‹ Les chants séculaires. Préf. de Louis BertrandChapitre 2 sur 63 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

violence n'avait point, en somme, sa raison d'être non pas dans une nécessité physique inéluctable, mais dans un plus grand bien dont ces maux relatifs seraient la condition, ils préférèrent s'emporter et décrire avec amertume et cruauté ce qu'ils étaient incapables de comprendre.

Au fond, ils étaient des idéalistes à rebours. Ils portaient en eux je ne sais quel idéal conventionnel, étriqué et mesquin, littéraire au mauvais sens du mot. Ils voyaient le monde à travers les préjugés des gens de collège et des ^ens de lettres. Comme la réalité ne ressemblait point à cet idéal, ils se mirent en colère contre elle, ils l'injurièrent, et ils crachèrent dessus. Avec une bonne foi d'inquisiteurs, ils poussèrent au noir le tableau qu'ils prétendaient nous en donner. Ce sont les mêmes gens qui aujourd'hui voudraient imposer leur propre morale à nos ouvriers, que dis-je? à la nation tout entière, ignorant que chaque État, pour ne pas dire chaque individu, trouve en lui-même le vivant principe de sa morale. Ils se mêlent de réglementer les plaisirs du peuple, ils entendent l'amuser à leur manière, — à la fois décente et iastructive. Ce sont eux qui vont lire Ibsen dans les ateliers de modistes, qui jouent Britanniciis devant un public de coltineurs et de terrassiers et qui demandent qu'on emploie les dimanches de nos troupiers à les initier aux beautés du Corrège ou de Paul Véronèse.Ils ne se doutent pas que le solide bon sens de l'homme du peuple se moque de leur pédantisme, et que vouloir adapter une morale d'emprunt à des gens qui n'en ont cure, c'est apprendre aux petits chiens à courir avec des souliers.

Empressons-nous de reconnaître que les plus artistes d'entre eux furent exempts de ces arrière-pensées d'apostolat. Si certains naturalistes se piquèrent d'enseigner une morale enj action, les autres professèrent] que l'art es^

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étranger à toute morale. La littérature devenait une sim. pie affaire de style. La réalité étant dégoûtante ou indifférente en soi, elle ne pouvait offrir d'intérêt que mise en drame ou en roman d'écriture jolie. Or, procéder ainsi, c'était supprimer un des deux termes essentiels de l'équation d'art. La matière, pensent les philosophes, n'est sans doute que l'envers de l'esprit. De même le fond, dans une œuvre littéraire, n'est que l'envers de la forme. L'un ne se sépare point de l'autre : ces deux facteurs, qui ne se distinguent qu'à l'analyse et pour la commodité du langage, sont une seule et même chose. Si le fond est d'importance, la forme sera grande, et réciproquement. En d'autres termes, et pour reprendre la. doctrine même d'Aristote, la forme n'est que l'achèvement du fond, c'est la matière amenée à sa perfection.

Les naturalistes, sacrifiant l'un des termes à l'autre, ont, pour ainsi dire, vidé l'art de sa substance. Et d'abord, ils l'ont rapetissé dans sa forme. Avec les grands sujets, ils ont perdu le grand style. Ils se sont imaginé reculer à l'infini les bornes de la langue, créer tout un nouveau mode d'expression à la fois plus subtil et plus abondant. En réalité, ils ont appauvri leur rhétorique en la raflinant à l'extrême. Leur style n'est plus qu'un instrument à noter des sensations. Or, on peut exaspérer celles-ci jusqu'à l'acuité morbide, ce ne seront jamais que des sensations, c'est-à-dire l'étoffe rudimentaire de notre activité intellectuelle. Ils peuvent bien saisir le menu détail pittoresque, l'impression du moment, rendre la vibration nerveuse d'une sensibilité hyperesthésiée; ils peuvent s'élever en ce genre jusqu'au compliqué, jusqu'à l'étrange et jusqu'au rare, pousser le « modernisme » et le « chic » jusqu'à ses dernières limites, mais qu'on ne leur demande pas autre chose! La grande beauté leur est à jamais fermée, — cette

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