‹ Les chants séculairesChapitre 2 sur 62 · PR K FACE · texte numérisé non relu

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coup, un jour non prévu, niais sûrement fixé dans Tordre des destinées, un événement en apparence insignifiant frappe son esprit. Immédiatement, il y aperçoit la forme qu’il cherchait pour sa poésie, car, selon une parole célèbre, « toute poésie n’est que de circonstance ». La matière flottante et confuse de ses longues rêveries se fixe et se cristallise autour du fait révélateur. Le poète sent qu’il est enfin maître des forces tumultueuses qui se soulevaient en lui. Une grande émotion lyrique l’envahit, annonciatrice de la beauté qui va naître. Il est sûr maintenant qu’elle naîtra. Mais comment procédera-t-il pour réaliser l’œuvre qui l’incarnera ?

Il ne sait qu’une chose, c’est que cette œuvre doit satisfaire son âme tout entière, puisqu’en cette minute toute la réalité lui semble enclose dans son sujet, au point qu’il ne peut rien concevoir en dehors de lui. Avant tout, elle sera un excitant perpétuel de Témotion lyrique génératrice. Flaubert avait vu pourpre lorsqu’il conçut Salammbô : sur toute son épopée africaine, il y aura comme un reflet d’étoffes éclatantes et précieuses... Puis le poète demandera sans doute a son œuvre de flatter son imagination amoureuse des lignes et des couleurs, de lui chanter les mélodies intérieures qui accompagnent en son âme les plaintes ou les émois du sentiment, de fournir une matière docile à ses aptitudes d’ordonnateur et d’architecte verbal, de vibrer à l’unisson de sa sensibilité, de contenter ses enthousiasmes et jusqu’à ses manies, de soulager même sa mémoire, éprise des choses antiques... Quoi encore ? Que Ton songe plutôt à tout ce que l’épopée virgilienne entraîne dans ses flots, — tant il est certain que tout d’abord le poète voudrait absorber dans son œuvre la réalité totale !

Cependant il ne sé bâte point. La fable qu’il a rencon-

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trée comme par hasard est un germe fécond qui va grandir en se nourrissant de toutes les substances lentement amassées et préparées pour elle dans l’âme de l’évocateur. Un véritable travail de nutrition et de croissance s’accomplit. Les organes à peine différenciés se précipitent vers toutes les sources de vie qui sont à leur portée. Avec un sûr discernement, ils choisissent, ils éliminent. La plante pousse, les racines s’enfoncent, les rameaux s’élancent et se déploient, les fines nervures des feuilles se découpent dans la lumière. Tous les déchets inutiles jonchent le sol, où l’ardeur du soleil les décomposera. Maintenant l’œuvre souterraine est achevée. Les fruits de beauté vont mûrir au grand jour. C’est alors que le poète fait appel à sa science. L’art vient au secours de la Muse.

Enfin l’œuvre visible éclate à tous les yeux, dans sa noble ordonnance. Elle se développe comme une fresque et comme le*fronton d’un temple. Si variés que soient les aspects du décor, si nombreuse que soit la figuration, l’ensemble se laisse facilement saisir. C’est un enchaînement de scènes qui prises isolément forment un tout et qui cependant ne peuvent se détacher les unes des autres. Les proportions en sont calculées d’après l’importance qu’elles ont dans le plan total. Elles se groupent, se distribuent et s’équilibrent suivant des affinités plus naturelles que logiques, plus esthétiques qu’intellectuelles. Des images riantes ou gracieuses s’opposent à des images d’horreur ou de violence. Et suggérant de mystérieuses analogies, mille détails inaperçus d’abord se répondent et se font écho à travers la masse de faction, de la même façon que les couleurs se rappellent dans le tableau d’un peintre. Chaque partie est tellement complète en soi et la somme des parties conspire en un organisme tellement parfait que l’œuvre entière semble isolée et suspendue

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dans le vide comme la terre dans l’espace. Le vulgaire s’imagine que l’e'difice ne tient à rien. Mais le poète qui l’a solidement enfoncé au cœur même de sa race et de sa patrie sait que le fondement en est immuable et qu’on ne peut l’en arracher sans le détruire.

Sortons maintenant des symboles et résumons la pensée qui s’en dégage :

Si l’on ordonne la matière d’un livre comme une vivante architecture, et si, de plus, on est circonspect à ne rien écrire qui n’entretienne l’émotion génératrice d’où l’œuvre est sortie, qui n’éclaire sous une face nouvelle l’idée d’art que l’on veut traduire, qui ne serve enfin à expliquer l’àme des personnages, à justifier telle ou telle de leurs démarches ou même tels de leurs gestes, — alors la forme et la matière se pénétreront dans une juste connexion. Tout se tiendra. On obtiendra la liberté dans l’ordre, l’unité stricte dans la plus riche diversité.

Voilà fixé dans ses grandes lignes l’Idéal classique que nous ont transmis nos pères; Effôrt constant vers l’har- , monie et la composition, souci de l’ordre, du choix, de la beauté, culte de la tradRion, culte de la vérité humaine, préférence pour les lieux communs, conception poétique des choses et, pour tout dire, solidité du fond et perfection de la forme, — tels sont bien les préceptes fondamentaux de leur esthétique. Mais de les concevoir simplement en dilettantes ou en critiques ne nous avancerait pas beaucoup. Cette discipline classique n’est pas une fantaisie éclose dans la cervelle d’un bel esprit. Elle fut l’expression de réalités historiques, ethniques, physiologiques. Une nation, une race, des tempéraments et des individus ont été nécessaires pour qu’elle pùt produire des œuvres viables. Sommes-nous encore cette nation et

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cette race., sommes-nous ces tempéraments et ces individus ? G’est à cela que se ramène toute la question.

Taine est le premier qui ait défini nettement l’importance de la race, non seulement en littérature, mais dans tous les domaines de la sociologie et de J’histoire. Malheureusement, Fadmirable leçon qui se dégageait de son Histoire de la littérature anglaise n’a pas été comprise chez nous. La débilité mentale dé la génération contemporaine de ce beau livre a causé les plus étranges confusions. Des trois grands facteurs de toute littérature nationale^ que Taine avait si profondément analysés, — la race, le milieu et le moment, — les naturalistes n’ont retenu que le second, et encore se sont-ils grossièrement mépris sur le sens de ce mot. Pour eux, le milieu, ce n’est pas le sol nourricier qui façonne l’individu, le lieu des forces primordiales et permanentes qui lui imposent son type, c’est le pêle-mêle des phénomènes contingents qui, dans un cercle donné, passent à la portée de l’observateur littéraire. Et ce sont ces phénomènes passagers qu’ils ont décoré du nom de « documents ». Rien de plus superficiel que cette conception ! On demeure stupéfait d’un tel malentendu et l’on s’étonne plus encore quand on sopge que ces mêmes gens qui s'extasiaient avec l’illustre philosophe sur la vigueur exubérante et sur la belle unité de la littérature anglaise — manifestation incomparable de la puissance d’une race — s’évertuaient par tous les moyens à tuer chez leurs compatriotes ce qui subsistait encore de la race et de la tradition françaises. En dehors de la race, la littérature dégénère en pur dilettantisme, elle produit des œuvres liybrides et isolées qui ne pénétreront jamais dans la vie profonde d’un peuple. Le lien social de l’art est brisé. Au contraire, la santé de la reice est la condition

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première et nécessaire de tout art classique, c’est-à-dire vraiment social et vraiment humain.

La forme la plus apparente de la race, c’est la nation. Dans ce cadre en grande partie artificiel, se groupent et se coordonnent « ces dispositions innées et héréditaires que riiomme apporte avec lui à la lumière et qui ordinairement sont jointes à des différences marquées dans le tempérament et la structure du corps ». Mais ces dispositions ne sont pas seulement physiques, elles sont encore intellectuelles. Elles comprennent des aptitudes acquises et communes à tout un groupe d’individus : une méthode particulière de penser, une façon spéciale de sentir et de s’exalter, de jouir, d’aimer, de goûter la vie; et ce qui domine toutes ces ressemblances, c’est le souvenir émouvant des mêmes périls et des mêmes triomphes, des mêmes grandes choses accomplies ensemble.

On prétend qu’aujourd’hui ce lien national est en train de se relâcher et que les patries agonisent. Est-il possible de fermer plus complètement les yeux à l’évidence? S’il est un fait qui sollicite la réflexion, c’est qu’en ce moment même l’agitation socialiste et internationale est parallèle à un véritable réveil des nationalités toujours plus confiantes en elles-mêmes, toujours plus avidesMe s affirmer. De la Chine au Transvaal, les peuples menacés par l’invasion cosmopolite ont manifesté leur volonté de défendre chèrement leur existence. A cette attitude résolue, les puissances envahissantes ont répondu par un redoublement d’ardeurs belliqueuses. Epouvanté par les ambitions germaniques, anglaises, américaines, le monde entier sera bientôt en armes. Une véritable folie de conquête semble sur le point de s’emparer du globe. Le rêve napoléonien hante la cervelle des boutiquiers de Londres, et le commis voyageur allemand qui colporte sa camelote h

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travers les deux hémisphères est convaincu qu’il travaille pour la plus grande gloire de l’Empire. Chacun ne pense qu’à écraser son voisin. Jamais la maladie impérialiste n’aura atteint à un degré d’exaspération plus aiguë.

Si même le socialisme parvenait à enrayer ce mouvement, on peut prédire que sa victoire s’accompagnerait d’une recrudescence inattendue de patriotisme. Les États socialistes seraient patriotes pour la même raison que la Révolution française, — pour se défendre d’abord! Ensuite, parce qu’il est à prévoir que la propriété collective aura les mêmes appétits et rencontrera les mêmes obstacles que la propriété individuelle. Enfin et surtout, parce que la guerre renferme en soi un élément mystique qui transporte les masses, qui répond aux instincts les plus profonds de notre nature, depuis le besoin du carnage jusqu’à la soif du sacrifice, — et qu’il est impossible de déraciner les uns sans arracher les autres en même temps.

Au milieu de cette effervescence universelle, nous ne pouvons pas être les seuls qui nous croisions les bras. Ce serait de la démence que de nous suicider pour notre vieille chimère romantique de fraternité, alors que tous nos voisins s’en moquent ou se préparent à partager nos dépouilles. Mais, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous sommes une nation, nous resterons une nation. C’est un fait historique contre lequel nous ne pouvons rien, pas plus que nous ne pouvons changer notre corps et renier notre hérédité ; et quand ce fait cesserait d’être visible et tangible, il n’en demeurerait pas moins une vérité d’ordre idéal. 11 faut croire qu’il y a une Idée de la Patrie au-dessus du temps et de l’espace, comme les théologiens admettent qu’il y a une Idée de l’Église. Si l’Église militante est sujette à des défaites et

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même à des éclipses momentanées, l’Église triomphante ne connaît ni la diminution ni la mort. Ainsi s’explique que des nationalités aient pu revivre après des siècles. L’âme des patries est immortelle, comme l’âme des héros!

Après une si longue période d’affaissement et de coupable indifférence, il importe de proclamer bien haut ces idées. Nous sommes tous intéressés à ce que l’âme nationale ne périsse point en nous. Le mot de « France )> représente pour chacun de nous un capital intellectuel et moral longuement accumulé et dont nous n’épuiserons jamais la richesse. Nous priver de cet héritage, ce serait nous réduire à Findigence, ce serait faire de nous les métèques de l’Europe.

Mais pour ceux-là qui veulent renouer la tradition classique, il est des raisons peut-être plus pressantes de rester attachés de tout leur cœur au symbole de la Patrie. La première de toutes, c’est la nécessité de sortir du dilettantisme, puisque, sans cette adhésion réfléchie ou spontanée, l’artiste, isolé du groupe qui doit le soutenir et réduit au caprice individuel, n’est plus qu’un amateur dont l’action est toujours restreinte et l’exemple peut être dangereux ; mais il faut aller plus avant.

Nous l’avons dit : la Patrie a façonné la Race, elle en est la forme extérieure et palpable. Or, la race est la substance même de l’individu, la source féconde où s’alimente son sang comme sa pensée. L’apport de la race et celui du milieu national sont si intimement unis qu’il est impossible de les séparer autrement que par l’analyse. Qu’est-ce donc que la race? 11 va sans dire que nous n’avons pas la prétention de répondre en savant, mais simplement en poète soucieux de voir clair dans des idées de sens commun familières aux gens de son métier. Or jusqu’ici nos littérateurs semblent avoir Confondu l’idée

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de race avec l’idée d’hérédité. A les en croire, tous les caractères physiques ou moraux transmis par l’hérédité et fortifiés par l’habitude, quelle qu’en soit la nature? qu’ils soient bons ou mauvais pour l’organisme, qu’ils produisent, avec l’équilibre de la santé, une augmentation des forces, ou qu’ils amènent la dégénérescence, la maladie et la mort, — tout cela, pêle-mêle, rentre pour eux sous le concept de la race. D’autres, frappés de ce fait que nulle nation peut-être n’est homogène et s’exagérant la déformation du type ethnique par les migrations et les croisements perpétuels, ont fait de la race une pure entité physiologique qui ne répond à rien dans la réalité.

Pour nous, nous ne nous piquerons point de tant d’exactitude scientifique. Nous en croirons le témoignage de nos yeux et nous jugerons à la façon du peuple, dont l’instinct reconnaît sans hésiter « les êtres de race », — exemplaires uniques d’une perfection relative, devant lesquels tous les autres tombent au niveau d’ébauches grossières ou manquées. L’erreur est de croire qu’une nation tout entière peut composer une race. Les races les plus pures n’ont jamais été que des aristocraties, qui se sont préservées soigneusement de tout contact avec la classe servile et les étrangers. Si aujourd’hui la France est un ramassis de quarante millions d’esclaves i, jadis elle fut une nation, grâce à quarante mille aristocrates qui ont défini en eux

l.Nous n’employons pas ce mot dans le sens de Nietzsche, dont nous n’aimons d’ailleurs ni la philosophie ni la littérature. Nous ne faisons que reprendre une expression de notre Flaubert dans la Tentation de saint Antoine : «... Ils ont maintenant des âmes d'esclaves^ oublient les injures^ les ancêtres, le serment ; et partout triomphent la sottise des foules, la médiocrité de Vindividu, la hideur des races. » Une bonne moitié de notre préface n’est guère que le commentaire de ce? lignes*

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le type de notre race et l’ont offert à l’imitation de toute l’Europe. Selon l’expression de Voltaire, — le plus aristocrate des hommes, — ce sont eux qui des Welches ont tiré des Français. Mais ce type, c’est le résultat séculaire d une sélection lente, continue, consciente d’elle-même. 11 représente une série de victoires sur les instincts anarchiques qui travaillent à la dissolution de l’individu, en un mot sur toutes les tares de l’hérédité. Il est la plus haute expression de la vie dans son effort incessant vers l’ordre et la beauté. C’est la somme de toutes les vertus qui sont nécessaires pour créer et entretenir un corps robuste et sain, une intelligence lucide et une volonté sans défaillance. En ce sens, la race est, autant qu’une œuvre de nature, une œuvre d’art et une œuvre de moralité.

On voit tout de suite combien il importe pour un artiste d’être « bien né » et d’appartenir à l’aristocratie naturelle d’un pays. S’il est vraiment l’homme de sa race, — de la race qui, dans une nation, s’est rendue conquérante et triomphante grâce aux vertus égoïstes qui ont préservé la force et l’intégrité de son type, — il trouvera sans y penser la matière de son art dans ces vertus mêmes, et il reconnaîtra, dans la vigueur des muscles que lui ont façonnés ses pères, le plus ferme soutien de son génie. Il ne se demandera point avec angoisse s’il va chanter ceci ou cela; il n’hésitera pas, il écoutera la voix inspiratrice des aïeux, et il s’abandonnera sans peur à la grande force paternelle qu’il sent agir en lui. Au contraire, le prolétaire intellectuel, l’homme sans ancêtres, celui dont les ascendants, bien loin d’augmenter l’héritage atavique, l’ont follement gaspillé dans des vies sans règle ni vertu, et finalement se sont abîmés dans la médiocrité, la lâcheté ou la débauche, — celui-là se sentira perplexe et dévoyé. L’âme vide et le corps malade, n’apportant rien de son

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propre fonds, il n'aura rien à dire que sa pauvreté et sa souffrance. S’il veut sortir de lui-même et de ses mélancolies, il en sera réduit à l’imitation de l’étranger ou à l’exploitation charlatanesque des pires excentricités. Ou bien il niera tout ce qu’il n’a pas et tout ce qu’il envie chez les autres : la race, le génie, l’amour même, — toutes cesr grandes réalités bienfaisantes qui conspirent pour fondei un ordre de choses et une félicité dont il est exclu. Il mettra un orgueil cynique à se parer de ses misères et de ses impuissances, et il essaiera, comme certains aujourd’hui, de fonder l’art des esclaves et des déshérités.

Est-il besoin de dire que nous ne faisons point de la race le privilège d’une caste? Tous les vrais aristocrates d’une nation se reconnaissent à première vue, d’où qu’ils viennent. Ce rustre qui passe, le fouet sur l’épaule, en suivant son chariot, porte peut-être en lui une âme de maître, et, s’il ne rêve encore que l’aisance ou la fortune, peut-être que ses arrière-neveux rêveront l’Empire. L’extraction plébéienne ne sigpifie rien. Si Rousseau était le fils d’un horloger, Hugo était le petit-fils d’un menuisier. Et cependant quelle différence! Il faut croire que la nature du menuisier de Nancy était d'une autre trempe que celle de l’horloger de Genève. En dépit de tous ses efforts pour se guinder à la vertu, l’auteur de FÊmile reste le bohème et l’esclave en révolte. Dans la bassesse de sa morale, on sent la crasse de ses origines, et jusque sous les oripeaux de sa rhétorique on voit percer la souquenille du laquais. En dépit de toutes ses erreurs et de ses flatteries démocratiques, l’auteur des Misérables reste le Fils de la Maison, le rejeton d’une vieille souche laborieuse et obstinée à vaincre. Sa conception toute patriarcale de la famille et de l’État, ses instincts autoritaires, son goût pour la pompe et les magnificences décoratives de l’histoire annoncent

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le chef de clan et, comme il aimait à s’en tlatter, le haut baron féodal. Même sans les services de son père, le général, sans le brevet de ce César qu'il a chanté autant en émule qu’en lyrique triomphal, — par droit de naissance, il était comte Hugo!

S’il en est ainsi, si la race est pour nous la condition première de notre art, notre plus urgent effort sera d’en ranimer ou d’en entretenir la vigueur. Rendre la santé au pays comme à l’esprit public, voilà la tâche présente!

Hélas! nous sortons à peine d’un long cauchemar de trente années, — courte période qui pèsera autant sur notre avenir que les siècles les plus sombres de notre gestation nationale. Selon les graves paroles de l’historien romain, nous avons donné un mémorable exemple de patience et nous avons connu tout ensemble ce qu’il y a d’extrême dans l’anarchie comme dans la servitude. Rappelons-nous les désolants spectacles dont nous fûmes témoins. Les plus âgés de notre génération sont nés à la veille de la Défaite. Ils ont pu lire dans les yeux de leurs mères toutes les épouvantes de la guerre prussienne. Ils ont grandi au milieu du deuil de la Patrie. Plus tard, arrivés à l’adolescence, ils ont vu la démagogie hurlante se ruant à l’assaut de pouvoirs publics irresponsables, notre industrie en déroute, ruinée parles grèves et la concurrence de voisins sans scrupules ; avec le désarroi au dedans, la reculade au dehors; enfin, — humiliation suprême! — après l’invasion matérielle, l’invasion intellectuelle et morale du vainqueur !

Toutes les maladies sociales qui peuvent assaillir et dissoudre un organisme politique se sont abattues à la fois sur nous. Et ceux-là précisément qui avaient assumé la mission de nous guérir ont encore aggravé le mal, peutêtre, hélas! avec rillusion de bien faire! Ils nous ont

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brisés, corps et âmes. Ils ont énervé notre peuple en Tabusant sur ses prérogatives, en lui offrant pour unique idéal le droit à la paresse, le bien-être mesquin du petit bourgeois ou du petit employé. Quiconque sort de France et visite ces jeunes nations récemment colonisées, ces pays d’immigration où se confrontent les races, est atterré par l’infériorité des nôtres. L’ouvrier français est le rebut des chantiers du monde. On dirait qu’avec notre endurance nous avons perdu jusqu’au minimum de forces combatives nécessaires pour nous défendre.

Si ces mauvais maîtres ont amolli nos corps, ils ont gâté nos cœurs par les sentimentalités les plus basses. Jamais le relâchement du viscère n’aura été aussi affligeant ni si ridicule. On se noie dans les larmes, on s’avachit dans les attendrissements. Du haut en bas de l’échelle, la contagion gagne. L’Église elle-même, la vieille aristocratie, tous ceux qui se piquent encore de conserver la tradition nationale sont atteints du même ramollissement que la bourgeoisie dégénérée. Les cœurs sensibles redeviennent à la mode ; et il était réservé à notre époque d’instaurer le culte monstrueux de la souffrance humaine : aberration incompréhensible devant laquelle le christianisme luimême a reculé ! car, pour le chrétien, la souffrance n’est qu’un moyen de sanctification, et elle n’est d’aucun prix si elle ne tend pas au salut. A travers les douleurs, le chrétien marche à la gloire comme le héros antique.

Ce n’est pas tout : on a perverti nos intelligences en les asservissant à des méthodes étrangères, en leur imposant une pensée qui n’est pas la nôtre. On nous a inspiré une défiance de nous-mêmes qui a failli nous stériliser, et en revanche une admiration sans bornes pour tout ce qui nous venait de nos vainqueurs. Nous avons pris une attitude de bons élèves qui tirent vanité des encourage-

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ments de leurs pédagogues. Ainsi s’explique que la production de nos voisins menace de supplanter la nôtre. Le Ilot des sottises cosmopolites nous submerge. Effarés devant ce débordement, nous acceptons au 'hasard tout ce qu’on nous apporte, résignés à tout subir plutôt que de nous contraindre à lier les deux idées nécessaires pour juger cette marchandise et la renvoyer à son lieu d’origine. Gomme si ce li’était pas assez des nôtres, nous acceptons toutes les hystéries exotiques, toutes les divagations de la folie subjective ; nous ouvrons de grands yeux aux lueurs troubles des pensées boréales, nous prêtons nos oreilles aux vagissements informulés de musiques et de littératures dans l’enfance. Tous nos dramaturges ne comptent pas devant un Ibsen^ et ni nos Balzac ni nos Flaubert n’ont jamais connu le scandaleux succès que nous avons fait aux rhapsodies d’un Sienkiewicz ou aux grossières histoires d’un simple animalier comme Rudyard Kipling.

Pourtant ne nous désolons pas outre mesure I Des indices certains permettent d’espérer la guérison : quand ce ne serait que cet effort de quelques provinces pour recouvrer leur vitalité d’autrefois ! Si le corps de la patrie est gangrené, quelques membres sont restés sains. Ce sont eux peut-être qui referont le sang de la nation. Il est encore aux frontières de vieilles races résistantes et &ures dont aucune invasion n’a pu entamer ni la vigueur ni les âmes. Oui ! aux marches de Catalogne, comme aux marches de Bretagne, en terre lorraine comme en terre provençale, — je le sais! — il est encore de beaux fils de France, taillés pour la lutte et la volupté, qui sont avides de continuer la vie des ancêtres selon son idéal de gloire, de justice et de raison. Avec eux, nous nous mettrons à à l’œuvre. Nous recréerons des individus qui sont l’épa-

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nouissement et la conscience des races, des aristocraties qui sont la sauvegarde des nationalités.

Ceux-là, ils protestent de toute leur énergie contre l’iniquité du dogme égalitaire, parce qu’il est un défi au bon sens comme à l’ordre naturel. Ils s’opposent à ces tentatives de nivellement systématique qui tuent toutes les forces vives du pays; ils veulent résister à la coalition terrible des faibles et des médiocres, à l’envahissement de plus en plus redoutable des « primaires », — produits arrogants et présomptueux d’une éducation superficielle. Ils sont des hommes, ils ne consentiront à obéir qu’à des hommes et non à je ne sais quels principes abstraits interprétés par des mandataires anonymes sans intelligence, ni générosité, ni bonté. Ils savent que l’Individu, expression de la race, est la base de tout et que les démocraties elles-mêmes ne peuvent se passer d’individus : la Révolution s’appelle Mirabeau, la Terreur s’appelle Robespierre ! Ils savent aussi que l’individu séparé de la race n’est rien^ que l’aristocratie privée du sol qui la nourrit, de la richesse et de la puissance matérielle qui la soutiennent, n’est qu’un vain mot, et ils se riront des Jean sans Terre de nos prétendues « aristocraties intellectuelles ». Ils diront adieu à la vieille utopie sentimentale de fraternité universelle, pour laquelle nous avons gâché tout un siècle de notre histoire ; et si chacun d’eux garde au fond de son cœur les cultes de ses pères, ils ne reconnaîtront d’autres divinités pour la Patrie que la Force qui fonde les empires et la Raison qui la conduit !

Mais ne nous abandonnons point à des illusions faciles! Cette besogne d’assainissement sera longue ; elle exigera de nombreuses années peut-être ! Qu’importe ! elle est nécessaire, inévitable. Il faut l’entreprendre tout de suite, si nous ne voulons pas mourir. Jadis les hommes de l’As-

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