Les Charmettes et les portraits de Mme de Warens
iiAMBÉRv ! Commont prononcer ce nom sans songer aux Cou fessions, sans revoir le clair et lin regard, la taille replMe et la gorge engageante de M"" de Warens, sans rêver de pastorales et de pastels!
En clieniinant dans ce doux pays de Savoie, on remonte en plein xvni'' siècle, on revit la vie de Jean-Jacques, on savoure les réminiscences des lectures de l'adolescence: le style enchanteur du chantre do la nature mêle sa note berceuse au gazouillis des ruisselets et des oiseaux. Huiconque se souvient comprend le charme de la Savoie et s'y retrouve comme en pays connu il raniilifi-.
A quinze cents mètres de ClianihcTy. à mi-colline, s'élève iiih' modeste maisonnette dont le loil d'iuiloi^i' i'uhti;!' d'un t'ouillis de verdure : c'est Les Charmettnx.
Le nom seul vaut une description. Ji- doute que son élymologie
6 LES PORTRAITS lti; MAOAMF. DK WAREN??
soit bien fixée; en tout cas, il peut prêter à deux interprétations, car le lieu est charmant el les charmes, nombreux, y forment des charmilles ombreuses.
La roule qui y conduit suit le lit dun torrent en miniature, petit ruisseau qui filtre en cascatelles multiples ses eaux claires et chantantes; elle longe l'enclos de nombreux cottages juchés sur les coteaux voisins, dont les pontes gazonnées viennent mourir sur de petits murs de pierres ou de rocs niuussus. La voûte verte, formée de hêtres, d'ormeaux et de noyers entrelacés, laisse filtrer des filets de soleil qui sablent «l'or le sol raboteux de la chaussée. Les bruits lointains de la ville se mêlent au doux clapntemoiit de l'eau qu'on entend sourdre de tous eûtes. On revoit Jean-Jacques montant le sentier au bras de « maman » ou lisant assis au bord du chemin, accoté au tronc noueux d'un vieil ormeau.
Enfin, on arrive aux Charmeltes. En bordure de la route, une construction massive, couverte de tuiles plates, frappe tout d'abord: c'est l'ancienne chapelle que M"" de Warens converiil en four; elle sert aujourd'hui de grenier : un cintre muré, surmonté d'armoiries mutilées au ciseau, est le seul vestige île sa première destination.
Aussitôt à droite, une pente en lards, très courte, conduit à un terre-plein soutenu par des murs en maçonnerie. Une ouverture, fermée par une grille, donne accès sur le terre-plein qui abrite les caves de la maison. Celle-ci est une construction un peu lourde, sans style, mais devant laquelle on s'arrête ému et intéressé comme devant un monument consacré cl un culte. N'est-ce pas, en eiïet. un lieu ib- pèlerinage que cette modeste maison de campagne, qui abrita des pensées contenant tout simplement le germe de la Hévotion française?
L'immi-nble se compose d'un rez-de-chaussée et d'un unique étage, surmonté d'un toit d'ardoises élevé, à pente raide, comme dansles pays où laneige est abondante. A droite de la porte d'entrée, une plaque de marbre a été fixée dans la façade par les soins de lléraull de Séchelles, pendani la Uévnlnlion. alors qu'il était commissaire de la Convenlioii à Cbambc-ry. E\U' porte une inscription en vers de M"" d'I^iiinay ou de Hérault lui-même, l'ne glycine séculaire, au tronc énorme, fnriue au-dessus de cette inscriptinii niie véritable frise de verdure, el, enguirlandant chaque fenêtre, pousse ses entrelacs jusqu'au bord de la loiliire.
Le petit domainr. depuis le dé|iart de sa gracieuse et célèbre locataire, passa en plusieurs mains; il appartient aujourd'hui au fils
Li:S POTiTlîAITS ni' MADAMT DK W A H IN S 7
iluD'Ha^panlDi'iiarii'', lequel apiihlié nu Guiili'au.r C/iarmet/e.i[[i<Slj.
lui pénélianl dans la maison, on trouve d'abonl un corridor carré blanchi à la cliaux, au bord duquel s'amorce l'escalier de pierre conduisani à l'élage supi'rieiir. A droite est la salle à manj^er qui donn(> accès dans le salon. Ce salon forme ce qu'on appelle le musée des Cliarnu'lles. Il contient ([uidques rares meubles qui datent soidisant de l'époque de Jean-Jacques, car, d'après M. Mei/ger, M""" de Warens aurait loué les Cbarmettes toutes meublées.
On rcmar(|ue une vieille épinetti- à peu pri»s apbone, sur la([uelle Jean-Jacques se serait livré à ses premiers essais de composition musicale. Une table, au centre de la pièce, supporte l'indispensable registre où les touristes entassent leurs élucubrations plus ou moins prétentieuses et ridicules. Mais la partie la plus intéressante consiste en documents cunceruant M""" de Warens et Jean-Jacques Rousseau, dont le plus grand nombre a été réuni par les soins d'un cliercbeur infatigable doublé d'un érudit : j'ai nommé M. Mel/ger, de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Savoie.
M. Metzger, originaire de Mulhouse, est fixé en Savoie depuis une vingtaine d'années; il occupe ses loisirs à rccbercher tout ce qui concerne Jean-Jaciiues et sa bienfaitrice. Très préparé à ce genre d'études par de nombreuses publications sur Lyon pendant la Mi-volution, il connaît les sources où il faut puiser. L'idée première du musée remonte à la Révolution. A cette époque, la municipalité de Chambéry plai'a sob-nnellenic^iit dans le salon des Cliarnu'ttes un portrait de J.-J. Rousseau, attribué à un bon peintre local, Jean- Baptiste,Peytavin. Ce tableau y est encore. M. Met/ger y a ajouté des autogra^^bes et les portraits inédits ou connus de M'""' de Warens. Grâce à lui, les Cbarmettes sont devenues ce ([u'on jiourrait appeler « le musée Carnavalet » de Cbambéry.
Nous ne nous occuperons que des portraits'. D'après M. Met/ger, tous les portraits de M""" de Warens sont de pure convention, sauf celui (lu musée de Lausanne, d'un auteur inconnu, et attribué à tort à Largillière, et celui, signé de ce peintre, qui appartient actuellement à MrsJ.-R. Fil/.-Gérald, à Londres, après avoir fait partie de l.i collection de sirSamuel Ilammond Russell.à Hoslon. M. Mtignier,ancien conseiller à la Cour d'appel de Chambéry, (jui ;i puldié un iniporlanl ouvrage: Mailanip dr Warens cl ■Jfii>i-Jni<iiirs liousst'air. dit qui' le
1 . Les renseignemfiils qui suivent sont, en partie, |iiiiscs dans les ouvrafjps (Je M.M. .Melzper et .Mufjiiicr, ou ont été fournis pnr eux. ■2. Paris, Calmann l.évy, 1891.