MÉDITATION
Le calme enchantement des jardins sous la lune Entre avec le couchant qui traîne sur les prés, Ma rêverie endort les coteaux empourprés, J'ai poussé ma fenêtre, une odeur tiède et brune Arrive de la mer à travers les cyprès. Le soir a la douceur d'une âme qui médite, L'églogue des longs soirs mêle notre âme un peu Au vieux songe des jours, à l'ode à moitié dite Par l'herbe et les ruisseaux du crépuscule bleu. Là-bas, Vulcain éteint sa forge qui rougeoie, Et cette image au ciel de travail et de joie Prolonge en moi le sens des poëmes aimés. Je me suis accoudé sur mes livres fermés, Je respire Vénus sous la feuillée errante,
Et voici que du fond de la nuit murmurante L'Amour vient jusqu'à moi dans les vents embaumés.
L'Amour, ordre mouvant, beauté, centre des choses, Quand le soleil s'en va, chante au cœur des oiseaux, Et les forêts du ciel, débordantes de roses. Laissent couler sur nous leurs éternelles eaux. A ce fleuve divin les âmes viennent boire ; Ce soir, il coule, oh! bois, mon cœur plein de souci...
Le monde est si tranquille et si pur qu'on peut croire Que jamais la douleur ne s'est assise ici. Seul un grave bonheur, vaguement obscurci. Sourit au cœur de l'ombre, et ma lente mémoire N'aperçoit, doucement accoudés dans le soir, Que de beaux souvenirs autour du bassin noir, Tandis que le printemps s'endort au fond des arbres Et qu'un rire muet monte aux lèvres des marbrées.
Ainsi, près de mon cœur, sur ma table, il est la Presque achevé, le livre où ma ferveur voila Ses pudiques espoirs sous de saintes images. Dans son ciel chaste et fort s'enlacent les nuages, Du fond de l'horizon grave comme ce soir
Une forme est venue, au cœur des blanches pages,
Respirer les lauriers de mon rêve et s'asseoir
Sous le pin de Virgile et l'olivier d'Homère.
Est-ce un de vous, ô dieux? 0 dieux, est-ce une Mère ?
Ah! ne répondez pas, je ne veux pas savoir...
Douceur des blés, douceur des semences qui germent.
Les portes d'or du soir dans le ciel bleu se ferment,
Ah ! silence, beauté du pur silence, espoir...
J'ai mis toute ma vie au cœur du livre noir,
J'ai mis tous les désirs d'une France nouvelle,
Et dans un grand pays que l'Amour renouvelle
Le souffle des cités sur les ardents cherriîns.
Le peuple ensoleillé qui vient des fleurs aux mains.
Le char transfiguré des Muses qu'on ramène,
J'ai mis, prophétisant la délivrance humaine,
Dans les larges jardins des paradis ouverts
Le corps des demi-dieux sous les poëmes verts,
Les Maîtres m'accueillant sous leur verte tonnelle.
Et maintenant les vents de la Terre éternelle
Ont emporté déjà l'àme obscure des vers
Aux muets horizons de l'immense univers.
Les astres continuent leur route sans rien dire,
A peine si j'entends le monde qui respire...
Douceur des blés, douceur des poëmes errants,
0 voix de la forêt, promesse des torrents,
aC'i CHANTS SÉCULAIRES
Mon cœur ne saura pas, quand monteront les sèves, Quand le printemps viendra rendre la vie aux morts Et mettre sa vigueur au cœur des hommes forts. Si c'est la floraison vivante de mes rêves Qui parera le front des vieux arbres français, Ou si, poids inutile aux champs ensemencés, Quand d'autres chanteront dans la lumière blonde. Mon livre dormira dans le silence épais... 0 foi des blés, campagne obscure, douce paix !
Crois du moins, ô mon cœur, avant la nuit profonde Que tu fus un moment pathétique du monde. Que tu fus un des cris de la patrie en deuil, Entends le cri d'amour qui monte de ce livre, Écoute la clameur du peuple qu'on délivre. Avant de t'endormir prends ton heure d'orgueil. Revois ton œuvre ainsi que tu l'avais rêvée. Et si tu n'oses pas, pris du vertige humain, La contempler, ce soir, dans sa vie achevée, — Elle est là, tout entière à l'ombre de ta main, Sous ce mince cahier elle palpite toute, — Ne te retourne pas au milieu du chemin, Ne t'abandonne pas un seul moment au doute. Ne songe qu'aux labeurs qui t'attendent demain, Va, les Destins déjà dans la nuit sont en roule.