LE POEME
Midi comme un adolescent En chantant monte la colline,
Un poëme bat dans mon sang,
Au vent d’août les lauriers s’inclinent.
Les bras ouverts, au fond des blés, La Terre dort; vautrés sur elle Les faunes dorment, accablés;
D’or et d’azur les bois ruissellent.
Dans la forêt qui resplendit J’entre un moment, de l’eau murmure, Aux grandes strophes de Midi Les ombres des cyprès s’azurent.
Mes yeux dévorent la splendeur Des plaines ivres de ma joie.
Un poëme gonfle mon cœur,
Les rocs des collines flamboient.
On dirait que dans l’air brûlant La paille des aires s’embrase.
J’entends crier le blé brillant Que les pieds des chevaux écrasent.
Au milieu des'coquelicots
De grands chiens courent, dans mon âme
Diane éveille ses échos;
Mais les pentes des monts s^enflamment.
J’ai suivi le sauvage Eté Jusqu’au sommet de la colline ;
Midi, ton poëme est chanté.
Dans mon cœur les ombres déclinent.
(( Dans l’heure ardente rien ne vit. L’horreur lyrique Dresse un trône enflammé sur les rocs de la crique. Le sable est d’or. La terre et la mer sont en feu.
Sur les coteaux brûlés le ciel torride et bleu A l’immobilité des choses souveraines.
Mais plus beau que le ciel sur nos âmes sereines -Plane le riche été de nos heures d’amour,
Et sur nos membres las, plus que cet azur lourd. Dans toute sa splendeur, blanche et victorieuse,
Pèse ta volupté, Delphique. Je suis tien.
C’est toi, la Chose unique et le souverain Bien. »
Delphique, entre mes bras pâle et silencieuse,
Me regarde, et ses yeux attachés sur mes yeux. Sentant le désespoir de son âme anxieuse.
Je deviens à mon tour pâle et silencieux. '
CIIAiNTSi SÉCULAIRES
Sur Fimmense horizon la fenêtre est ouverte.
La pinède, là-bas, à la fois sombre et verte,
Est dure; c’est le fond d’un tableau du Vinci,
Et je sens que pareille à quelque créature Elle brûle, elle vit, et Midi la torture :
Les pins, les pins brûlés, ont leur secret aussi.
Mais Delphique : « O mon cœur, pardonne à ta servante. Je puis douter parfois, je ne suis pas savante...
Ma raison, mon bonheur, ma vérité, c’est toi. »
Elle pleure. Et son corps plaintif et magnifique Tressaille entre mes bras, sous ses cheveux.
« Delphique,
O mon bien souverain, ô mon unique loi.
Laisse-moi t’adorer en silence... Ton âme Est pareille à ces pins que le soleil enflamme.
Sur le coteau, là-bas, les pins, les flancs ouverts. Pleurent les larmes d’or de leur âme... »
Elle efface
Sous ses cheveux épars la splendeur de sa face,
Et ses humides yeux m’implorent au travers.
L'ombre des hauts cyprès tombe sur la terrasse.
MIDI
Je la prends, sur mon cœur je mets sa tête lasse :
« Dors, je vais te bercer en murmurant des vers.
O mon âme, c’est toi, mon ardent univers.
Tu descends dans ma chair comme la pluie heureuse Lorsque Vénus s’endort sur ton sein languissant,
Mais les flambeaux d’Éros me dévorent le sang Quand le désir bondit dans ta chair amoureuse...
Je suis le dur chasseur attendri par Vénus :
Dans les sombres forêts j’ai blessé tes flancs nus,
J’ai vu couler le sang sur l’herbe éblouissante.
Et je pleure devant la source rougissante...
Je t’aime, monde ouvert aux désirs de mes sens.
Tes mains dans tes cheveux secouent un large encens, Tu luis comme l’autel, tu fleuris comme l’aube,
Les dieux se sont cachés pour voir tomber ta robe, Ton ventre nu rendrait la vue aux aveuglés.
Sur ton lit saccagé comme un beau champ de blés Sous tes cheveux dorés. Gérés, tu te reposes ;
L’orage déchaîné, dans ton cœur je Tentends,
O source que je bois, lit vermeil, ô torrents !
Je ne goûte qu’en toi la volupté des choses.
Balcons brûlants, rosiers épanouis, ô roses!
Le printemps marche et rit dans tes voiles flottants... Mais quelqu’un est entré dans la chambre sacrée,
A ta bouche quelqu’un a mêlé son soupir.
Le Plaisir rougissant te regarde dormir,
Un beau soir attendrit la fenêtre empourprée.
Les chaudes voluptés rôdent dans la vesprée.
Les grands pins frissonnants boivent l’adieu du jour. La blanche mer n’est plus qu’une calme merveille. Dans le parc ténébreux le rossignol s’éveille.
Ne dors plus... Dans la nuit j’entends venir l’Amour. »
L’Amour foule d’un pied superbe Lç chêne en fleurs et le brin d’herbe, Dans l’homme il entre triomphant,
Au vieillard il fait voir l’empire,
Il frappe la mère, il soupire Dans le cœur naïf de l’enfant.
Malheur au peuple qu’il dédaigne !
Sous ses flèches la forêt saigne,
Le cœur des cerfs est frémissant.
Les cavales qu’il effarouche Luttent entre elles, il se couche Dans le colombier gémissant.
Amour, cruel Amour, qui chasses Les désirs devant toi, tu passes Sans voir nos villes à tes pieds.
ClIyVxNTS SÉCULAIRES
Sans toi Gérés nous abandonne,
Les dieux nous méprisent, pardonne Nos sacrilèfçes expiés.
Longues nuits, ô pleurs inutiles î Du lit des servantes stériles Tu te retires sans pitié.
Les greniers sans froment languissent, La vigne meurt, les puits tarissent ; Maître, le crime est châtié !
Nous chasserons la race avare,
Ah! viens, plus fort, reviens, barbare Avec des supplices nouveaux.
Au hasard choisis dans la foule,
Coupe tes blés, venge-toi, foule Ton peuple heureux sous tes chevaux.
Tout, plutôt que nos cités vides,
Tout, pour sentir tes mains avides Nous brûler Tâme jusqu’au sang...
Les torches fument, le soir tombe, Viens, nos cités ne sont, colombe, Qu’un grand colombier gémissant.
Mais Delphique m’a dit : « L’Amour n’est pas semblable A ce chasseur aux durs épieux.
Ses mains ne frappent pas son peuple misérable. Apprenez à servir le maître pitoyable...
Il pleure dans mon cœur pieux.
« Toute femme a pour lui les langueurs de l’épouse, Pour lui dégrafe ses colliers,
Il empourpre le sein de la vierge jalouse,
Et lorsqu’avec les daims il court sur la pelouse Les loups rêvent dans les halliers.
« Vous avez trop longtemps repoussé ses caresses;
Il revient, le tendre exilé.
Je l’ai vu cette nuit jouer avec mes tresses.
Mais malgré moi l’appel des nymphes chasseresses Le suivait dans mon cœur troublé.
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Et maintenant Midi qui triomphe et rayonne A bu mes pleurs silencieux.
Ah ! viens, qu’entre mes bras le Maître te pardonne. C’est à lui contre toi que mon cœur s’abandonne,
Il me regarde avec tes yeux. »
Et sur le large lit plein d’ombre, elle m’entraîne,
Au cœur parfumé des coussins...
Dans le parc attendri sanglote une fontaine,
L’Amour passe... Un cerf brame, et déjà le soir traîne Sur les balustres des bassins.