XXII PREFACE
que nous ne pouvons renier que des lèvres. Notre but secret, notre but principal, pour ne pas dire l'unique, c'est de « plaire ». lîon gré mal gré, le lecteur se chargera toujours de nous en faire souvenir. Il veut être charmé, et il veut être instruit. Il n'admet pas que nous n'écrivions que pour nous seuls, que nous nous considérions comme en dehors de sa sphère. Il nous avertit que notre œuvre n'est pas un divertissement égoïste, mais qu'elle a toujours, même sans y prétendre, une importance sociale. Nous respecterons scrupuleusement cette obligation de servir autrui qu'assume tout écrivain dès qu'il publie un livre ; et si nous prenons garde do n'offrir que des exemplaires accomplis de chaque être ou de chaque objet, — sans prêcher ni moraliser, nous conférerons par ce seul fait une valeur édifiante à nos écrits. Les frises dti Parthénon, le Doryphore de Polyclète, l'Hermès de Praxitèle, renfermaient peut-être dans la perfection de leurs lignes et la robustesse de leur beauté une leçon plus éloquente, pour l'éphèbe athénien, que les plus subtils traités d'un Platon ou d'un Aristote.
Ainsi donc, nous ferons sciemment de l'homme le centre des choses.
Créature d'un jour qui t'agites uue heure,
tu n'ignoreras pas pourtant la grande mer inconnue qui t'assaille de toutes parts, ni qu'il y a des inspirés qui disent en connaître les voies. Mais, dans l'ordre pratique, tu dois agir comme si cet inconnu n'existait point. Pressé par l'éternel et l'infini, au milieu de toutes ces régions vagues qui t'entourent, tu te construiras ton univers d'après les règles de ta raison, qui est en toi ce qu'il y a de plus éminent. Tu l'ordonneras comme un bon et sage démiurge,
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tu eu feras une œuvre de beauté, à l'exemple de ces (irecs qui fureuttes pères intellectuels. Si ce monde qui t'échappe semble aussi t'ignorer, il n'eu est pas moins vrai que c'est en toi qu'il prend conscience de lui-même, et si par hasard il poursuit une fin, toi seul peux deviner, aider, diriger ses intentions secrètes. Tu accepteras en toute bonne foi le vieux récit de la (ienèse, où Jéhovah donne au premier Adam la royauté sur tout ce qui existe ; et si cette royauté est dérisoire, si tu es à la fois l'acteur et le héros inconscient d'une comédie ridicule, tu t'y prêteras de bonne grâce, puisque somme toute le meilleur pour toi est encore d'accepter la duperie et de te rési^'uer !
Mais il ne suffit pas de s'efforcer loyalement vers l'expression humaine de la réalité ni de rendre ses droits à l'imagination poétique considérée comme un instrument de connaissance supérieur à l'analyse scientifique. Il importe encore à la beauté, à la solidité de notre art d'être fondé sur la tradition nationale.
Une des pires erreurs accréditées par les romantiques, ■ a été de voir dans le respect de la tradition l'indice d'un esprit timide et d'un talent sans vigueur. Le grand homme est celui qui ne relève de personne et qui est à lui-même sa loi tout entière. C'est ainsi que le jeune Lamartine était tout fier de la critique adressée à ses Méditations par l'excellent éditeur Firmin-Didot : « Cela ne ressemble à rien. » Nulle originalité n'est plus périlleuse que celle-là. La liberté absolue de l'inspiration, si elle était possible, aboutirait en fin de compte à la barbarie et à l'anarchie littéraire. L'idéal secret des romantiques, c'est le sauvage de Jean-Jacques, qui se retrouve d'ailleurs dans les Manfred, les Lara et les René.