XL VI
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semblée nationale, entraînés par un élan naïf, décidèrent de consacrer « au Sacré-Cœur la France repentante ». Nous autres, ce n’est pas une basilique neuve dont les pierres sans foi ne recouvrent que le vide et le silence, c’est une âme et un sang purifiés que nous voulons offrir au bon Génie des ancêtres ! Nous voulons faire en hommes sains et bien équilibrés ce que les autres ont fait en frénétiques et en malades. Nous voulons faire avec clarté, avec ordre, avec méthode, avec beauté, ce que les autres ont fait en aveugles et dans les ténèbres, le plus souvent avec laideur et incohérence.
Embrassons ce ferme propos, non pas seulement pour sauver les nôtres, mais peut-être aussi avec la lointaine espérance que nous serons utiles à tous les peuples de bonne volonté. Affirmons-nous encore une fois en face de Funivers, car il est trop sûr que nous Latins, héritiers directs de Rome et d’Athènes, nous sommes la civilisation! En ce moment le Barbare, qui en est le pire ennemi, est dressé contre elle. L’instant est grave. Regardons plutôt autour de nous, voyons ce que l’Anglo-Germain a fait de l’Europe depuis qu’il s’est emparé de l’hégémonie, pendant Je dernier tiers du siècle qui vient de finir. Gomme aux époques les plus inclémentes de l’histoire, il l’a réduite au qui-vive perpétuel, il lui a imposé des armements qui l’épuisent, et, sans l’excuse de la bonne cause à défendre, de l’entraînement juvénile et irréfléchi, il a instauré le règne exclusif de la force brutale alliée à la ruse et à la perfidie.
A cause de cela et d’autres raisons plus vitales qu’il n’est pas besoin de dire, — ô Latins, Espagnols, Italiens, nos frères, et vous, Roumains, Hellènes, qui renaissez à la lumière après une si longue éclipse ; et vous, Slaves, dont la conscience religieuse est parente de la nôtre, qui nous
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apportez le trésor intact de votre jeunesse et l’immensité de votre force, — serrez vos rangs, unissez-vous î Préparons ensemble la revanche de notre race, nécessaire à la paix comme à la beauté du monde ! Quant à nous Français, si le but, hélas! est encore éloigné; si peut-être il n’est pas réservé à notre génération de l’atteindre, répétons-nous, afin d’en ranimer nos espoirs, que la Grande France d’autrefois fut avant tout une œuvre de volonté et qu’ainsi la victoire dépend de nous, si nous ne faiblissons pas!
Pour le comprendre, pour en avoir en quelque sorte l’intuition vivante, il faut, un beau jour, — avec piété, avec recueillement, — visiter cette longue série de merveilles qui commence au vieux Louvre et, par la cour du Carrousel, les Champs-Élysées, l’Arc-de-Triomphe, la Muette, Sèvres et Saint-Cloud, aboutit à Versailles. Nous sommes au cœur de la France. La nation nous apparaît ici dans le développement majestueux de son histoire, depuis les monuments de ses vertus héroïques jusqu’aux vestiges de ses égarements révolutionnaires. La voilà ramassée tout entière dans ce Paris de l’art que les étrangers ne connaissent pas, auquel ils préfèrent le Paris cosmopolite qu’ils ont fait à leur image, — ce Paris de la beauté classique que nous-mêmes enfin avons si longtemps calomnié!
Nous avons parcouru l’Avenue triomphale, nous avons franchi les murs de la Ville, nous voici maintenant à Versailles, devant l’enceinte sacrée, le pomœrium de la Patrie ! C’est par un clair après-midi d’octobre. La lumière douce est encore voilée par les brumes. Tout le ciel a la belle couleur d’ambre des raisins d’autorniie. Nous longeons le Grand Canal jusqu’au bassin d’Apollon. Peu à peu, la
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hauteur des terrasses s’abaisse, et tout à coup la perspective se découvre. Le décor prestigieux vient de surgir :
On voit un grand palais comme au fond d’une gloire!
Aussitôt la vision s’amplifie jusqu’au symbole. On songe aux lieux tristes d’alentour et l’on se rappelle que cette misère du sol fut transformée par la volonté toute-puissante d’un seul, avec le concours d’une race et d’un peuple. Ce palais, c’est le plus illustre trophée que la France ait élevé à son génie ! Pour le bâtir, les soldats ont donné leurs bras ; pour le décorer, les marchands ont apporté leur or, et les artistes, leurs talents ; pour l’égayer, l’aristocratie a prodigué son esprit et ses grâces. Et de tout cela réuni ils ont composé une chose unique, — une chose que peut-être on ne reverra plusl On médite, on regarde autour de soi : ce ciel, ces marbres, cette blancheur des pierres, ces reflets des eaux dormantes sous le pâle soleil d’arrière-saison! et l’on sent qu’il flotte dans cette atmosphère glorieuse une idéale splendeur qui dépasse encore la splendeur visible des jardins et des édifices, et que l’harmonie de cet ensemble démesuré offre à l’imagination la fête la plus admirable dont puisse s’enchanter un poète !
Instinctivement, on cherche la foule brillante qui jadis animait ces ombrages. Tout est mort. Mais si l’homme a disparu, la nature disciplinée par lui porte toujours son empreinte. Impétueuses, exubérantes, les sèves jaillissent dans l’élancement des branches, l’odeur fauve des profondeurs sylvestres embaume l’air. Une raison sage, amoureuse de l’ordre et de l’éclat, a réglé l’expansion de ces énergies sauvages. 'On monte, au milieu des statues, des vases, des dieux termes, — copies précieuses des maîtres
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antiques, hommages pieux aux cultes abolis des lointains ancêtres. On s’arrête devant la blanche Colonnade avec ses jets d’eau taris, dont les vasques se dressent, sous la courbe gracieuse du portique, comme de hautes coupes à sorbets ; et l’on y évoque, en de chaudes soirées d’août, abritées par des voiles éclatants, des assemblées de femmes parées ou dévêtues comme des nymphes... Embarquements pour Cythère ! Conversations dans les parcs! Des ressouvenirs de Watteau se mêlent aux images arcadiennes du Poussin. On s’étonne, et Ton se souvient de la chose divine et délicate qui fut la volupté de la France !
Mais autour du bassin de Latone la rangée solennelle des ifs s’élargit, puis se resserre, en gravissant les rampes. Vous touchez au sommet de la dernière terrasse. Enfin, le noble horizon se déploie tout entier ; et, en face de ces grandes étendues géométriques et pompeuses, le premier sentiment est une sorte de stupeur admirative devant la majesté de l’espace. Gigantesques miroirs créés tout exprès pour refléter sa magnificence, les parterres d’eau répètent et prolongent dans leurs ciels illusoires la vaste ordonnance du palais avec ses statues, ses trophées de cuirasses et de drapeaux, ses pilastres et ses colonnes au mol ionique fleuri de guirlandes, ses hautes fenêtres au cintre épanoui comme pour accueillir plus abondamment la lumière. Cela est immense, mais cela n’écrase point. Cela est splendide, mais sans faste insolent. On dirait un édifice fait avec de la clarté. Cela ne sent point, comme ailleurs, la forteresse ou le monastère. La grâce aimable domine partout. C’est le palais de l’esprit, de l’art sociable, de la civilisation la plus douce et la plus humaine qui fut jamais !
Si vous craignez que ce décor ne soit qu’une fantaisie brillante et légère, penchez-vous sur la balustrade de
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rOrangerie et regardez les constructions qui entourent la pièce des Suisses. Vous verrez des pylônes trapus, des soubassements babyloniens, — tout un travail énorme de bâtisse ; ainsi la solidité se cache sous l’agrément, la force se déguise sous la pompe souriante 1
Vous redescendez maintenant vers ïrianon, en suivant l’avenue qui part du bassin de Neptune... Trianon! Vivant souvenir de l’adultère monarchique! La pensée encore pleine de tant de grandeurs hautaines et graves, vous êtes presque tenté de détourner vos pas de cette retraite de plaisir. Mais là aussi vous retrouverez bientôt la pensée inspiratrice de l’art classique. Dans ce concert de beautés si sévèrement ordonné et pour ainsi dire intellectuel, le désordre de la passion a sa place. Le Maître a voulu qu’il fût harmonieusement relié à l’ensemble. La maison est décente, simple et grandiose tout à la fois. Un demi-dieu s’y délasse ! Seuls, les marbres rouges avec leurs veines ardentes, — allusion symbolique aux flammes du Désir, — les petits Éros des jets d’eau qui lutinent les tiges dorées des héliotropes de bronze, rappellent la destination amoureuse du logis.
Poursuivi par l’image des maîtresses royales, vous vous reposez dans une allée solitaire, en face de la fontaine de Mansart, étincelante sous ses dorures et ses bas-reliefs de porphyre, comme un buffet de parade dressé pour des réjouissances princières... Le soleil se couche. Une grande lueur vineuse envahit tout l’occident du ciel. Les arbres mêlent la rouille opulente de leurs feuilles aux ors des sculptures. Les vasques moussues égrènent leurs gouttelettes sur les eaux stagnantes. Une douceur, une mélancolie faite des plus nobles espoirs monte des lieux abandonnés. Au loin, des clairons sonnent dans les casernes de Versailles!.. .
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0 ma France, nulle part je ne t’ai vue si belle que dans ces lieux où tu triomphais sous tes justes maîtres! C’est là qu'il faut conduire les plus découragés de tes enfants pour qu'ils, reprennent confiance en ton génie. Us se persuaderont que la source en est toujours féconde et que l’enseignement de ton histoire peut être encore une discipline pour les peuples. Jadis tu apprenait à nos pères à ne pas mésuser de la force, à faire de la vie une |fête généreuse où chacun est convié. Tu leur montrais le chemin des réalités et tu édifiais dans ta pensée l’univers à la fois le plus exact et le plus beau. Tu inondais de ta clarté les chimères décevantes, les ruses et les complots des consciences mauvaises, tu tenais la sauvagerie du Barbare humiliée devant ta grâce. Ta parole était une leçon éloquente de raison et de beauté!... Nous voulons que cela soit encore et toujours. Nous savons que les ancêtres te Font juré pour nous. Nos mains ne seront point lâches, ni nos cœurs tremblants, puisque leur souvenir s’est réveillé dans nos âmes. Nous sommes leur san^ et leur pensée; nous sommes leur gloire et leur défaite, leurs héritiers et leurs vengeurs. Une émotion terrible et douce nous envahit en songeant à tout ce passé formidable que nous portons en nous, si bien que notre voix se brise dans un sanglot, ô mère, en te criant notre tendresse et l’orgueil d’être tes fils !
Louis Bertrand.