, Serbes, Russes, Germains

Sont les mêmes forçats étranges : les humains,

Et que la même loi suprême les entrave ;

Que la mort, ce mystère, est une chose grave ;

Que toute âme est à Dieu ; que le verbe tuer

N'est pas de ceux auxquels on doit s'habituer.

Mars 191s:

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