‹ Les chants séculaires. Préf. de Louis BertrandChapitre 6 sur 63 · XXIV PREFACE · texte numérisé non relu

XXIV PREFACE

Non seulement cette théorie est pernicieuse, elle est encore puérile, parce qu'elle néglige un des facteurs essentiels de l'œuvre de beauté. Cet art paradoxal et sans lien avec les réalités qui « soutiennent » l'individu s'évanouit en divagations confuses, en rêveries creuses ou contradictoires. A force de s'exalter, l'individu se détruit lui-même, comme le mystique déréglé qui, à force d'exalter son intelligence au détriment de son corps, qui en est le support nécessaire, s'évade dans la folie et retourne aux pires dépravations de l'instinct abandonné à lui-même. En réalité, il nous sera toujours impossible de renier nos humbles origines physinlogiques. La cellule est la base de tout. La structure mentale reproduit la structure du cerveau. Le catholicisme lui-même n'admet pas la vie bienheureuse de l'âme sans la participation de son corps glorieux. S'il est une vérité qui tend de plus en plus à se faire jour, c'est que, dans l'ordre social comme dans l'ordre intellectuel, nous ne pouvons pas nous séparer du groupe auquel nous tenons par mille attaches matérielles, sous peine de perdre, en nous isolant, la meilleure part de nos forces.

Croire que nous sommes libres de nous créer un art ou une vérité de pure fantaisie, un idéal conforme à je ne sais quelle raison métaphysique, est une illusion enfantine que démentent tous les faits... Ah! comme nos maîtres nous ont abusés jadis et se sont abusés eux-mêmes en offrant à nos admirations la dramatique image d'un Théodore Jouffroy se demandant avec une anxiété douloureuse si sa raison lui permet de rester fidèle à l'idéal de ses pères, d'arracher de lui le vivant symbole de vérités qui compose la substance même de son âme! Était-ce beau, cette lutte héroïque du penseur pour la conquête de la vérité absolue ; et comme elle nous semblait auguste, cette petite chambre du quartier Latin, où, sous les rayons

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de la lampe austère, dans le silence de la nuit, au milieu de la ;,'rande ville muette qui dormait ignorante de telles anp;oisses, se déroulait cette grande tragédie du Doute moderne !...

Eh bien, non! En dépit de tous ses raisonnements, il ne dépendait pas d'un Joufl'roy de ne plus être catholique, de même qu'il ne dépend pas de nos esthètes de ne plus être Français. En matière de morale, comme en matière d*esthétique, la Vérité, c'est 7iotrc vérité du moment, celle qui .répond le mieux à ces poussées instinctives, à ces aptitudes héréditaires ou acquises dont notre âme actuelle est faite. Cette vérité-là n'est pas à la merci d'un syllogisme, elle existe et elle agit en nous, même à notre insu ; et si nous la découvrons tout à coup, ce n'est pas par l'artifice d'une logique adroite, mais parce qu'elle était mûre pour notre conscience. Le jour où nous croyons comprendre la pensée d'un Gœthe, ce n'est pas que nous soyons devenus plus intelligents au sens métaphysique du mot, mais c'est que nous sommes parvenus à un point de notre développement intellectuel qui offre quelque analogie avec celui du grand poète. Ce n'est pas sa pensée que nous avons saisie, c'est la nôtre enfin formulée que nous lui attribuons.

La logique de l'artiste se ramène à une question de juste convenance et d'opportunité. Le tout est de savoir si sa pensée est d'accord avec les réalités dont il tire sa nourriture et la substance de son être. C'est pourquoi la critique, même très intelligente, même très au courant, se trompe si souvent sur la signification d'une œuvre littéraire. Lesvérités au nom desquelles elle juge ne répondent plus aux réalités sur lesquelles s'appuie l'écrivain. La vérité neuve n'est pas encore arrivée pour elle à maturité.

Pour toutes ces raisons profondes, le respect de la tra-

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dition nationale ne saurait être pour nous l'objet d'un débat contradictoire. Il est hors de doute que la discipline intellectuelle de nos pères est celle qui nous convient le mieux. Notre vérité, c'est la vérité française.

Le premier caractère de l'esprit classique français est d'abord d'être scrupuleux sur la matière de son art. Le fond doit être copieux, opulent et magnifique ; mais il doit être solide surtout. A cette probité du fond, se reconnaît le naturel positif et raisonnable de notre race. C'est en cela que nous différons littérairement des Espagnols et des Italiens : ceux-ci trop épris des fwretti de l'imagination, qui se perdent dans les jeux d'esprit et qui s'amusent aux enluminures ; ceux-là qui, même dans leur amour pour un réalisme brutal, ne savent point se défendre contre la truculence qui le déforme, ni contre les hâbleries grandiloquentes et vaines. De là vient que notre art classique s'est alimenté surtout de lieux communs, parce que les lieux communs sont comme les réservoirs où aboutissent et se déposent les grands courants de la vie. Ce sont les trésors inépuisables de la réalité humaine.

On voit tout de suite combien cette méthode est en contradiction avec celle des romantiques. En haine des lieux communs, ils se sont rejetés sur l'exceptionnel, l'exotique, le bizarre, l'extravagant. On retrouve là leur mépris de la vie saine dans ses manifestations normales. Les romans et les nouvelles de Théophile Gautier offriraient peut-être la preuve la plus concluante que ce fut une lourde méprise. Malgré tout son talent de styliste, il n'a rien pu tirer de sujets factices comme Avatar, Jettatura, Arria MarceUa^ Mademoiselle de Maupin. Le fond étant stérile et insignifiant, il a fallu y introduire de force des développements d'emprunt et tromper le lecteur, à force de l'éblouir , sur l'inanité de la matière.

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Confessons pourtant que les romantiques ont eu raison de de'crier les lieux communs des pseudo-classiques, lesquels, sous leur emphase déclamatoire, ne recouvrent que la banalité et le vide. Mais ce que les romantiques n'ont pas vu, c'est que le maniement de ces lieux communs est extrêmement difficile. Outre les qualités originales que l'artiste doit y apporter de lui-même, cela suppose une grande somme d'expérience, puis une grande somme de culture, non pas cette science indiscrète et chaotique des Allemands, mais une science à la fois étendue et précise, toujours guidée par un goût délicat, qui permet à Técrivain, comme l'instinct permet à l'animal, de discerner sa pâture parmi les choses indifférentes et nuisibles. Cette intuition des réalités utiles à la vie complétée par le savoir, c'est ce qu'on appelait autrefois V <( humanisme », beau mot dont nous avons à peu près oublié le sens! Le champ des connaissances s'est tellement agrandi, la part de l'homme s'y est tellement rétrécie devant celle de plus en plus envahissante de la nature, que nos écrivains s'y égarent et ne savent plus où se prendre. Même s'ils essaient de se restreindre à leur domaine propre, celui de la pure littérature, ils se trouvent encore en présence d'une telle masse de documents que le triage est pour ainsi dire impossible. En un temps où sévit la « littérature comparée », où des musées d'art voisinent avec des musées d'archéologie ou d'anthropologie préhistorique, le goût hébété défaille et dégénère, l'imagination devient servile et compilatrice. Luttons énergiquement contre la diffusion du pédantisme esthétique, sous peine de ne plus savoir quelles sont les formes d'art qui conviennent à notre race et de perdre même la vigueur nécessaire pour les animer. Bornons-nous d'abord à connaître seulement les chefsd'œuvre qui composent la tradition gréco-latine. La tâche

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sera considérable encore ! Flaubert avait coutume de re'péter que «personne ne lit les classiques ». Rien n'est plus vrai. La plupart, hypnotise's par le succès du jour, se repaissent d'une littérature de quinzième ordre ou, s'ils veulent se renseigner, se noient dans le fatras cosmopolite et dans le verbiage de la petite critique. Nous autres, remontons aux sources, fréquentons les maîtres. Ainsi nous développerons notre goût, nous enrichirons nos idées; et si nous avons vraiment l'amour de la vie, si nous savons la contempler avec un étonnement toujours nouveau, nous serons excellemment préparés pour la mise en œuvre des lieux communs éternels de l'art.

Cependant il faudra encore nous consulter longuement sur le choix d'un sujet. Le choix, c'est presque tout l'art classique. C'est eu cela qu'il s'oppose au romantisme, lequel professait que n'importe quoi peut être traité par n'importe qui (la valeur personnelle de l'artiste étant mise à part, comme de juste). Tout dépend, disait-on, de l'exécution. C'est une erreur : tout dépend de la conception. Mais, par votre tempérament, votre hérédité, votre race, êtes-vous aptes à concevoir tel ou tel sujet? La rencontre d'un sujet véritablement approprié, non pas seulement à vos forces, comme le prescrivait déjà le vieil Horace, mais à votre nature d'artiste, voilà la grosse affaire. Je ne sais plus quel romancier disait qu'on n'était fait que pour écrire un seul livre et que tous ceux qui venaient ensuite n'étaient en quelque sorte que des « retirages » de ce premier original. Il y a dans ce paradoxe une grande part de vérité. Il est certain qu'on ne peut bien traiter qu'un petit nombre de matières : le reste est affaire de volonté bien plus que de génie.

Mais le point le plus important peut-être est de voir si le sujet qu'on a choisi est vraiment littéraire. Diderot

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s'emportait avec raison contre la peinture et la sculpture de son temps, qui versaient dans les rébus allégoriques et ne savaient plus parler leur langue propre. Que dirait-il de notre littérature? Nous en sommes arrivés à un point tel que l'invention d'un sujet strictement littéraire apparaîtra comme une grande nouveauté. Ce qu'on entend par là, c'est un sujet qui se suffise à lui-même, qui ne doive rien d'essentiel ni à la pathologie, ni à la statistique, ni à la sociologie; qui ne puisse être conçu que par un poète (dans le grand sens du mot), et dont un autre ne puisse rien tirer; un sujet enfin qui se développe spontanément à la façon d'une plante ou d'un organisme vivant. Iphigénie, disait un géomètre, cela ne prouve rien! Et justement voilà le type du sujet littéraire et vraiment classique, — parce que cela ne prouve rien !

Si scrupuleuse que doive être l'attention donnée à la matière, elle ne le sera pas moins pour la forme. Rappelons-nous que les grands classiques ont été avant tout de consciencieux artistes. La qualité des mots, les ressources du vocabulaire, tout l'appareil de la langue et du style, ils s'en sont occupés avec un soin minutieux. On sait après quelle longue opération leur art s'est enfin constitué dans son canon définitif.

Nous nous trouvons aujourd'hui, à l'égard de nos devanciers, dans une position semblable à la leur vis-à-vis des écrivains de la Renaissance. Des richesses confuses sont entassées devant nous. Tous les dictionnaires des métiers, des spécialités, des argots comme des métaphysiques et des sciences ont dégorgé leur contenu dans le courant de la langue. Le fieuve en est obstrué. Il s'agit de déblayer ces amoncellements de matières putrides. Il faut faire le départ entre ce qui est viable et sain et ce qui est voué à la stérilité ou à la corruption, et rejeter tout le résidu aux

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réceptacles impurs d'où il n'aurait jamais dû sortir. Encore une fois, nous avons à piller le butin des Barbares. Mais ces Barbares, ce ne sont plus, comme au temps de Ronsard, les Latins du Midi, ou, comme au temps de Hugo, les Germains du >'ord, ce sont les nôtres, les Barbares de chez nous, tous ceux que les mauvaises disciplines du dix-neuvième siècle ont gâtés, énervés, rendus balbutiants et enfantins, ou gesticulants et égarés comme des déments ou des hommes ivres. Pour cette besogne, nous ferons appel de nouveau et toujours à cet instinct de choix qui est l'instinct classique par excellence : nous ne pouvons plus nous permettre d'innovations verbales, à moins de parler un idiome inintelligible ou intelligible pour nous „ .■ seuls, oubliant, comme les décadents, que la langue, produit de la collaboration de tous, est le premier lien social. 11 nous suffira de débrouiller le chaos du vocabulaire. De toute cette encombrante abondance, nous ne retiendrons que ce qui peut entrer dans le rythme de la langue et de la tradition.

Ainsi notre art se dégagera de toutes les excroissances parasites qui altéraient sa forme ingénue. Nous le rétablirons dans sa pureté originelle et française. Les lignes gracieuses de l'antique édifice s'harmoniseront pour un effet d'ensemble. Bientôt nous rapprendrons le charme et la vertu de l'ordre : nous essayerons décomposer.

La composition est tout. L'architecture d'un livre est la chose capitale. Il ne s'agit plus de juxtaposer au hasard des tranches de réalité, mais d'ordonner de beaux fragments de vie selon une règle souple et cependant certaine.

Nous accusera-t-on d'injustice si nous affirmons que, depuis l'auteur de la Tentation de >iaint Antoine, le secret de la composition semble perdu? Ou bien, de parti pris, on repousse tout ce qui peut ressembler à un plan, sous pré-

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