‹ Les chants séculairesChapitre 26 sur 62 · LE POÈME DE L’ÉPOUSE · texte numérisé non relu

LE POÈME DE L’ÉPOUSE

A larges pas Midi marche dans la campagne,

Pas un souffle, là-bas les dieux sur la montagne SQ|it assis à la table éclatante, les prés Ruissellent, et parmi les rosiers empourprés.

Sous le large platane et dans Podeur des fraises. L’épouse a mis la nappe et disposé les chaises.

Le vin brille, Peau rit dans les carafes d’or.

Sur le bord du bassin le grand levrier dort.

Un rayon de soleil joue avec une abeille Et vient dorer le pain coupé dans la corbeille.

Tout est. prêt. Les pigeons roucoulent sur le toit.

Mais quels plus doux ramiers chantent au fond de toi, Chaste épouse, quand seul et beau comme ton rêve. L’époux vient, et qu’immense autour de lui se lève

La visible splendeur sur les champs embrasés Du Feu, père de tout, qui brûle en vos baisers.

Tu ne peux contenir ton triomphe et ta joie,

Et tu parles. L’eau d’or, le rosier qui rougeoie, Tout cet étroit royaume épanoui pour vous Prolonge encore en toi la beauté de l’époux.

« O tendre maître, es-tu content de ta servante? Les fruits, le pain coupé, sur la nappe odorante Ont pris l’aspect heureux de tes poëmes... Vois,

Le lévrier s’éveille en entendant ma voix.

Et bondit jusqu’à toi comme une belle strophe... Vois ma robe d’été, j’ai choisi cette étoffe Où le jardin semble renaître... Tu souris.

O mon ami, le parc sous son tapis d’iris Embaumait ce matin comme une alcôve... Écoute, Un rossignol chantait. Un homme sur la route Mariait sa chanson à celle de l’oiseau.

Et moi j’aurais voulu, tant le parc était beau, M’enfoncer avec toi sous son ombre. »

Elle effeuille

Un iris, et l’on sent son coéur qui se recueille Pour mieux participer à cette heure d’azur.

Dans le parc somnolent jusqu’au soir tiède et pur

MIDI

Les vents dorment, Midi pèse sur les tonnelles,

Mais passagers parmi les choses éternelles Eux mêlent Tunivers à leur bonheur humain.

« Dans mon âme, dit-il en lui prenant la main,

Ton clair sourire, ô femme, a ramené les Muses.

Je vivais, le cœur plein do visions confuses.

Mille désirs en moi retombaient en naissant.

Je sentais le printemps d’un monde dans mon sang. Je souhaitais l’été qui sacre et qui console..

J’avais soif... J’attendais un geste, une parole.

Sans te connaître, ô cher amour, je te voulais...

Ah ! souviens-toi du jour où tu vins... Tu parlais De cet Homère d’or, le père de ma race.

C/était là... Des enfants couraient sur la terrasse. L’automne s’éveillait sous les arbres du parc.

Tout t’aimait, et le soir, au moment du départ.

Le clair de lune rose eut pour nous tant de charmes Que nos yeux sans savoir se remplirent de larmes. »

« Depuis nous avons vu de plus beaux soirs encor, Dit-elle. Oh! parle-moi de ce passé qui dort Dans nos âmes déjà... Les dieux font bien les choses. Ils prennent soin de nous comme nous de nos roses. Le cœur de l’homme juste est un encens pour eux.

Nous sommes dans leurs mains comme des fruits heureux. Et les fruits empourprés rayonnent sur la nappe,

La senteur de Midi des hauts lauriers s’échappe,

Dans le blanc colombier les pigeons se sont tus.

(f J’ai trouvé dans ton cœur mes plus chères vertus, Répond-il, ce parfum, ces dieux sont ton ouvrage. Tout fuit, les jours s’en vont : le ciel d’un amour sage Est le seul dont jamais mon âme n’ait douté.

Tu m'as donné le goût de l’immortalité.

Tout divise, tout meurt, ton amour pacifie.

A ton ombre, cher cœur, mon œuvre fructifie.

Je ne suis plus en proie aux amis passagers...

Lorsque j’ouvrais mon âme à tous ces étrangers Ils partageaient mon pain en m’appelant leur maître, Ils pillaient et riaient... Mais tu n’eus qu’à paraître. Nous sommes restés seuls, âme de ma maison. »

(( O doux maître, c’est toi, mon cœur et ma raison...

Je ne suis rien qu’un doux visage d’amoureuse. »

(( Le ciel entre avec toi dans ta maison heureuse.

Tu mets l’ordre où tu vis... Je t’adore. »

Ils sont seuls,

Et pourtant on dirait que sous les grands tilleuls

MIDI

Quelqu'un marche. Leur Muse heureuse les écoute. La campagne autour d’eux brûle et rayonne toute.

Le monde s’est penché sur ce coin de bonheur Et la beauté des dieux s’éveille dans leur cœur.

Le lévrier s’étire. Ils ont quitté la table.

Ils sont allés s’asseoir à l’ombre de l’érable.

Elle a pris sa guipure, elle sourit au parc,

Et lui, couché dans l’herbe, ouvre son vieux Ronsard.

Page 1