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CHANT HÉROÏQUE POUR LA BIEN-AIMÉE

Des feuilles du laurier qui couvre ton visage^

0 Victoire^ je veux mâcher le fruit amer^

De mon peuple tombé pour nourrir le courage Je veux te dénuder en face de la mer.

J'arracherai de toi la cuirasse sonore Où tu caches la fleur de ta riche beauté,

Car j'ai pu, c'est depuis cpuc mon peuple m'honore, Contempler sans mourir ta haute nudité.

Je te laisse aujourd'hui, — Sous les fleurs et le lierre De la blanche maison elle attend mon retour.

D'encens de tes lauriers fume dans la lumière Moins beau que les parfums de notre calme amour:

0 Victoire^ les dieux brûlent dans ta prunelle. Quand tu passes f entends mes cavales hennir^

Tu déchires le ciel de ton vol, et ton aile Ne bat que les seuls fronts d’où jaillit l’avenir.

Mais qu’au seuil de mon cœur la Bien-Aimée est belle Vers d’autres prends ton vol, ô Victoire! Merci.

Tu revêtis mes flancs d’une force éternelle.

D’autres au bras viril t’attendent loin d’ici.

Et je suis tout à toi^ Source de ma pensée,

Qui n’as jamais quitté le temple de mon cœur.

Sœur qui feras ma vie ardente et cadencée,

O Delphique promise aux baisers du vainqueur.

Pour réveiller les dieux endormis dans les choses Et ramener le monde à son ordre parfait,

Sœur suave envoyée à mon cœur par les roses,

Toi qui soutiens mon front, tu vois ce que j’ai fait.

Nos baisers ont brûlé sur l’autel de la terre Quand le printemps mêlait les éternelles eaux.

Nous avons embrassé le passant solitaire.

Et Pan nous a tendu sa flûte de roseaux.

MIDI

Mais lorsqu' ayant chanté la jeunesse d'Hercule, Dans la barque emportant le froment et le lait^ Nous nous sommes offerts au vent du crépuscule, Pour la première fois les dieux nous ont parlé.

Et depuis nous avons, transfigurés par Vonde, Nourris de pur froment et de lait, visité Tous les lieux merveilleux oit s'éveille le monde. Les continents, la mer et son humide été.

Nous avons traversé la forêt des tempêtes. Mais aussi nous avons, sous la lune endormis. Senti la main des dieux se poser sur nos têtes Et chasser de nos fronts les souffles ennemis.

La mer confuse a pris la forme de nos âmes, Puis, le vent amenant notre barque vers eux.

Un soir, abandonnant les mers, nous abordâmes Parmi les habitants des pays ténébreux.

Ils n'ont plus maintenant de longs désespoirs vagues, Le soleil les exauce, et dès l’aurore nus Ils labourent les champs ou jouent mêlés aux vagues, Ils adorent la mer d’où nous sommes venus.

Les vieillards sur le seuil jonché des métairies Enseignent aux enfants à tendre l’arc d’airain, Sentant confusément le rêve des patries Envelopper les champs où va germer le grain.

Demain les chariots dans l’agreste royaume Dresseront, pleins de blés, leurs temples radieux.

Et sous le simple toit d’une maison de chaume Le soir ils recevront la visite des dieux.

0 Sœur que j’ai connue au milieu des victoires. Sagesse de mon cœur, ordre parfait des temps,

Sous les astres pourtant là-bas les guerres noires Foulent sous leurs chevaux les autels du printemps.

J’irai, jadis mon peuple a labouré le monde.

Il s’endort à présent à l’ombre des vieux murs,

J’ai faim, j’ai soif pour lui, qu’il se lève et réponde, Qu’il se dresse affamé, les temps nouveaux sont mûrs.

MIDI

Victoire, tout mon corps nourri de ta puissance, JHrai, Réveillerai cette race à mon tour.

Astres, d'un siècle d'or annoncez la naissance, Sur la terre et la mer la Joie est de retour.

LE COUCHANT

Quo magis res singulares intelligimus, eo magis Deum intelligimus.

Spinoza.

Le jour plein et léger tombe, et voici le soir.

Lamartine.

LE COUCHANT

LE COUCHANT

Tiède douceur du soir qui tombe sur les blés I Sur les aires du ciel les peuples assemblés,

Devant la Parque sombre assise sans couronne Au milieu des gerbiers qui lui servent de trône En face de la Mère assise au pied des Lois,

Sur les aires du ciel les peuples et les rois Foulent les épis d’or de leur ancienne gloire.

Et les champs moissonnés où marche la nuit noire.

Les campagnes où l’ombre à larges pas s’étend Frissonnent dans le bruit des grands chars qu’on entend

Se perdre quelque part aux confins du mystère,

Et le chariot d’or qui passe sur la terre Emporte au ciel sa charge obscure de mourants.

Le soir est plein du noir murmure des torrents,

Les vents dans la rouvraie essuient leurs mains mouillées, Un livide couchant empourpre les feuillées.

O ma race, est-ce toi qui là-haut à ton tour Sur les aires du soir foules le blé d’amour?

Une écume de sang sur les coteaux ruisselle.

Tout va brûler, le bois n’attend qu’une étincelle Pour flamber au-dessus des ruisseaux enflammés.

Est-ce vous, est-ce vous, ancêtres bien-aimés?

Tout mon sang s’apparente au travail des lumières,

Je vois d’ardents chevaux qui secouent leurs crinières.

Le mur d’ombre s’écroule au bord de l’horizon.

Et comme un condamné qui brise sa prison Je vois au fond vermeil des aires triomphales La moisson des aïeux dont les fauves cavales Broient sous leurs sabots d’or les épis empourprés,

Et les Muses au cœur ténébreux des cyprès Chantent, le vaste soir religieux les écoute.

O blés coupés, lauriers! Je poursuivrai ma route.

Les troupeaux sont couchés, je serai le berger.

Le froment pousse, ô frère, apprends à l’engranger. Honte, quand l’astre luit, à celui qui hésite!

Des hauteurs du ciel bleu la nuit se précipite,

Le couchant de ma race ensanglante les bois,

LE COUCHANT

Mais au cœur des cyprès j'entends de belles voix, Débordant l’horizon de la campagne noire Les vents courbent au ciel les grands blés de victoire, Et je vois le Faucheur qui marche devant moi...

O destin au cœur sûr, ô ma race, est-ce toi?

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