L’APOTHÉOSE
On dit qu’il est là-bas, après les îles vertes, D’autres îles aux vents de la Richesse ouvertes Et dont les ports heureux bercés sous les palmiers Soupirent comme au soir d’invisibles ramiers.
Fait de tous les désirs des bêtes et des hommes Un souci Hotte au seuil de ces sages royaumes. Dans la limpidité de leurs calmes matins L’air dessine en tremblant la forme des destins. Voilés de leurs cheveux, les amants sur la grève A la beauté des mers viennent mêler leur rêve.
Le trouble de leur cœur attendrit leur raison.
Et de larges vaisseaux passent à l’horizon Tandis qu’au bord du ciel lentement dénudées . Sous les mains du Plaisir rougissent les Idées.
Le port toujours ouvert accueille les errants.
MIDI
liü
On entre. Des palais se dressent. Dans les rangs De la foule pressée autour des courtisanes Les héros chantent. Pan rêve sous les platanes.
Demi-nus les guerriers dorment près des faisceaux Ou regardent Gérés descendre des vaisseaux.
Aux balcons en riant s’accoudent les servantes,
Et là-bas, tout autour des remparts, odorantes Les campagnes d’azur flamboient à l’infini.
Passe la porte. Ici c’est le pays béni.
Banville est sur le seuil. Il chante. Sa tunique Est de pourpre. Il sourit. Et la paix magnifique D’un grand fleuve à ses pieds reflète sa splendeur.
Et dans le pur cristal de son œuvre, candeur.
Force, beauté, triomphe, Amour joignent leurs lignes.
Les tigres de Bacchus sont couchés sous les vignes.
Les nymphes de Rubens, celles de Titien Se poursuivent ; le vent, le bois musicien Murmurent les sonnets de Ronsard à Cassandre,
Et les faunes d’Hugo s’arrêtent pour entendre.
Et moi qui viens d’entrer dans ce royal pays,
Ivre un moment, je pleure et je me sens ton fils.
Je mêle mon poëme à tes strophes confuses.
Et dans le grand festin que te servent les Muses,
Sous la tonnelle d’or, à l’ombre des lauriers.
Loin des hommes cruels et des temps meurtriers,
Devant la blanche nappe où luisent les amphores,
Dans l’éclat de tes vers et de tes métaphores,
Poussé par une force obscure, radieux Et timide, sentant sur moi la main des dieux.
Je m’assieds à ta table avec Gautier tranquille.
En face de Flaubert, à tes côtés, Banville.
Et le divin banquet où s’exaltent mes sens Se déroule au milieu des hymnes de Saint-Saëns, Une troupe d’enfants que la Gloire accompagne En nous tendant les bras accourt dans la campagne, Tandis qu’Ingres rêvant à l’écart voit venir Au delà des coteaux les jours de l’avenir Et les prenant vivants à la fresque éternelle Les mêle à l’Age d’or d’une France nouvelle.