‹ Les chants séculaires. Préf. de Louis BertrandChapitre 34 sur 63 · LE POEME DE L'ÉPOUX · texte numérisé non relu

LE POEME DE L'ÉPOUX

Il a fermé Ronsard. Les grands arbres s'endorment. Sous le bois les rayons dorent les troncs et forment Un chœur silencieux sur le tiède gazon. Entre les feuilles luit le mur de la maison. L'ombre déjà s'allonge à travers la campagne, Mais lui qui reconnaît sa Muse et sa compagne Dans tout ce qui respire et l'attendrit, la sent Entrer avec le soir dans son cœur innocent. Et son âme à son tour rayonne et chante toute. 11 vit, il est tranquille, il a vaincu le doute, 11 a mêlé son (imvre au labeur des saisons, Et son cœur a trouvé les divines raisons Qui font trembler d'amour les choses et tes êtres : Son souvenir, là-bas, voit sourire aux fenêtres De la blanche maison où le cher passé dort Tant de beaux jours pareils à ce calme soir d'or,

A ce soir de printemps qui descend sur sa vie. A ses côtés, unie à ses rêves, ravie Et confiante, à la fois son épouse et sa sœur, Son amie a les traits de son ijrave bonheur.

<c Tu ne sauras jamais, dit-il, combien je t'aime...

Nous n'avons qu'un désir, notre songe est lé même,

Nous n'avons qu'un amour, nous ne sommes pas deux...

Sous ces arbres profonds, loin des jours hasardeux,

Nous pouvons contempler sans trouble, ô mon doux rêve,

Au delà de nos champs l'Avenir qui se lève.

Chaque jour qui s'en va nous rapproche de Dieu.

Ce soir, ne sens-tu pas le languissant adieu

Qui s'échappe pour nous des choses finissantes?

Tu reviendras, soleil, mais vous, fleurs frémissantes,

0 parfums, ô lueurs, éclos avec ce jour,

Sans nous vous rentreriez dans la nuit sans retour.

Tout passe. L'homme seul est le maître. »

Les ornbres Ont lentement noyé le parc, sous les pins sombres On n'entend presque plus les ruisseaux, tout se tait. Mais lui, songe d'un jour par l'amour exalté, Mêle sa voix au chœur invisible des sphères. Il ne craint pas la nuit qui vient du fond des terres. Il donne à sa tendresse une immortalité.

« Oh! parle, a-t-elle dit, parle, cœur visité

Par tout ce que le ciel a de plus magnifique.

Ta voix unit mon âme à la sainte Musique

Qui lie aux cieux vivants le mortel univers.

Les dieux entrent, ce soir, dans tes beaux yeux ouverts,

Je les vois, ton visage amoureux les reflète.

Ah! prends-moi dans tes bras, laisse rouler ma tête

Contre ce cœur trop plein qu'oppressent les sanglots.

Vois, sur les monts là-bas tous les astres éclos

Tombent du tablier étincelaht de Diane.

On dirait que le vent rêve sous le platane, •

Cette lueur, ce peu qui reste encor du jour.

Tous ces souffles, cette ombre heureuse, c'est l'Amour.

Hâtons-nous, hâtons-nous, l'espiègle enfant s'attarde...

Il entre, il nous attend dans la maison... regarde. »

« Oh! ce jour fut si beau, laisse encor un moment Mon âme en respirer le tiède enchantement. Je le retrouverai dans ton cœur tout à l'heure... 0 paix, divine paix, s'il faut qu'un soir je meure, Je veux te retrouver, ô mon bonheur, ainsi Que j'ai pu sans mourir te contempler ici. » Et la beauté du ciel est si grave et si douce, Le silence est si pur qu'on entend sur la mousse L'ombre du parc courir et poursuivre un chevreuil.

Jb6 CHANTS SKGULAinKS

« Rentrons, la claire chambre aux murs blancs, le fauteuil

Où tu m'as lu hier ton poëme à Virgile,

La lampe attendent, viens, tout ce monde fragile

Ne sent qu'en nous sa vie et sa fragilité,

Mais c'est Dieu qui soutient l'humble réalité

De tous ces doux objets nourris de ta tendresse.

Viens, c'est l'heure à présent où le couchant caresse

Par la croisée ouverte au-dessus du verger

Le grand lit plein d'odeurs, d'un rayon passager ;

J'aime à le voir briller seul dans l'alcôve noire,

Empourpré chaque soir d'une furtive gloire:

Les choses comme nous ont un cœur, je le sens. »

<c A te voir, à t'aimer, le monde prend un sens Magnifique et serein, ton âme unit les choses. » « Ah! viens, dans les cyprès vont s'endormir les roses. Le beau jour s'est couché dans mon cœur. »

Ils sont seuls, Et pourtant on dirait que sous les grands tilleuls Quelqu'un marche. Leur Muse heureuse les écoute. En poussant ses brebis un berger sur la route Chante. Le soir se penche au-dessus de leur cœur Et la nuit de printemps jouit de leur bonheur.

Il a poussé la porte, ils entrent. Sous la lampe l,a vaisselle a Féclat des grands soirs. Une estampe Sourit dans l'ombre, et près de la Minerve, dort Sur son coussin de pourpre un Christ d'ivoire et d'or.

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