‹ Les chants séculairesChapitre 14 sur 62 · LE DIMANCHE D’HANS SACHS · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE D’HANS SACHS

C’est dimanche. Aujourd’hui, Hans Sachs, je pense à toi. Ayant bien travaillé tous les jours de semaine,

Ce matin, né'^digeant de reprendre l’alène,

Dès que le vif soleil a doré ton vieux toit.

Au fond de l’atelier, devant un broc de roses.

Tu feuillettes ta Bible, ou rêveur te reposes,

Les coudes appuyés sur tes outils épars.

Dans le bahut ouvert quelques riches vaisselles Boivent le long rayon qui tombe des poutrelles,

Et le même air doré, parmi les léopards Et les daims fraternels d’une antique gravure.

Caresse, sur le mur, Adam las d’être seul Et cherchant une sœur à travers la nature.

Et les yeux retrouvant ta pince et ton ligneul,

Le tablier pendu sous la poutre enfumée.

LK MATIN

Et sous tes doigts rêveurs ta vieille Bible aimée,

Tu se as ton cœur pareil à ce premier aïeul.

« 0 Dürer, songes-tu, pauvre homme, grand artiste, C’est moi que tu peignis avec cet Adam triste,

C’est nous tous qui cherchons à mieux connaître Dieu, Nous que n’enivrent plus la forêt, ni l’air bleu,

Ni le fleuve tranquille à travers la campagne,

Nous qui cherchons partout l’invisible compagne, L’immortelle raison, l’âme, l’Ève de feu...

C’est le rêve têtu de la vieille Allemagne,

C'est l’Ève absente encor, que tu peignis, Dürer... »

Le soleil fait briller ton enclume de fer.

Tout chante autour de toi. La clarté tamisée Par le vitrail gothique, en est toute irisée.

« Premier dimanche clair, ô fin de l'âpre hiver... » Une strophe déjà monte dans ta pensée.

C’est ainsi que plus tard te reverra Wagner.

Mais voici que quelqu’un heurte contre la porte.

Tu te lèves. Tu ris. Le boulanger t’apporte Le pain encor fumant de la chaleur du four.

Serviteur familier, du seuil, avant qu’il sorte,

11 te jette en partant les nouvelles du jour :

(( On dansera ce soir dans chaque carrefour,

Les murs depuis hier sont parés de guirlandes, Maislesmâts sont trop courts, lesbannières trop grandes... » Et le garçon, riant sous sa corbeille, court.

Et grave de nouveau, rêveur, tu te demandes Par quel chant de colère, avec quels mots d’amour.

Tu pourrais émouvoir cet homme. Et sur les bandes De vieux cuir recouvrant ton établi de bois.

Sans trop se soucier des odeurs de la poix,

La Muse, ô cordonnier, s’accoude cette fois,

Et des rythmes épars bourdonnent dans ta tête.

O méditation éparse du poète!

O charmes! vers heureux murmurés à mi-voix! Le monde vient, il s’offre, écoute... mais tu vois Les choses seulement dont ta chanson est faite.

Sur la place, bouffis dans leurs habits de fête,

Tu vois, par ta croisée ouverte, les bourgeois Retourner en flânant de l’église. Une femme Sous un balcon ventru soulève un lourd heurtoir.

D’une rue, en chantant, portant leur oriflamme,

Les maîtres tonneliers sortent. Un porche noir Dans l’ombre d’un pignon s’est ouvert, et le rire De quelque folle enfant qui passe sans te voir Chasse un rythme trop rude, ô vieux maître, et t’inspire Peut-être la chanson qu’elle entendra ce soir.

LK xMATIX

Car cet après-midi, bon Homère sans lyre.

Au milieu de ce peuple, heureux de te revoir.

Devant le cabaret qui touche ton échoppe.

Sur le banc réservé, seul, tu viendras t’asseoir;

Et la bière moussant à flots d’or dans ta chope.

Ou dans un vieux hanap versant le vin du Rhin,

Tu chanteras les vers composés ce matin...

Et cependant, partout, dans ta grasse Allemagne, Dans les maisons du bourg comme dans la campagne. Les bonnes gens diront quelqu’un de tes refrains.

Et la grave douceur dont le chant s’accompagne Fera descendre en eux la paix des soirs sereins.

Et comme toi, Hans Sachs, le dimanche matin,

Je sais un paysan de ma chaude Provence

Qui, dans son clair hameau tout parfumé de th^m,

Dans sa vieille maison, où rêve le silence.

Parfois reçoit aussi PHôte mystérieux.

Le voyageur errant, l’envoyé des aïeux,

Le Chant, et comme toi songe et prie, ô vieux maître.

Dans ta vieille maison, ô visage champêtre,

Charloun, je te revois ainsi que je t’ai vu.

Par ce dimanche heureux du printemps revenu. Accoudé près du lit où mourut ton ancêtre.

Comme tes yeux le ciel avait l’air ingénu.

Le soleil miroitait dans les branches du hêtre.

La veille, il avait plu. Tu lisais. Ta fenêtre Était ouverte.

LK MATIN

VJ

Un vent lé^^'er sur tou front nu Mêlait Uodeur des champs aux rêves de ton livre,

Faisant confusément, en échange, revivre Sous les arbres épars un peu du songe lu.

Sur ton évier luisait une cruche de cuivre.

Sur le mur, de ta gloire humble et poudreux témoin.

Un laurier desséché mangé par la poussière,

Un brin de laurier noir s’attristait, et non loin Languissait sous sa vitre une image grossière.

Une fourche oubliée, un râteau dans un coin Gardaient entre leurs dents un vieux reste de foin.

Un rayon de soleil guettait la panetière.

Près de ton chien couché pendait ton lourd bâton.

Et, vertu des beaux vers! comme au temps de Platon Les abeilles entraient par la croisée ouverte Et couronnaient ton front d’un bourdonnement d’or.

O candeur, ô beauté dans sa noblesse offerte,

0 magnifique paix de cet humble décor.

Ainsi, dans ta maison, je te revois encor,

O pensif laboureur, maître... La plaine verte Qui se déroule autour de ces blanches maisons.

Est la même qu’au fond de tes rudes chansons Le souffle aimé des pins, le vent des vers caresse.

Ridé, chaque printemps, d’identiques frissons.

Ce verger d’oliviers, aux jours de ta jeunesse.

Te murmura les mots de l’antique sagesse,

Quand tu fuyais ici loin des autres garçons.

Et c’est là qu’à présent, cœur gonflé de tendresse, Sentant trembler en toi les futures moissons,

On peut te voir marcher derrière ta charrue.

Ou suivant dans le ciel la clarté disparue Contempler, au delà des champs, au fond du soir Cette âme de la nuit qui descend de la nue. S’enfonce lentement dans l’eau de l’étang noir, Laissant un air d’églogue à la campagne nue,

Cette âme de Virgile, aux autres inconnue,

Dans la Crau sans lauriers par ta voix retenue.

Et que seul, ô cœur pur, tu peux apercevoir.

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