PRIÈRE DU SOIR
0 mon âme, pourquoi t'écartes-tu de moi?
Les bruits du jour ont fui, la route est solitaire,
Les dernières lueurs ont caressé la terre.
Ma maison et mon cœur sont graves comme toi.
C'est Theure où chaque soir je te cherche et t'appelle,
Sur le banc familier je suis venu m'asseoir,
Je t'attends vainement, ô ma vie immortelle,
0 mon âme, pourquoi t'éloignes-tu, ce soir?
Mais tu m'as répondu : >< Je suis toujours visible Dans la blancheur du ciel où s'endort l'horizon. J'habite, ô moi^ enfant, ton pauvre cœur paisible, Si je fuis. les bonds fous de ta folle raison.
-im CHANTS SECULAIRES
Avec toi j'ai mangé le pain noir de la faute, Je couche sur ton lit, impuissant prisonnier. Que te sert de te plaindre? A quoi bon me nier? Viens, allons nous coucher au fond de l'herbe haute.
Le soir est large et pur au-dessus du coteau,
Et c'est ainsi qu'avec de suaves paroles
Oubliant mes péchés, mon cœur, tu me consoles.
Et je prends mon bâton, je revêts mon manteau.
Et tandis qu'à travers le calme clair de lune
Je m'en vais, triste et seul, je m'en vais, humble et noir.
Les étoiles au ciel reviennent une à une.
Et je puis murmurer ma prière du soir.
« Comme un champ triste et beau dévasté par l'orage
Voit venir sur ses blés un soleil de janvier.
Mon âme, au fond de toi se lève le courage,
0 mon cœur, tu frémis comme un jeune laurier.
Pour retrouver un peu du calme de la terre Et de la profondeur du firmament le'ger J'aime à voir chaque jour tomber dans le mystère; Si tout passe, mon cœur aussi pourra changer.
Ici je puis ouvrir mon âme au long silence, Le monde s'atte'nue avec le jour qui meurt, Je sens autour de moi l'invisible présence De ma mère penchée au-dessus de mon cœur.
J'ai bâti ma demeure au détour de la route Pour mieux voir disparaître entre les églantiers Comme des voyageurs la tristesse et le doute, Et l'Amour vient à moi par d'intimes sentiers.
Comme ils sont beaux au bord de la montagne noire Les pieds étincelants du divin messager, Gage de tendre paix et de douce victoire L'Ange vient apportant l'étoile du berger.
Les hommes impuissants ne savent pas la cause De ma mélancolie et de ma guérison.
Mais le beau ciel d'hiver me sourit, pâle et rose, En caressant, ce soir, les murs de ma maison.
à58 CHANTS SÉCULAIRES
Il est au firmament une vertu secrète
Pour les cœurs travaillés par le besoin d'aimer.
0 mon Dieu, la nuit vient, tout dort, mon âme est prêté,
Et sans craindre la mort mes yeux vont se fermer. »
Heure brûlante de ma mort, Visage voilé de Delphique, Blanche minute séraphique, Terreur du lâche, espoir du fort,
C'est vousi derrière les nuages, Vous que j'invoque et que j'attends, 0 soirs de l'éternel printemps Où Dieu passe sous les feuillages.
J'irai, je dormirai, couché Sous les hautes herbes fleuries.
Et sur les immenses prairies Je sentirai l'azur penché.
Dans la mer plaintive des formes Qui cherchent à revoirie jour Une seule vague d'amour Prolonge des remous énormes.
Je rentrerai dans ce chaos, Les mains rouges de ta lumière, Face de feu, heure dernière, Torche et couronne des héros.
Je regarderai Tœuvre faite,
Les jours remplis, d'un cœur serein
J'ignore les verges d'airain,
Les noirs clairons de la défaite.
J'entrerai dans le vaste été Des nations réalisées.
Je brillerai dans les rosées De l'arc-en-ciel illimité.
Et confus comme les racines Qui rêvent à l'envers des bois, Je vous boirai, sources des lois.
Splendeurs du vrai, bontés divines.
260 CHANTS SKCULMRKS
Et toi, Delphique, ù mon côté, Dans la même immense tendresse, Tu me donneras la caresse De l'indestructible beauté.
Car s'il n'est pas vrai que Fon meure, Dans la ferveur du saint brasier Tout tombe et brûle extasié, Et seule la beauté demeure.