‹ Les chants séculaires. Préf. de Louis BertrandChapitre 1 sur 63 · LA RENAISSANCE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE CLASSIQUE

<< J'appelle chissif/ne rc qni cal stiin et romaiitii/iie ce qui eut malade. »

Gœthiî.

Le recueil de poésies que nous présentons au public est l'ouvrage d'un jeune homme qui touche à l'âge mûr et qui ne saurait être considéré ni comme un apprenti de lettres, ni comme un di'butant. Joachim (iasquet a trente ans, — comme le Lamartine des Premicres Méditatiox^, comme le Hugo des Feuilles lV Automne. Il s'est déjà fait connaître par un précédent recueil, par des fragments en vers et en prose parus en différentes revues. Il vit habituellement à la campagne, en Provence, au milieu de ses livres, parmi les hommes de sa terre et de son sang. Il a constamment sous les yeux la race dont il sort et dont le génie et !a tradition l'enveloppent : ce qui ne l'empêche pas de franchir chaque fois qu'il le faut les limites de sa « petite patrie », de suivre avec une attention réllëchie la marche

Il PREFACE

des événements dans le monde, el enfin de n'ignorer rien de tout ce quun esprit initié de bonne heure aux méthodes intellectuelles peut acquérir d'expérience et de savoir par les voyages, la culture et l'étude. Le livre qu'il publie aujourd'hui est le reflet poétique de la vie sage et voluptueuse qu'il mène, — existence paisible, soutenue par une nature robuste et saine, embellie par les rêves d'une âme lyrique, que pénètrent la suavité du ciel provençal et la splendeur de sa lumière, qu'exalte et que contient la sévère beauté des grands paysages classiques de la Méditerranée. On y verra l'image ébauchée de cette vie « nouvelle », que la jeunesse littéraire d'aujourd'hui se propose de plus en plus comme idéal.

Ce n'est point ici le lieu de faire l'éloge des Chants scculaires. Ils doivent se défendre d'eux-mêmes devant le lecteur impartial. Aussi bien, l'auteur de cette préface, se souvenant des liens d'étroite amitié qui l'unissent au poète, aurait honte de lui décerner une louange à bon droit suspecte de complaisance. S'il a risqué cet avant-propos, c'est qu'il a cru trouver dans les vers de son ami comme une première formule poétique des aspirations et des idées qui travaillent les générations grandissantes du vingtième siècle. Il a essayé de développer, de compléter, de préciser cette formule. Au moment de nous mettre en marche vers l'avenir, peut-être n'est-il pas mauvais de rallier vers un but commun les volontés hésitantes, en définissant plus nettement l'objet de nos efforts. L'heure est trouble encore, c'est la phase crépusculaire avec son mélange de ténèbres et de clartés confuses. Mais quelques points lumineux apparaissent déjà : nous voudrions tourner tous les yeux vers ces lueurs.

S'il est une chose notoire en ce moment et, dans tous

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les cas, digne de remarque, c'est qu'un grand nombre de bons esprits se sentent de plus en plus attirés par les doctrines littéraires (pour ne pas parler de la politique) qui, sur la plupart des points, contredisent les doctrines du siècle précédent. La critique avertie a déjà signalé comme qui dirait les premières velléités d'existence d'une .'■cole « néo-classique ». Dès à présent, on appelle de tous ^es vœux ou on injurie par avance une résurrection du <' classicisme » ou encore de 1' « humanisme ». Les éléments de la future armée naissent à peine que déjà les cadres en sont tout tracés. Une étiquette est mise sur un groupe qui en est encore à chercher ses principes de cohésion. Pour nous qui savons, Dieu merci, ce que valent les définitions et les axiomes esthétiques, écartons les mots et regardons au fond les choses.

Proclamons d'abord que s'il nous fallait accepter cette épithète de « classiques » dont certains voudraient faire je ne sais quel épouvantail réactionnaire, elle ne serait point pour nous effrayer. Le discrédit que les romantiques ont jeté sur ce nom n'atteint pas ceux qui l'ont si glorieusement porté. Leurs mépris n'ont touché que les décadents du classicisme, petits talents médiocres dont les œuvres hybrides se distinguaient d'ailleurs malaisément de celles du premier Cénacle.

En somme, après tant de contestations et de disputes, non seulement les maîtres classiques restent debout, mais aussi les principes fondamentaux de leur esthétique et de leur morale, quelles qu'en soient d'ailleurs les lacunes ou les tares. Si d'autre part on songe qu'ils ont créé des mœurs et une civilisation qui, à travers mille changements superficiels, sont encore les nôtres; que l'épanouissement de leurs œuvres a coïncidé avec la période la plus brillante de notre histoire, avec le moment où les forces vives de notre

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pays ont atteint leur maximum dMntensité et leur parfait équiKbre, on avouera que nous pouvons assez glorieusesementnous réclamer de tels ancêtres intellectuels.

Mais, hâtons-nous de le dire, il est trop évident qu il ne s\agit nullement de les « recommencer y>, ni de rétrograder vers le passé. « Tu ne te baigneras pas deux fois dans le même fleuve! >. - cet aphorisme est vrai en littérature comme en politique. Il est puéril de croire que ce qui a été pourra jamais renaître, et c'est une vanité de preten. tendre ressusciter une forme épuisée et morte. Mais en revanche, il est toujours permis de reprendre une tradition dont on a éprouvé les effets salutaires; et lorsque cette tradition est si intimement liée non pas seulement aux habitudes intellectuelles d une race, mais a 1 existence même d'un pays, que cela devienne pour celui-ci une question de vie ou de mort, - alors c'est une necessi e pressante, c'est un devoir d'y revenir. Toutes les révolutions fécondes n'ont jamais été autre chose qu un retour a la tradition nationale déformée par des influences étrangères - cà l'Esprit tué par la Lettre. En ce sens, mais en ce sens seulement, nous sommes des révolutionnaires!

Cependant nous devons tenir compte de ce qui est. îsous ne pouvons, du jour au lendemnin, faire table rase du présent, où d'ailleurs le bon grain foisonne a cote de 1 ivraie. Nous ne renierons donc aucun des excellents ouvriers qui nous ont précédés. Bien plus, nous ne lancerons 1 analheme contre personne, pas même contre ceux qui nous ont le plus é.'arés, sachant, hélas! combien l'erreur est séduisante et facile. Nous ne rejetterons rien des vraies richesses, m des conquêtes définitives de nos devanciers. Seulement nous prétendons mettre leurs fautes à profit. Nous nous délierons de leur exotisme autant que de leur cosmopolitisme pour en avoir été empoisonnés jusqu'aux moelles. Nous

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repousserons les philtres de la sirène étrangère, et nous n'imiterons plus l'imprudent Ulysse, qui but dans la coupe de Tenchanteresse l'oubli de la patrie et du foyer domestique. Nous n'interrogerons le Mystère et rinfmi que dans la mesure où il convient à des hommes éphémères et bornés. Nous ne nous mêlerons plus de faire, malgré elle, le bonheur de l'Humanité, réservant pour les nôtres tout notre zèle et le meilleur de nos forces. Nous tiendrons pour suspectes toute logique tranchante, toute doctrine trop absolue, parce que la contradiction n'est jamais une pierre de touche infaillible du vrai, et que l'abstraction est un filet trop étroit entre les mailles duquel la réalité s'écoule et fuit de toutes parts. Nous répudierons l'esprit de révolte, l'insurrection permanente contre tout ce qui nous dépasse, nous blesse ou nous irrite parce que nous en ignorons la raison. Nous prendrons pour modèle l'humble effort de l'arbre qui, tout entier concentré dans l'élaboration des sèves, envoie ses racines les plus profondes comme ses branches les plus hautes à la poursuite de toutes les nourritures qui fructifieront sous sonécorce. Et ainsi, attentifs à ne rien mutiler de ce qui vit autour de nous et qui peut servir à notre vie propre, nous pourrons atteindre à une compréhension plus large et plus personnelle des choses, comme à un art plus plastique, plus directement modelé sur la nature vivante ; et après tant de courses vagabondes hors de nos frontières, tant d'excursions dans tous les domaines défendus, y compris ceux de la chimère et de la folie, nous pourrons enfin nous rasseoir chez nous et inaugurer un mouvement qui sera vraiment un retour à la tradition française comme à la réalité humaine.

Il serait dangereux de nous dissimuler les difficulte's de la tâche que nous assumons. Elle est écrasante. Il

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s'agit de refaire l'éducation d'un public gâté par cent ans de pose révolutionnaire, de chartatanisme d'art et de pensée, surtout par cette conviction profondément enracinée qu'il n'y a d'originalité que dans le mépris de la règle et de la tradition et que la réalité n'a de valeur qu'autant qu'elle est transposée dans une œuvre littéraire. Ce dédain du réel, tout le monde sait que les romantiques l'ont poussé jusqu'à la négation radicale. Ils se sont installés de parti pris dans l'inintelligence et le dégoût de leur lemps. Ils ont oublié cette grande vérité : que Vart suppose la vie, dont il n'est que le reflet. Ils ont nié la vie, et ils ont cru pouvoir fonder dans le vide un art paradoxal fait de réminiscences littéraires et de nostalgies malsaines. On connaît leurs tristes héros, dont la lignée moribonde s'es^ propagée jusqu'à nous. Encore pardonnerait-on aux René, aux Antony, aux Rolla leurs puérilités et leurs extravagances, si le pessimisme le plus stérile n'était au fond de leurs déclamations. Toutes ces ironies et toutes ces tristesses, toutes ces colères et toutes ces révoltes aboutissent en somme au culte de la mort. C'est un retour du même mal qui jadis précipita la décadence romaine, lorsque les galles hermaphrodites de la déesse de Phrygie, les prêtres égyptiens, porteurs du sistre et de la barque sépulcrale d'Isis, les belles pleureuses d'Adonis, les équivoques adoratrices de l'Astarté phénicienne introduisirent dans Rome le funèbre cortège des mauvais dieux d'Orient. Le monde saisi de vertige se rua à de sombres plaisirs, où le sang se mêlait à la volupté, où la luxure s'enlaçait à la mort. On se prit à aimer pour l'amour d'aimer, à pleurer pour la douceur des larmes.

N'est-ce pas une chose frappante que l'ancêtre de tous nos romantiques, le propre père de René, ce Celte aux nerfs malades qu'était Chateaubriand, n'ait trouvé de

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beaux accents que pour déplorer le néant de l'homme et la vanité de la vie ? Lorsqu'il célèbre les splendeurs végétales du Nouveau-Monde, c'est encore pour écraser l'homme sous Ténormité de la nature. Quelle âme étrange que celle qui ne peut s'exalter qu'au spectacle de la mort et des ruines, qui ne conçoit de patrie digne d'elle que dans des pays chimériques ou dans un passé qui ne reviendra plus ! Car rien ne vaut dans son œuvre les magnifiques lamentations qu'il a élevées sur tous les lieux déserts où il a promené ses mélancolies et ses impuissances, depuis les ruines de la Rome antique jusqu'à celles d'Athènes, de Carthage et de Jérusalem. Des ruines toujours, des débris et des ossements! Selon la parole de l'Écriture, cet homme a dit aux vers du tombeau : « Vous êtes mes frères!... »

Si connues que soient ces idées, il faut pourtant y insister, parce que ce goût de la mort et des pourritures, physiques ou sociales, a infecté tout le siècle précédent et qu'il en a contaminé toutes les écoles littéraires, jusqu'aux naturalistes et jusqu'aux symbolistes de ces récentes années. Le bon Gautier n'exprimait-il pas la pensée dernière* de toutes ces générations, lorsque, s'amusant à mystifier la niaiserie prétentieuse des Concourt, il déclarait aux deux frères que l'ien ne « l'excitait » comme une momie? Aujourd'hui encore, il en est qui continuent à « s'exciter » sur les cadavres des villes mortes, qui prennent on ne sait quel plaisir innomable à soulever les linges et à remuer les puanteurs des vieilles corruptions. Ils parcourent l'Afrique, l'Asie, l'Extrême-Orient, tous ces pays où des races neuves grandissent, où des peuples réveillés de leur sommeil séculaire par la menace de l'Étranger se préparent à une lutte sans merci contre nous, où l'on voit se lever déjà les pires ennemis de notre civilisation! — et

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ils passent devant tout ce frémissement de vie sans rien voir que les débris du passé, que le clinquant d'une fausse couleur locale, la survivance de ce qui n'est plus, le déchet de l'archéologie et de l'histoire. Ils s'attendrissent sur les peuples qui meui'ent, ils s'éprennent de la décrépitude de rislam, ils rêvent de se prosterner avec des Bédouins en guenilles dans les mosquées vermoulues qu'entretient notre budget, et ils n'ont d'yeux que pour les vendeuses d'amour qui portent en colliers nos pièces de vingt francs et qui font venir de Paris même le rouge dont elles teignent leurs pommettes.

Cette manie va si loin qu'elle a passé des écrivains et des artistes jusqu'au grand public. Aujourd'hui on ne voyage plus que pour s'ébahir devant des choses mortes. Jadis nos voyageurs français, gens de bonne souche gauloise, à l'esprit curieux et avisé, en vrais compatriotes de Montaigne ou du Président de Brosses, se préoccupaient surtout des mœurs et des coutumes des « pays estranges », et s'ils se passionnaient pour un tableau du Guide ou une statue de Bernin, ils ne dédaignaient pas de s'intéresser au commerce, ni au rendement des terres, voire aux recettes des cuisines exotiques. De nos jours, le voyageur bien élevé ne regarde que les musées et ne s'arrête que dans les villes-musées. On pourrait croire que le spectacle de la concurrence enragée de nos voisins, que la vue de ces grandes cités modernes, affairées et bruyantes, percées d'avenues somptueuses, décorées de coûteux édifices grâce à l'argent qu'on nous a volé jadis ou qu'on extorque à notre industrie agonisante, — on pourrait croire que tout cela va s'imposer d'abord à l'attention et aux réflexions du voyageur désœuvré. Erreur! Ce qu'il daigne uniquement apercevoir, c'est ce qui tombe en poussière, ce qui est étiqueté et conservé sous une vitrine : c'est le cadavre

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de la jeune princesse allemande que Ton voit à Saint- Thomas de Strasbourg;, petit monstre i,'rimaçant sous les soies de ses atours brûlées par les poisons corrosifs des aromates funéraires; c'est le roide squelette de cette Thaïs arrachée aux sépultures d'Antinoe, qui montre les trous béants de ses orbites sous les boucles de sa chevelure encore vivace et qui mêle l'épouvantable misère de son corps décomposé à l'éclat de ses joyaux, plus durables qu'elle.

Ce culte de la mort et de la pourriture, tel fut bien le vice caché du romantisme comme du naturalisme. On peut s'étonner pourtant que les naturalistes, qui ont eu la prétention d'exprimer la réalité avec une rigueur scientifique, aient eu l'horreur du réel, peut-être encore plus que les romantiques. Nous ne parlons pas évidemment ic des petits réalistes qui font leur besogne de scribes à peu près de la même façon à toutes les époques. Seuls les chefs d'école, les théoriciens et les praticiens de la doctrine peuvent être mis en cause.

On se rappelle le scandale que souleva leur littérature à son apparition. C'était le monde retourné, la subversion de tous les principes admis jusque-là. L'écrivain n'était plus celui qui charme, qui exalte ou qui instruit. On eût dit qu'il n'avait d'autre but que de torturer son lecteur, de blesser en lui non seulement les libres les plus délicates, mais les facultés les plus vitales. Quel cauchemar que ces œuvres lourdes, informes et cruelles, ces livres sans joie ni bonté, où l'homme disparaissait anéanti sous l'omnipotence de la nature! Elle, triomphante dans sa force brutale, ignorante de tout, passe avec sérénité au milieu des ruines qu'elle accumule. Elle ne sait point sa malfaisance, pas plus qu'elle ne connaît ses bienfaits. Mais elle est tellement énorme que l'homme finit par se résorber dans son immensité. Invariablement on la lui présente

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comme l'unique maîtresse; c'est elle qui lui fait la leçon, comme si Tunivers pris dans sa masse et son éternité n'était pas plus stupide que le dernier des protozoaires! On humilie l'homme de toutes les façons. Les bétes ellesmêmes ont dans ces œuvres étranges plus d'importance que lui, étant plus voisines de la nature. D'ailleurs, leur animalité a quelque chose de plus franc et de plus vigoureux, et elle s'étale aussi plus largement. L'unique consolation comme l'unique idéal qu'on lui offre dans sa misère, c'est le travail mécanique, abrutissant, le travail sans cause et sans but, agitation vaine qui se résout en un simple jeuj d'excitations et de mouvements réflexes. Quelle belle raison de vivre ! et comme une humanité qui croirait à ces doctrines désolantes serait excusable de se précipiter vers toutes les anarchies qui peuvent hâter son suicide et préparer la conflagration finale d'un monde maudit!

Mais il n'a pas sufil aux naturalistes d'humilier l'homme, il a fallu encore qu'ils l'avilissent dans ses instincts d'abord, puis dans tout ce qui vient de lui : les institutions, les' mœurs, la société tout entière. Sous prétexte qu'il y avait des abus, que le pays était malade, que la bourgeoisie, gorgée de richesses et de bien-être, s'amollissait et se dépravait, ils ont tranché dans le vif, ils ont coupé au hasard le bon avec le mauvais. Ils y ont mis une sorte de rage et de fureur, ils ont dégradé leurs compatriotes et leur pays, comme ne le feraient jamais les pires ennemis de notre peuple. Pourtant une justice à leur rendre, c'est qu'ils ont accompli cette besogne avec une observation plus sagace, une exactitude plus scrupuleuse que leurs devanciers, les romantiques. René a motivé ses dégoûts et son renoncement à la vie. Il s'est acquis une expérience chagrine ; il lui a servi à quelque chose d'avoir vécu si vieux!

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Et ainsi il a pu nous laisser, avant de mourir, la critique la plus atroce et la plus décourageante qu'on ait jamais écrite sur la décadence d'une nation.

Pour s'expliquer une attitude aussi paradoxale, une vision aussi notoirement déformée et faussée du réel, il faut chercher autre chose qu'une mode littéraire , un besoin charlatanesque de se singulariser et d'étonner le philistin. La raison profonde gît dans l'éducation des naturalistes. A vrai dire, cette éducation se réduit à peu de chose. Ils se sont fortement ressentis de cette baisse de la culture qui a suivi la Révolution de Quarante-Huit. Ces gens de lettres ne savaient rien, n'avaient rien appris. Le grand Flaubert s'étonnait à bon droit de leur colossale et imperturbable ignorance. Ce qui s'agitait dans leur tête vide, c'étaient, à leur insu, les ressouvenirs des déclamations civiques du collège, les bribes d'une morale et d'une politique de conciones, les lieux communs vertueux de la poésie socialiste et humanitaire et, brochant' sur le tout, les tirades échevelées du théâtre romantique.

Cependant ils voulaient écrire, et, pour écrire, il fallait observer. Ils firent même de l'observation « scientifique » la base de toute leur esthétique. Alors ces gens lâchés dans le monde eurent des effarements de collégiens échappés à la férule. Ils s'ébahirent et s'indignèrent de tout : de la coquinerie des hommes politiques, de la rapacité et de la malhonnêteté des gens d'affaires, de la bêtise et de la vanité des filles, de la saleté de l'ouvrier, de ses goûts crapuleux, de sa sentimentalité niaise, de la brutalité du paysan et du militaire, de la médiocrité intellectuelle du bourgeois. La moindre chose leur était une découverte qui les bouleversait ou les faisait sortir hors de leurs gonds. Au lieu de réfléchir et de se demander si tel vice ou tel [caractère, si telle tradition, tel arbitraire ou telle

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