‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 10 sur 91 · I/E POP E E · texte numérisé non relu

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Je tins cette résolution avec une constance cligne, j’ose le dire, du sentiment qui me l'avait fait former. Dès ce moment, je ne vis pi us cette maman si chérie que des yeux d’un véritable fils ; et il est à noter que, quoique ma résolution n'eùtpoiDt sou approbation secrète, comme je ne m’en suis que trop aperçu, elle n’employa jamais, pour m’y faire renoncer, ni propos insinuants, ni caresses, ni aucune de ces adroites agaceries dont les femmes savent user sans se compromettre, et qui manquent rarement de leur réussir. Réduit à me chercher un sort indépendant d’elle et n’en pouvant même imaginer, je passai bientôt à l’autre extrémité, et le cherchai tout en elle. Je l’y cherchai si parfaitement que je parvins presque à m’oublier moi-même. L’ardent désir de lavoir heureuse, à quelque prix que ce ffit, absorbait toutes mes affections : elle avait beau séparer son bonheur du mien, je le voyais mien en dépit d’elle.

Ainsi commencèrent à germer avec mes malheurs les vertus dont la semence était au fond de mon âme, que l’étude avait cultivées, et qui n’attendaient pour éclore que le ferment de l’adversité. Le premier fruit de cette disposition si désintéressée fut d’écarter de mon cœur tout sentiment de haine et d’envie contre celui qui m’avait supplanté. Je voulus au contraire, et je voulus sincèrement, m’attacher à ce jeune homme, le former, travailler à son éducation, lui faire sentir son bonheur, l’en rendre digne s’il était possible, et faire, en un mot, pour lui tout ce qu’Anct avait fait pour moi dans une occasion pareille. Mais la pafité manquait entre les personnes. Avec plus de douceur et de lumière, je n’avais pas le sang-froid et la fermeté d’Anet, ni cette force de caractère qui en imposait,

disait un mot sans esprit. La possession qui n’est pas réciproque n’est rien; c’est la possession du sexe, non de l’individu. » Rousseau voulait posséder madame de Warens et non la maîtresse de Courtilles. Corranckz.

ot dont j'aurais eu besoin pour réussir. Je trouvai encore moins dans ce jeune homme les qualités qu’Anet avait trouvéesenmoi, la docilité, l'attachement, la reconnaissace, surtout le sentiment du besoin que j’avais de ses soins, et l’ardent désir de les rendre utiles. Tout cela manquait ici. Celui que je voulais former ne voyait en moi qu’un pédant importun qui n’avait que du babil. Au contraire, il s’admirait lui-même comme un homme important dans la maison; et, mesurant les services qu'il y croyait rendre sur le bruit qu’il y faisait, il regardait ses haches et ses pioches comme infiniment plus utiles que tous mes bouquins. A quelque égard, il n’avait pas tort ; mais il partait de là pour se donner des airs à faire mourir de rire. Il tranchait avec les paysans du gentilhomme campagnard : bientôt il en fit autant avec moi et avec maman elle-même. Son nom de Vintzenried ne lui paraissait pas assez noble, il le quitta pour celui de M. de Courtillcs ; et c’est sous ce dernier nom qu’il a été connu depuis à Chambéry et en Maurienne, où il s’est marié.

Enfin tant fit l’illustre personnage qu’il fut tout dans la maison et moi rien. Comme, lorsque j'avais le malheur de lui déplaire, c’était maman, et non pas moi qu il grondait, la crainte de l’exposer à ses brutalités me rendait docile à tout ce qu’il désirait; et chaque fois qu’il fendait du bois, emploi qu’il remplissait avec une fierté sans égale, il fallait que je fusse le spectateur oisif et tranquille admirateur de ses prouesses. Ce garçon n’était pourtant pas absolument d’un mauvais naturel ; il aimait maman, parce qu’il était impossible do ne la pas aimer; iL n'avait pas * pour moi de l’aversion, et quand les intervalles de ces fougues permettaient de lui parler, il nous écoutait quelquefois assez docilement, convenant franchement qu’il n’était qu’un sot, après quoi il n’en faisait pas moins de nouvelles sottises. Il avait d’ailleurs une intelligence si bornée et des goûts si bas, qu’il était difficile de lui parler raison,

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et presque impossible de se plaire avec lui. A la possession d’une femme pleine de charmes, il ajouta le ragoût d’une femme de chambre, vieille, rousse, édentée, dont maman avait la patience d’endurer le dégoûtant service, quoiqu’elle lui fit mal au cœur. Je m’aperçus de ce manège et j’en fus outré d’indignation. Mais je m’aperçus d’une autre chose qui m’affecta bien plus vivement encore, et qui me jeta dans un plus profond découragement que tout ce qui m’était arrivé jusqu'alors : ce fut le refroidissement de maman envers moi.

La privation que je m’étais imposée, et qu’elle avait fait semblant d’approuver est une de ces choses que les femmes ne pardonnent point, quelque mine qu’elles fassent, moins par la privation qui en résulte pour ellesmêmes que par l’indifférence qu’elles y voient pour leur possession. Prenez la femme la plus sensée, la plus philosophe, la moins attachée à ses sens; le crime le plus irrémissible que l’homme, dont au reste elle se soucie le moins, puisse commettre envers elle est d’en pouvoir jouir et de n’en rien faire. 11 faut bien que ceci soit sans exception, puisqu’une sj^mpathie si naturelle et si forte fut altérée en elle par une abstinence qui n’avait que des motifs de vertu, d’estime et d’attachement. Dès lors, je cessai de trouver en elle cette intimité des cœurs qui fit toujours la plus douce jouissance du mien. Elle ne s’épanchait plus avec moi que quand elle avait à se plaindre du nouveau venu; quand ils étaient bien ensemble, j’entrais peu dans ses confidences. Enfin elle prenait peu à peu une manière d’être dont je ne faisais plus partie. Ma présence lui faisait plaisir encore, mais elle ne lui faisait plus besoin, et j’aurais passé des jours entiers sans la voir qu’elle ne s’en serait pas aperçue.

Insensiblement je me sentis isolé et seul dans cette même maison dont auparavant j’étais l’àme et où je vivais pour ainsi dire à double. Je m’accoutumai peu à peu à

me séparer de tout ce qui s’y faisait, de ceux même qui l'habitaient ; et pour épargner de cruels déchirements, je m’enfermais avec mes livres, ou bien j’allais soupirer et pleurer à mon aise au milieu des bois. Celte vie me devint tout à fait insupportable. Je sentis que la présence personnelle et l’éloignement de cœur d’uue femme qui m’était si chère irritaient ma douleur, et qu'en cessant de la voir je m’en sentirais moins cruellement séparé. Je formai le projet de quitter sa maison; je le lui dis, et, loin de s’y opposer, elle le favorisa. Elle avait à Grenoble une amie appelée madame Deybens, dont le mari était ami de M. de Mably, grand-prévôt de Lyon. M. Deybens me proposa l’éducation des enfants de M. de Mably. J’acceptai, et je partis pour Lyon sans laisser ni presque sentir le moindre regret d’une séparation dout auparavant la seule idée nous eût donné les angoisses de la mort.

Ce qui me rendait mon état plus insupportable était la comparaison continuelle que j'en faisais avec celui que j’avais quitté : c'était le souvenir de mes Charmettes, de mon jardin, de mes arbres, de ma fontaine, de mon verger, et surtout de celle pour qui j’étais né, qui donnait de l’àme à tout cela. En repensant à elle, à nos plaisirs, à notre innocente vie, il me prenait des serrements de cœur, des étouffements qui m'ôtaient le courage de rien faire. Cent fois j’ai été violemment tenté de partir à l’instant et à pied pour retourner auprès d’elle ; pourvu que je la revisse encore une fois, j’aurais été content de mourir à l’instant môme. Enfin je ne pus résister à ces souvenirs si tendres qui me rappelaient auprès d’elle à quelque prix ' que ce fût. Je me disais que je n’avais pas été assez patient, assez complaisant, assez caressant; que je pouvais encore vivre heureux dans une amitié très-douce en y mettant du mien plus que je n’avais fait Je forme les plus beaux projets du monde, je brûle de les exécuter. Je quitte tout, je renonce à tout, je pars, je vole, j’arrive dans tous

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les mômes transports de ma première jeunesse, et je me revois à ses pieds. Ah! j’y serais mort de joie si j’avais retrouvé dans son accueil, dans ses yeux, dansses caresses, dans son cœur enfin, le quart de ce que j’y trouvais jadis, et que j’y rapportais encore.

Affreuse illusion des choses humaines ! Elle me reçut toujours avec son excellent cœur, qui ne pouvait mourir qu’avec elle; mais je venais rechercher le passé qui n’était plus et qui ne pouvait renaître. A peine eus-je resté une demi-heure avec elle que je sentis mon ancien bonheur mort pour toujours. Je me retrouvai dans la môme situation désolante que j’avais été forcé de fuir, et cela sans que je pusse dire qu’il y avait de la faute de personne; car, au fond, Courtilles n’était pas mauvais, et parut me recevoir avec plus de plaisir que de chagrin. Mais comment me souffrir surnuméraire auprès de celle pour qui j’avais été tout, et qui ne pouvait cesser d’être tout pour moi? Comment vivre étranger dans la maison dont j’étais l’enfant? L’aspect des objets témoins de mon bonheur passé me rendait la comparaison plus cruelle. J’aurais moins souffert dans une autre habitation. Mais me voir rappeler incessamment tant de doux souvenirs , c’était irriter le sentiment de mes pertes. Consumé de vains regrets, livré à la plus noire mélancolie, je repris le train de rester seul hors les heures de repas. Enfermé avec mes livres, j’y cherchais des distractions utiles; et sentant le péril imminent que j’avais tant craint autrefois, je me tourmentais derechef à chercher en moi-même les moyens d’y pourvoir quand maman n’aurait plus de ressource. J’avais mis les choses dans sa maison sur le pied d’aller sans empirer; mais depuis moi tout était changé. Son économe étaitdissipateur; il voulait briller: bon cheval, bon équipage; il aimait à s’étaler noblement aux yeux des voisins ; il faisait des entreprises continuelles en choses où il n’entendait rien. La pension se mangeait d’avance, les

quartiers en étaient engagés, les loyers étaient arriérés, et les dettes allaient leur train. Je prévoyais que cette pension ne manquerait pas d’être saisie et peut-être supprimée. Enfin, je n’envisageais que ruine et désastres, et le moment m’en semblait si proche que j'en sentais d’avance toutes les horreurs,

Mon cher cabinet était ma seule distraction. A force d’y chercher des remèdes contre le trouble de mon âme, je m’avisai d’y en chercher contre les maux que je prévoyais, et revenant à mes anciennes idées, me voilà bâtissant de nouveaux châteaux en Espagne pour tirer cette pauvre maman des extrémités cruelles où je la voyais prête à tomber. Je ne me sentais pas assez savant et ne me croyais pas assez d’esprit pour briller dans la république des lettres, et faire une fortune par cette voie. Une nouvelle idée qui se présenta m’inspira la confiance que la médiocrité de mes talents ne pouvait me donner. Je n’avais pas abandonné la musique en cessant de l'enseigner; au contraire, j’en avais assez étudié la théorie pour pouvoir me regarder au moins comme savant en cette partie. En réfléchissant à la peine que j’avais eue d’apprendre à déchiffrer la note et à celle que j’avais encore à chanter à livre ouvert, je vins à penser que cette difficulté pouvait bien venir de la chose autant que de moi, sachant surtout qu’en général apprendre la musique n’était pour personne une chose aisée. En examinant la constitution des signes, je les trouvais souvent fort mal inventés. Il y avait longtemps que j’avais pensé à noter l'échelle par chiffres pour éviter d’avoir toujours à tracer des lignes et portées, lorsqu’il fallait noter le moindre petit air. J’avais été arrêté par les difficultés des octaves et par celles de la mesure et des valeurs. Cette ancienne idée me revint dans l’esprit, et je vis, en y repensant, que ces difficultés n’éfaientpas insurmontables. J'y rêvai avec succès, et jeparvinsà noter quelqucmusiquequo cefùtpar

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mes chiffres arec la plus grande exactitude, et je puis dire avec la plus grande simplicité. Dès ce moment je crus ma fortune faite; et dans l’ardeur de la partager avec celle à qui je devais tout, je ne songeai qu’à partir pour Paris, ne doutant pas qu’en présentant mon projet à l’Académie je ne fisse une révolution. J’avais rapporté de Lyon quelque argent; je vendis mes livres. En quinze jours ma résolution fut prise et exécutée. Enfin, plein des idées magnifiques qui me l’avaient inspirée et toujours le même dans tous les temps, je partis de Savoie avec mon système de musique, comme autrefois j’étais parti de Turin avec ma fontaine de Héron *.

Là finit le roman de Jean- Jacques; ce roman ne pouvait aller plus loin. Sans doute l’amoureux Jean-Jacques eût pu mettre M. de Courtilles à la porte des Charmettes, mais il voulut sortir lui-même des jardins d’Àrmide. 11 avait maintenant à quitter le pays du cœur pour le pays de l’esprit : la science venait l’enlever au bonheur; car il est écrit que, pour être grand l’homme, on ne

*A chaque livre des Confessions, Mirabeau s’écriait : « C’est la vertu qui parle ; » madame du Deffant disait : « C’est la folie ; » Bernardin de Saint-Pierre écrivait : « C’est la passion. » Connaît-on cette page de Mirabeau :

« Quoi qu’on pense ou quoi qu’on dise de lui pendant encore un siècle (c'est l’espace que l’envie laisse aux détracteurs), il n’exista jamais, peut-être, un homme aussi vertueux que Kousseau, puisqu’il le fut avec la persuasion qu’on ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fut malgré la nature, la fortune elles hommes, qui l’ont accablé de souffrances, de revers, de calomnies, de chagrins et de persécu-

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