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à portée de m’apprécier plus avantageusement qu’elle n’avait fait, elle jugea que, malgré mon air gauche, je valais la peine d’être cultivé pour le monde, et que, si je m’y montrais un jour sur un certain pied, je serais en état d'y faire mon chemin. Sur cette idée, elle s’attachait nonseulement à former mon jugsment, mais mon extérieur, mes manières, à me rendre aimable autant qu’estimable; et s’il est vrai qu’on puisse allier les succès dans le monde avec la vertu, ce que pour moi je ne crois pas, je suis sûr au moins qu’il n’y a pour cela d’autre route que celle qu'elle avait prise et quelle voulait m’enseigner. Car madame de Warens connaissait les hommes, et savait supérieurement l’art de traiter avec eux sans mensonge et sans imprudence, sansles tromper etsanslesfâcher Maiscetartétaitdansson caractère bien plus que dans ses leçons, elle savaitmieux le mettre en pratique que l’enseigner, et j’étais l’homme du monde lemoinspropre à l’apprendre. Aussi tout ce qu’elle fit à cetégard fut-il, peu s’en faut, peine perdue, de même que le soin qu’elle prit de me donner des maîtres pour la danse et pour les armes. Quoique leste et bienpris dans ma taille, jeme pus apprendre à danser un menuet. J’avais tellement pris, à cause de mes cors, l’habitude de marcher du talon, que Roche ne put jamais me la faire perdre; et jamais, avec l'air assez ingambe, je n’ai pu sauter un médiocre fossé. Ce fut encore pis à la salle d'armes. Après trois mois de leçon je tirais encore à la muraille, hors d’état de faire assaut; et jamais je n'eus le poignet assez souple ou le bras assez ferme pour retenir mon fleuret quand il plaisait au maître d’arme de me le faire sauter. Ajoutez que j’avais un dégoût mortel pourcet exercice et pour le maître qui tâchait de m’enseigner. Je n’aurais jamais cru qu’on pût être fier de l’art de tuer un homme. Pour mettre son vaste génie à ma portée, il ne s’exprimait que par des comparaisons tirées de la musique, qu’il ne savait pas. Il trouvait des analogies frap-
L K S CITAR M E T T E S .
pantes entre les bottes de tierce et de quarte et les intervalles musicaux du même nom. Quand il voulait faire une feinte, il me disait de prendre garde à ce dièse, parce que anciennement les dièses s'appelaient des feintes : quand il m’avait fait sauter de la main mon fleuret, il disait en ricanant que c’était une pause. En lin, je ne vis de mes jours un j)édant plus insupportable que ce pauvre homme, avec son plumet et son plastron.
Je lis donc peu de progrès dans mes exercices, que je quittai bientôt par pur dégoût; mais j’en fis davantage dans un art plus utile, celui d'être content de mon sort, et de n’en pas désirer un plus brillant, pour lequel je commençais à sentir que je n’étais pas né. Livré tout entier au désir de rendre «à maman la vie heureuse, je me plaisais toujours plus auprès d’elle; et quand il fallait m’en éloigner pour courir en ville, malgré ma passion pour la musique, je commençais à sentir la gène de mes leçons.
J’ignore si Claude Anet s'aperçut de 1 intimité de notre commerce; j’ai lieu de croire qu’il ne lui fut pas caché. C’était un garçon très-clairvoyant, mais très-discret, qui ne parlait jamais contre sa pensée , mais qui ne la disait pas toujours. Sans me faire le moindre semblant qu’il fut instruit, par sa conduite il paraissait l’être; et celte conduite ne venait assurément pas de bassesse d’âme, mais de ce qu’étant entré dans les principes de sa maîtresse, il ne pouvait désapprouver qu’elle agit conséquemment. Quoique aussi jeune qu’elle, il était si mûr et si grave, qu’il nous regardait presque comme deux enfants dignes d’indulgence, et nous le regardions l’un et l’autre comme un homme respectable dont nous avions l'estime à ménager. Ce no fut qu’après qu’elle lui fut infidèle que je connus bien tout l’attachement qu’elle avait pour lui. Comme elle savait que je ne pensais, ne sentais, ne respirais que par elle, elle me montrait combien elle l’aimait,
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afin que je l’aimasse de même; et elle appuyait encore moins sur son amitié pour lui que sur son estime , parce que c'était le sentiment que je pouvais partager le plus pleinement. Combien de fois elle attendrit nos cœurs et nous fit embrasser avec larmes, en nous disant que nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie! Et que les femmes qui liront ceci ne sourient pas malignement. Avec le tempérament qu’elle avait, ce besoin n’était pas équivoque ; c’était uniquement celui de son cœur.
Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être sur la terre.
Nous nous aimions tous trois, que nous étions heureux !
C’est Voltaire qui dit cela, quand il est trahi par Aurore de Livry. Jean-Jacques pousse le même cri moins gaiement, mais avec l’enthousiasme de l’âge d’or.
Rousseau qui peint si juste, même quand il voit faux, ne fait pas bien comprendre Claude Anet. Il indigne le cœur contre madame de Warens, en représentant son rival comme un simple personnage de la basse-cour *.
* Voici comment Claude Anet jugeait Rousseau :
« C'est à cette époque qu'un jeune Genevois fut adressé à madame de Warens. Elle le reçut avec cette bonté qui lui était naturelle; elle s’employa inutilement pour lui trouver une place : c’était un inconstant qui ne voulait rien faire : il finissait par venir se jeter à ses pieds, en la conjurant de le garder avec elle : je fus chargé de sa conduite : quand il ne faisait point de
Claude Anet était arrivé chez madame de Warens à peu près comme Jean-Jacques Rousseau.
Cette lettre, reproduite dans ses mémoires apocryphes, le peint dans sa physionomie originale : « Lorsque j’entrai dans le Chablais , j’étais sans argent; il fallait pourtant vivre. Mon manuscrit à la main, je me présentai chez un curé, qui me reçut avec tant d’affabilité, que je restai environ quinze jours avec lui ; je m’amusai à chercher quelques simples autour du presbytère ; nous finissions la journée en buvant un vin gai et en
la musique avec madame de Warens, il venait herboriser avec moi, ou dérangeait mon herbier et mes livres.
« Le jeune Rousseau était regardé comme l’enfant de la maison; ma bonne maîtresse, qu’il appelait sa maman, lui donna des maîtres; mais le maître de musique fut le seul qui put se féliciter des progrès de son élève.
« La pitié fut d'abord le seul motif qui porta madame de Warens à prendre soin du jeune Rousseau : elle l'adopta pour son fils, parce qu’il avait abandonné sa patrie et sa religion. Les peines que semblait lui promettre la singularité de son caractère, sa jeunesse, sa candeur relevée de malice, tout concourait chaque jour à faire naître dans le cœur de madame de Warens un sentiment plus tendre que celui de la pitié. Les délices de l'amitié nous cachent souvent les pièges de l'amour ; et notre faiblesse est telle que, lorsque nous nous apercevons de notre erreur, nous la chérissons encore. Une circonstance que je n’ûublierai jamais me dévoila leur naturelle tendresse. C’était la veille de la fête de madame de Warens : ma maltresse était assise sous un berceau de fleurs, où était un banc de gazon: Rousseau était à son côté. Je fus surpris, en les abordant, de trouver leurs yeux mouillés de larmes. Je lus dans le cœur de l’un et de l'autre. Leur ingénuité n’attendit pas mes interrogations pour me faire part de leur tendresse. »
faisant boire de la tisane à la servante qui avait la jaunisse. Quand je voulus partir, il me fit présent d’un louis : je lui laissai sept à huit paquets de thé et sa servante bien portante.
« Ce fut dans le cours de mes voyages, où je ne recevais l’hospitalité que des âmes bienfaisantes, que je trouvai madame de Warens : le ciel semblait m’avoir destiné cette heureuse rencontre. Aussitôt qu’elle me vit, elle parut s’intéresser à mon sort : elle me questionna sur mon pays, sur mon état et sur ma religion. Il n’en fallut pas davantage pour qu’elle ne m’abandonnât plus. Elle me donna un asile dans sa maison ; et, dès cet instant, je devins homme de confiance. Je justifiai le choix qu’elle venait de faire, lorsque le soir, raisonnant avec elle, je lui parlai des plantes que je connaissais, de leurs propriétés ; enfin, lorsque je lui présentai les paquets de thé qui me restaient. Elle avait à son service une jeune et belle Fribourgeoise, nommée Merceret. Elle l’appela aussitôt, et lui recommanda de mettre la théière auprès du feu, pour y faire infuser le thé que j’avais apporté, parce qu’elle voulait en prendre avant de se coucher. »
On voit que Claude Anet n’entre pas comme un domestique chez madame de Warens; c’était un
LES CHARMETIES.
savant manqué, un apothicaire sans boutique, un peu plus pédant que savant, mais un peu plus herboriste que jardinier.
L’historien de Jean-Jacques, M. Musset-Pathay , ne dit pas de Claude Anet qu’il était domestique de madame de Warens, il dit qu’il était son commensal.
A ce titre, on comprend presque les heures d’oubli de madame de Warens. Avant que Jean- Jacques ne fût sacré homme de génie, il n'y avait pas très-loin d’Anet à Rousseau, — du moins à la surface. — C’étaient deux naturalistes, deux rêveurs des montagnes, deux aventuriers qui cherchaient bon souper et bon gîte, — bon lit, quand cela se trouvait. — Ils avaient même chacun un herbier chez madame de Warens.
Claude Anet a été à Annecy la préface un peu grossière du roman de Jean- Jacques aux Charmettes. Claude Anet n’a pas écrit ses confessions, mais il n’a pas moins été romanesque que Jean- Jacques. Il a laissé quelques pages trouvées par le général Doppet *, dans les papiers de madame de
* Pourquoi le frère du général a-t-il gâté ces pages toutes simples sous ses fleurs de rhétorique? Voyez les Mémoires de Claude Anet.
L’ÉPOPKE.
Warens, qui témoignent d’un esprit sinon lettré, du moins curieux. Il y peint sa protectrice sous les couleurs les plus douces, mais il jette un regard de misanthropie sur sa maison; on voit que c’est lui qui paye les folies et les gens. Le plus souvent, comme la châtelaine n’a pas le sou, il se plaint des « écumeurs de marmites » qui viennent lui prendre sa place à table.
« D’une beauté assez rare, sensible et vertueuse, ne pouvant croire qu’il existât sur la terre des hommes capables de tromper, elle passait toute sa vie à partager sa fortune avec les malheureux et les courtisans. »
Claude Anet est de l'école de Jean-Jacques : pour l’un comme pour l’autre, les femmes sont vertueuses quand elles sont sensibles. Il continue :
« Le père de madame de Warens lui avait tellement fasciné l’esprit par les prodiges des alchimistes, qu’elle croyait facilement à la recette du premier étranger que la faim enhardissait à se présenter chez elle. Parler chimie ou alchimie était une puissante lettre de recommandation. J’ai vu à sa table, pendant son séjour à Annecy, quatorze souffleurs : il y en avait, je crois, de toutes les nations; et ce qui m’amusiit d’un côté, c’est qu’ils
se disaient tous d’habiles gens ; mais, d’une autre part, ce qui me donnait lieu de faire de vives représentations à madame de Warens, c’est qu’après avoir bien rempli ces savants, il fallait finir par leur garnir les mains de ce métal qu’ils se flattaient de fabriquer.
« Malgré mes représentations journalières , les fourneaux furent dressés par un Romain, vêtu comme un abbé : les creusets et le charbon furent achetés aux frais de madame de Warens. Cet homme ainsi costumé n’annonçait qu’un escroc : sa mine ne me trompa point. Après une folle dépense de vingt louis, il s’en fit remettre cinquante pour aller à Genève chercher les drogues nécessaires à l’opération, et partit de grand matin, laissant sur sa table un billet à l’adresse de madame de Warens, dans lequel il lui marquait ironiquement qu’il allait ailleurs faire de l’or.
« Je croyais que cette leçon corrigerait madame de Warens ; je m’aperçus malheureusement quelque temps après de mon erreur. Elle avait contracté ce vice dès ses jeunes ans ; elle était incorrigible : c’est ce qui me fit prendre la ferme résolution de la quitter. C’est pourquoi, quelques jours après cette aventure, je me transportai dans sa
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chambre, les livres à la main, en lui disant que je venais lui rendre compte de mon administration. — Vous n’avez, lui dis-je, que deux mille livres de pension; vous faites néanmoins une dépense qui excède de beaucoup votre revenu : je ne veux pas passer dans le monde pour avoir contribué à votre ruine. — Voyant donc que je voulais la quitter, elle fit des instances pour me retenir : comme je paraissais inflexible, elle me gagna par ses larmes, et je finis par en verser avec elle. »
Voilà l’heure critique. C’est ici que se révèle la femme sensible et vertueuse. Pleurer à deux, c’est se perdre à deux ; mais jusqu’où se sont-ils perdus?
« Je m’aperçus, mais trop tard, que je venais de m’engager pour la vie, et que la mort seule pourrait me séparer d’elle. Je promis de rester : j’avoue que cela ne me coûta guère. Je mis pourtant à ce nouvel engagement les conditions suivantes : que je renverserais tous les fourneaux, que je briserais tous les creusets, que je jetterais au feu toutes ces infâmes recettes, qui ne devaient leur origine qu’à la filouterie. Elle consentit que son cabinet en fût dégarni; mais, ayant la tête meublée de faux systèmes, il fallait du temps pour la distraire : je pris le parti de lui lire
Tournefort et mes barbouillages d’histoire naturelle. C’est là, lui dis-je, qu’il faut chercher l’or. Nous ne pensions déjà plus qu’à parcourir les campagnes pour y chercher des simples; nous avions fait diverses courses aux environs d’Annecy, et du peu que nous en avions ramassé, elle en tirait des baumes dont elle soulageait les pauvres : telle était son occupation, quand un banqueroutier d’une petite ville de France vint lui mettre en tête d’élever une manufacture de drap, et de composer les teintures. Je fus consulté sur cet objet ; je ne me connaissais guère plus en fabrique de drap et en teinture qu’en alchimie; mais j’avais assez de notions pour m’apercevoir que, dans une semblable entreprise, il fallait des fonds considérables, et madame de Warens n’en avait point. Cet homme au grand projet demandait deux mille livres pour commencer, et personne n’avait le sou. Madame de Warens parut tellement entichée de ce nouveau dessein, elle me sollicita avec tant d’ardeur, que je devins aussi fou qu’elle; je vendis un petit patrimoine que mes père et mère, morts depuis quelques années, m’avaient laissé à Montra, d’où je revins avec mille livres de Savoie : je volai les porter à madame de Wa-
rens; elle ne les accepta qu’à titre de prêt, à condition qu’elle m’en passerait une promesse, mais cet argent, avec le peu qu’elle avait ramassé, fut dissipé en moins d’une année. La tête pleine de son projet, dans la ferme croyance d’avoir conquis le Pérou, elle tenait table ouverte, et chacun, sur le bruit répandu qu’on allait élever une fabrique de drap à Annecy, venait donner son assentiment ; tous ces écumeurs de marmite, tous ces écornifleurs approuvaient cet établissement; il devait enrichir tout le monde; il y eut jusqu’à un frère capucin qui vint offrir son concours et qui fut nourri chez madame de Warens pendant plus de six mois. »
Cet intérieur de madame de Warens n’est-il pas peint avec un vif accent de vérité ? C’est du Claude Anet retouché par le frère du général Doppet, mais lui-même avait beaucoup hanté la tradition.
Et maintenant que nous pardonnons un peu plus à madame de Warens d’avoir été trop hospitalière à Claude Anet, rouvrons les Confessions.
Tous nos vœux, nos soins, nos cœurs étaient en commun. Itien n’eu passait au delàde ce petit cercle. L’habitude de vivre ensemble et d’y vivre exclusivement devint si grande, que, si dans nos repas un des (rois manquait
où qu’il vint uu quatrième, tout était dérangé; ut, malgré nos liaisons particulières, les tôte-à-tête nous étaient moins doux que la réunion. Ce qui prévenait entre nous la gêne était une extrême confiance réciproque, ce qui prévenait l’ennui était que nous étions tous fort occupés. Maman, toujours projetante et toujours agissante, ne nous laissait guère oisifs ni l’un ni l'autre; et nous avions encore chacun pour notre compte de quoi bien remplir notre temps. Selon moi, le désœuvrement n’est pas moins le fléau de la société que celui de la solitude. Rien ne rétrécit plus l’esprit, rien n’engendre plus de riens, de rapports, de caquets, de tracasseries, de mensonges, que d’être éternellement renfermés les uns vis-à-vis des autres dans une chambre, réduits pour tout ouvrage à babiller continuellement. Quand tout le monde est occupé, l’on ne parle que quand on a quelque chose à dire; mais quand on ne fait rien, il faut absolument parler toujours, et voilà de toutes les gênesla plus incommode et la plus dangereuse. J’ose même aller plus loin: et je soutiens que, pour rendre un cercle vraiment agréable, il faut non-seulement que chacun y fasse quelque chose, mais quelque chose qui demande un peu d’attention. Faire des nœuds, c’est ne rien faire, et il faut tout autant de soin pour amuser une femme qui fait des nœuds, que celle qui tient les bras croisés; mais quand elle brode, c’est autre chose; elle s’occupe assez pour remplir les intervalles du silence. Ce qu’il y a de choquant, de ridicule, est de voir pendant ce temps une douzaine do flandrins se lever, s’asseoir, aller, venir, pirouetter sur leurs talons, retourner deux cents fois les magots de la cheminée, et fatiguer leur Minerve à maintenir un intarissable flux de paroles. La belle occupation! Ces gens-là, quoi qu’ils fassent, seront toujours à charge aux autres et à eux-mêmes. Quand j’étais àMoitiers, j’allais faire des lacets chez mes voisines; si je retournais dans le monde, j’aurais toujours
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dans ma poche un bilboquet, et j'en jouerais toute la journée pour me dispenser de parler quand je n’aurais rien à dire. Si chacun en faisait autant, les hommes deviendraient moins méchants, leur commerce deviendrait plussûr, et, je pense, plus agréable. Enfin, que les plaisants rient s’ils veulent, mais je soutiens que la seule morale à la portée du présent siècle est la morale du bilboquet.
Au reste, on ne nous laissait guère le soin d’éviter l’ennui par nous-mêmes, et les importuns nous en donnaient trop par leur affluence pour nous en laisser quand nous restions seuls. L’impatience qu’ils m’avaient donnée autrefois n’était pas diminuée, et toute la différence était que j’avais moins de temps pour m’y livrer. La pauvre maman n’avait point perdu son ancienne fantaisie d’entreprises et de systèmes. Au contraire, plus ses besoins domestiques devenaient pressants, plus, pour y pourvoir, elle se livrait à ses visions; moins elle avait de ressources présentes, plus elle s’en forgeait dans l’avenir. Le progrès des ans ne faisait qu’augmenter en elle cette manie ; et, à mesure qu’elle perdait le goût des plaisirs du monde et de la jeunesse, elle le remplaçait par celui des secrets et des projets. La maison ne désemplissait pas de charlatans, de fabricants, de souffleurs, d’entrepreneurs de toute espèce, qui, distribuant par millions la fortune et les espérances, avaient en attendant besoin d’un écu. Aucun ne sortait de chez elle à vide; et l’un de mes étonnements est qu’elle ait pu suffire aussi longtemps à tant de profusions sans en épuiser la source, et sans lasser ses créanciers.
Le projet dont elle était le plus occupée au temps dont je parle, et qui n’était pas le plus déraisonnable qu’elle eût formé, était de faire établir à Chambéry un jardin royal de plantes avec un démonstrateur appointé ; et l’on comprend d’avance à qui cette place était destinée. La position de cette ville au milieu des Alpes était très-favorableà la botanique; et maman, qui faisait toujours suivre un projet
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par un autre, y joignait celui d'un collège de pharmacie, qui véritablement paraissait utile dans un pays aussi pauvre, où les apothicaires étaient presque les seuls médecins. La retraite du proto-médecin Grossi à Chambéry, après la mort du roi Victor, lui parut favoriser beaucoup celte idée, et la lui suggéra peut-être. Quoi qu’il en soit, elle se mit à cajoler Grossi, qui pourtant n’était pas trop cajolable; car c’était bien le plus caustique et plus brutal monsieur que j’aie jamais connu. On en jugera par deux ou trois traits que je vais citer pour échantillon.
Un jour il était eu consultation avec d’autres médecins, un entre autres qu’on avait fait venir d’Annecy, et qui était le médecin ordinaire du malade. Ce jeune homme, encore mal appris pour un médecin, osa n’ètre pas de l’avis de monsieur le proto; celui-ci, pour toute réponse, lui demanda quand il s’en retournait, par où il passait, et quelle voiture il prenait. L’autre, après l’avoir satisfait, lui demande à son tour s’il y avait quelque chose pour son service. « Rien, rien, dit Grossi, sinon que je veux m’aller mettre à une fenêtre sur votre passage, pour avoir le plaisir de voir passer un âne à cheval. » Il était aussi avare que riche et dur. Un de ses amis voulut un jour lui emprunter de l’argent avec de bonnes sûretés. « Mon ami, dit-il en lui serrant le bras et grinçant les dents, quand saint Pierre descendrait du ciel pour m’emprunter dix pistoles, et qu’il me donnerait la Trinité pour caution, je ne les lui prêterais pas. »
Un jour, invité à dîner chez M. le comte Picon, gouverneur de Savoie et très-dévot, il arrive avant l’heure, et Son Excellence, alors occupée à dire le rosaire, lui en propose l’amusement. Ne sachant trop que répondre, il fit une grimace affreuse et se met à genoux. Mais à peine avait-il récité deux ave, que, n’y pouvant plus tenir, il se lève brusquement, prend sa canne, et s’en va sans mot dire, Le comte Picon court après, et lui crie : « Monsieur
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Grossi, monsieur Grossi, restez donc; vous avez là-bas à la broche une excellente bartavelle. — Monsieur le comte, lui répond l’autre en se retournant, vous me donneriez un ange rôti que je ne resterais pas. » Voilà quel était M. le protomédecin Grossi, que maman entreprit et vint à bout d’apprivoiser. Quoique extrêmement occupé, il s’accoutuma à venir très-souvent chez elle, prit Anet en amitié, marqua faire cas de ses connaissances, en parlait avec estime, et, ce qu’on n’aurait pas attendu d’un pareil ours, affectait de les traiter avec considération pour effacer les impressions du passé. Car, quoique Anet ne fût plus sur le pied d’un domestique, on savait qu’il l’avait été ; et il ne fallait pas moins que l’exemple et l'autorité de M. le proto-médecin pour donner, à cet égard, le ton qu’on n’aurait pas pris de tout autre. Claude Anet, avec un habit noir, une perruque bien peignée, un maintien grave et décent, une conduite sage et circonspecte, des connaissances assez étendues en matière médicale et en botanique, et la faveur du chef de la faculté, pouvait raisonnablement espérer de remplir avec applaudissement la place de démonstrateur royal des plantes, si l’établissement projeté avait lieu : et réellement Grossi en avait goûté le plan, l’avait adopté, et n’attendait pour le proposer à la cour que le moment où la paix permettrait de songer aux choses utiles, et laisserait disposer de quelque argent pour y pourvoir.
Mais ce projet, dont l’exécution m'eût probablement jeté dans la botanique, pour laquelle il semble que j’étais né, manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins les mieux concertés. J'étais destiné à devenir, par degrés, un exemple des misères humaines. On dirait que la Providence, qui m’appelait à ces grandes épreuves, écartait de la main tout ce qui m’eût empêché d’y arriver. Dans une course qu’Anet avait été faire au haut des montagnes pour aller chercher du génipi, plante rare qui ne croît que sur les Alpes, et dont M. Grossi avait besoin, ce
pauvre garçon s'échauffa tellement qu’il gagna une pleurésie dont le génipi neputle sauver, quoiqu’il y soit, diton, spécifique: et, malgré tout l’art de Grossi, qui certainement était un habile homme, malgré les soins infinis que nous prîmes de lui, sa bonne maîtresse et moi, il mourut le cinquième jour entre nos bras, après la plus cruelle agonie, durant laquelle il n’eut d’autres exhortations que les miennes; et je les lui prodiguai avec des élans de douleur et de zèle qui, s’il était en état de m’entendre, devaient être de quelque consolation pour lui. Voilà comment je perdis le plus solide ami que j’eus en toute ma vie, homme estimable et rare, à qui la nature tint lieu d’éducation, qui nourrit dans la servitude toutes les vertus des grands hommes, et à qui peut-être il ne manqua, pour se montrer tel à tout le monde, que de vivre et d’être placé.
Le lendemain, j’en parlais avec maman dans l’affliction la plus vive et la plus sincère, et tout d’un coup, au milieu de l’entretien, j’eus la vile et indigne pensée que j’héritais de ses nippes, et surtout d’un bel habit noir qui m’avait donné dans la vue. Je le pensai, par conséquent, je le dis, car près d’elle c’était pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu’elle avait faite que ce lâche et odieux mot, le désintéressement et la noblesse d’âme étant des qualités que le défunt avait éminemment possédées *. Lapauvre femme, sans rien répondre, se tourna de l’autre côté, et se mit à pleurer. Chères et précieuses larmes! Elles’ furent entendues, et coulèrent toutes dans mon cœur; elles y lavèrent jusqu’aux dernières traces d'un sentiment bas et malhonnête; il n’y en est jamais entré depuis lors,
* Cette oraison funèbre prouve que Jean-Jacques reconnaissait enfin un homme et non un valet dans son rival. Ce bel habit noir indique encore que Claude Anet avait ses coudées franches dans la maison.
Cette perte causa à maman autant de préjudice que de douleur. Depuis ce moment, ses affaires ne cessèrent d’aller en décadence. Anet était un garçon sage et rangé, qui maintenait l’ordre dans la maison de sa maîtresse. On craignait sa vigilance, et le gaspillage était moindre. Ellemôme craignait sa censure, et se contenait davantage dans ses dissipations.
Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, pour laquelle j’avais aussi peu d'aptitude que de goût; je la remplis mal. J’étais peu soigneux, j'étais fort timide; tout en grondant à part moi, je laissais tout aller comme il allait. D’ail leurs, j’avais bien obtenu la confiance, mais non pas la même autorité. Je voyais le désordre, j’en gémissais, je m’en plaignais, et je n’étais pas écouté. J’étais trop jeune et trop vif pour avoir le droit d’être raisonnable ; et, quand je voulais me mêler de faire le censeur, maman me donnait de petits soufflets de caresses, m’appelait son petit Mentor, et me forçait à reprendre le rôle qui me convenait.
Le sentiment profond de la détresse, où ses dépenses peu mesurées devaient nécessairement la jeter tôt ou tard, me fit une impression d’autant plus forte, qu’étant devenu l’inspecteur’de sa maison, je jugeais par moi-même de.l’inégalité de la balance entre le doit etl’oroïV. Je date de cette époque le penchant à l’avarice que je me suis toujours senti depuis ce temps-là. Je n’ai jamais été follement prodigue que par bourrasques; mais jusqu’alors je ne m’étais jamais fort inquiété si j’avais peu ou • beaucoup d’argent, Je commençai à faire cette attention, et à prendre du souci de ma bourse. Je devenais vilain par un motif très-noble : car, en vérité, je ne songeais qu'à ménager à maman quelque ressource dans la catastrophe que je prévoyais. Je craignais que ses créanciers ne fissent saisir sa pension, qu’elle ne fût tout à fait supprimée; et je m’imaginais, selon mes vues étroites, que mon petit
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magot lui serait alors d’un grand secours. Mais pour le faire, et surtout pour le conserver, il fallait me cacher d’elle ; car il n’eût pas convenu, tandis qu’elle était aux expédients, qu’elle eût su que j’avais de l’argent mignon. J’allais donc cherchant par-ci par-là de petites caches où je fourrais quelques louis en dépôt, comptant augmenter ce dépôt sans cesse, jusqu’au moment de le mettre à ses pieds. Mais j’étais si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu’elle les éventait toujours; puis, pour m’apprendre qu’elle les avait trouvées, elle ôtait ce que j’y avais mis, et en mettait davantage on autres espèces. Je venais tout honteux rapporter à la bourse commune mon petit trésor, et jamais elle ne manquait de l’employer en nippes ou meubles à mon profit, comme épée d’argent, montre ou autre chose pareille.
Bien convaincu qu’accumuler ne me réussirait jamais et serait pour elle une mince ressource, je sentis enfin que je n’en avais point d’autre, contre le malheur que je prévoyais, que de me mettre en état de pourvoir à sa subsistance, quand, cessant de pourvoir à la mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer. Malheureusement, jetant mes projets du côté de.mes goûts, je m’obstinais à chercher follement ma fortune dans la musique ; et, sentant naître des idées et des chants dans ma tête, je crus qu’aussitôt que je serais en état d’en tirer parti, j’allais devenir un homme célèbre , un Orphée moderne, dont les sons devaient attirer tout l’argent du Pérou. Ce dont il s’agissait pour moi, commençant à lire passablement la musique, était d’apprendre la composition. La difficulté était de trouver quelqu’un pour me l’enseigner; car avec mon Rameau seul je n’espérais pas y parvenir moi-même, et, depuis le départ de M. Le Maître, il n’y avait personne en Savoie qui entendît rien à l’harmonie.
Rien ne m’a plus coûté dans la pratique delà musique que de sauter aussi légèrement d’une partie à l’autre, et
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d’avoir l’œil à la fois sur toute une partition. A la manière dont je me tirai de cette entreprise, M. de Senneterre dut être tenté de croire que je ne savais pas la musique. Ce fut peut-être pour vérifier ce doute qu’il me proposa de noter une chanson qu’il voulait donner à mademoiselle de Menthon. Je ne pouvais m’en défendre. Il chanta la chanson ; j’écrivis même sans le faire beaucoup répéter. Il la lut ensuite, çt trouva, comme il est vrai; qu’elle était très-correctement notée. Il avait vu mon embarras, il prit plaisir à faire valoir ce petit succès. C’était pourtant une chose très-simple. Au fond, je savais fort bien lamusique;je nemanquais que de cette vivacité du premier coup d’œil que je n’eus jamais sur rien, et qui ne s’acquiert en musique que par une pratique consommée. Quoi qu’il en soit, je fus sensible à l’honnête soin qu’il prit d’effacer dans l’esprit des autres et dans le mien la petite honte que j’avais eue; et, douze ou quinze ans après, me trouvant avec lui dans diverses maisons de Paris, je fus tenté plusieurs fois de lui rappeler cette petite anecdote, et de lui montrer que j’en gardais le souvenir, Mais il avait perdu les yeux depuis ce temps-là. Je craignais de renouveler ses regrets en lui rappelant l’usage qu’il en avait su faire, et je me tus.
Je touche au moment qui commence à lier mon existence passée avec la présente. Quelques amitiés de ce temps-là, prolongées jusqu’à celui-ci, me sont devenues bien précieuses. Elles m’ont souvent fait regretter cette heureuse obscurité où ceux qui se disaient mes amis l’étaient et m'aimaient pour moi, par pure bienveillance, non par vanité d’avoir des liaisons avec un homme connu, ou par le désir secret de trouver ainsi plus d’occasions de lui nuire.
M. de Conzié, gentilhomme savoyard, alors jeune et aimable, eut la fantaisie d’apprendre la musique, ou plutôt de faire connaissance aveu celui qui l’enseignait.
Avec de l’esprit et du goût pour les belles connaissances, M. de Conzié avait une douceur de caractère qui le rendait très-liant, et je l’étais beaucoup moi-mème pour les gens en qui je la trouvais. La liaison fut bientôt faite*. Le germe de littérature et de philosophie qui commençait à fermenter dans ma tête, et qui n’attendait qu’un peu de culture et d'émulation pour se développer tout à fait, les trouvait en lui. M. de Conzié avait peu de disposition pour la musique ; ce fut un bien pour moi : les heures des leçons se passaient à toute autre chose qu’à solfier. Nous déjeunions, nous causions, nous lisions quelques nouveautés, et pas un mot de musique. La correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse faisait du bruit alors; nous nous entretenions souvent de ces deux hommes célèbres, dont l’un, depuis peu sur le trône, s’annonçait déjà tel qu’il devait un jour se montrer, et dont l’autre, aussi décrié qu’il est admiré maintenant, nous faisait plaindre le malheur qui semblait le poursuivre, et qu’on voit si souvent être l’apanage des grands talents. Le prince de Prusse avaitété peu heureuxdans sa jeunesse, et Voltaire semblait fait pour ne l’être jamais. L’intérêt que nous prenions à l'un et à l’autre s’étendait à tout ce qui s’y rapportait. Rien de tout ce qu’écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces lectures m’inspira le désir d’apprendre à écrire avec élégance, et tâcher d’imiter le beau coloris de cet auteur dont j’étais enchanté. Quelque temps après parurent ses Lettres philosophiques : quoiqu’elles ne soient assurément pas son meilleur ouvrage, ce fut celui qui m’attira le plus vers l’étude; et ce goût naissant ne s’éteignit plus depuis ce tempslà.
* Je l’ai revu depuis, et je l’ai trouvé toialement transformé. Oh! le grand magicien que M. de Choiseul! Aucune de mes anciennes connaissances n’a échappé à ses métamorphoses.
L'ÉPOPÉE
Mais le moment n’était pas venu de m’y livrer tout de bon. Il me restait encore un penchant un peu volage, un désir d’aller et venir qui s’était plutôt borné qu’éteint, et que nourrissait le train de la maison de madame de Warens, trop bruyant pour mon humeur solitaire. Ce tas d’inconnus qui lui affluaient journellement de toutes parts, et la persuasion où j’étais que tous ces gens-là ne cherchaient qu’à la duper chacun à sa manière, me faisaient un vrai tourment de mon habitation. Depuis qu’ayant suc. cédé à Claude Anet dans la confidence de sa maltresse je suivais de plus près l’état de ses affaires, j’y voyais un progrès en mal dont j’étais effrayé. J’avais cent fois remontré, prié, pressé, conjuré, et toujours inutilement. Je m’étais jeté à ses pieds, je lui avais fortement représenté la catastrophe qui la menaçait, je l’avais vivement exhortée à réformer sa dépense, à commencer par moi, à souffrir plutôt un peu tandis qu'elle était encore jeune, que, multipliant toujours ses dettes et ses créanciers, de s’exposer sur ses vieux jours à leurs vexations et à la misère. Sensible à mon zèle, elle s’attendrissait avec moi, et me promettait les plus belles choses du monde. Un croquant «arrivait-il I à l’instant tout était oublié. Après mille épreuves de l’inutilité de mes remontrances, que me restait-il à faire que de détourner les yeux du mal que je ne pouvais prévenir? Je m’éloignais de la maison dont je ne pouvais garder la porte ; je faisais de petits voyages à Nyons, à Genève, à Lyon, qui, m’étourdissant sur ma peine secrète, en augmentaient en même temps le sujet par ma dépense. Je puis jurer que j’en aurais souffert tous les retranchements avec joie si maman eût vraiment profité de cette épargne; mais, certain que ce que je refusais passait à des fripons, j’abusais de sa facilité pour partager avec eux ; et, comme le chien qui revient de la boucherie, j’emportais mon lopin du morceau que je n’avais pu sauver.
Les prétextes ne me manquaient pas pour tous ces
voyages : maman seule m’en eût fourni de reste, tant elle avait partout de liaisons, de négociations, d’affaires, de commissions à donner à quelqu’un de sûr. Elle ne demandait qu’à m’envoyer, je ne demandais qu’à aller; cela ne pouvait manquer de faire une vie assez ambulante.
Je passai deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magisters, les projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose à l’autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degré vers l’étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d’en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu.
Je voyais beaucoup à Chambéry un jacobin professeur de physique, bon homme de moine dont j’ai oublié le nom, et qui faisait souvent de petites expériences qui m’amusaient extrêmement. Je voulus à son exemple, et aidé des Récréations mathématiques d'Ozanam, faire de l’encre de sympathie. Pour cet effet, après avoir rempli une bouteille plus qu’à demi de chaux vive, d’orpiment et d’eau, je la bouchai bien. L'effervescence commença presque à l’instant très-violemment. Je courus à la bouteille pour la déboucher, mais je n’y fus pas,à temps; elle me sauta au visage comme une bombe. J’avalai de l’orpiment, de la chaux; j’en faillis mourir. Je restai aveugle plus de six semaines, et j’appris ainsi à ne pas me mêler de physique expérimentale sans en savoir les éléments.
Cette aventure m’arriva mal à propos pour ma santé, qui depuis quelque temps s'altérait sensiblement. Je ne sais d’où venait qu’étant bien conformé par le coffre, et ne faisant d’excès d’aucune espèce, je déclinais à vue d’œil. J’ai une assez bonne carrure, la poitrine large, mes poumons doivent y jouer à l’aise ; cependant j'avais la courte haleine, je me sentais oppressé, je soupirais involontairement, j'avais des palpitations, je crachais du sang; la fièvre
surviut, et je n’eu ai jamais été bien quitte. Comment peuton tomber dans cet état à la fleur de l’âge, sans avoir aucun viscère vicié, sans avoir rien fait pour détruire sa santé?
L’épée use le fourreau, dit-on quelquefois, voilà mon histoire. Mes passions m'ont fait vivre, et mes passions m’ont tué. Quelles passions? dira-t-on. Des riens; les choses du monde les plus puériles, mais qui m’affectaient comme s’il se fût agi de la possession d'Hélène ou du trône de l’univers. D’abord les femmes. Quand j’en eus une, mes sens furent tranquilles, mais mon cœur ne le fut jamais: les besoins de l’amour me dévoraient, même au sein de la jouissance. J’avais une tendre mère, une amie chérie, mais il me fallait une maîtresse. Je me la figurais à sa place; je me la créais de mille façons pour me donner le change à moi-môme. Si j’avais cru tenir maman dans mes bras quand je l’y tenais, mes étreintes n’auraient pas été moins vives, mais tous mes désirs se seraient éteints; j’aurais sangloté de tendresse, mais je n’aurais pas joui. Jouir! ce sort est-il fait pour l’homme? Ah! si jamais une seule fois en ma vie j’avais goûté toutes les délices de l’amour, je n’imagine pas que ma frôle existence y eût pu suffire : je serais mort sur le fait.
J’étais donc brûlant d’amour sans objet, et c'est peut-être ainsi qu’il épuise le plus. J’étais inquiet, tourmenté du mauvais état des affaires de ma pauvre maman, et de son imprudente conduite, qui ne pouvait manquer d'opérer sa ruine totale en peu de temps. Ma cruelle imagination, qui va toujours au-devant des malheurs, me montrait celuilà sans cesse dans tout son excès et dans toutes ses suites. Je me voyais d’avance forcément séparé par la misère de celle à qui j’avais consacré ma vie, et s^ins qui je n’en pouvais jouir. Voilà comment j’avais toujours l’âme agitée. Les désirs et les craintes me dévoraient alternativement.
La musique était pour moi une autre passion moins
fougueuse, mais non moins consumante par l’ardeur avec laquelle je m’y livrais, par l'étude opiniâtre des obscurs livres de Rameau, par mon invincible obstination à vouloir en charger ma mémoire qui s’y refusait toujours, par mes courses continuelles, par mes compilations immenses que j’entassais, passant souvent à copier des nuits entières. Et pourquoi m’arrêter aux choses permanentes, tandis que dans toutes les folies qui passaient par mon inconstante tête, les goûts fugitifs d’un seul jour, un voyage, un concert, un souper, une promenade à faire, un roman à lire, une comédie à voir, tout ce qui était le moins du monde prémédité dans mes plaisirs et dans mes affaires, devenaient pour moi tout autant de passions violentes, qui, dans leur impétuosité ridicule, me donnaient le plus de vrai tourment? La lecture dos malheurs imaginaires de Clévelandj faite avec fureur et souvent interrompue m’a fait faire, je crois, plus de mauvais sang que les miens.
Quoique remis de ma grande maladie, je n’avais pas repris ma vigueur. Ma poitrine n’était pas rétablie; un reste de fièvre durait toujours et me tenait en langueur. Je n’avais plus de goùtà rien qu’à finir mes jours près de celle qui m'était chère, à la maintenir dans ses bonnes résolutions, à lui faire sentir en quoi consistait le vrai charme d’une vie heureuse, à rendre la sienne telle autant qu’il dépendait de moi; mais je voyais, je sentais même que dans une maison sombre et triste la continuelle solitude du tête-à-tête deviendrait à la fin triste aussi. Le remède à cela se présenta comme de lui-même. Maman m’avait ordonné le lait, et voulait que j’allasse le prendre à la campagne. J’y consentis, pourvu qu’elle y vînt avec moi. Il n’en fallût pas davantage pour la déterminer ; il ne s’agit plus que du choix du lieu. Le jardin du faubourg n’était pas proprement à la campagne; entouré de maisons et d'autres jardins, il n’avait point les attraits d’une retraite champêtre. D’ailleurs, après la mort d’Anet, nous avions
L’ÉPOPÉE
quitté ce jardin pour raison d’économie, n’ayant plus à cœur d’y tenir des plantes.
Une malheureuse crainte la retint. Elle n’osa quitter sa vilaine maison de peur de fâcher le propriétaire. « Ton projet de retraite, me dit-elle, est charmant et fort de mon goût; mais dans cette retraite il faut vivre. En quittant ma prison, je risque de perdre mon pain; et quand nous n’en aurons plus dans les bois, il en faudra bien retourner chercher à la ville. Pour avoir moins besoin d’y venir, ne la quittons pas tout à fait. Payons cette petite pension au comte de Saint- Laurent pour qu’il me laisse la mienne. Cherchons quelque réduit assez loin de la ville pour vivre en paix, et assez près pour y revenir toutes les fois qu’il sera nécessaire. » Après avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, terre de M. de Conzié, à la porte de Chambéry, mais retirée et solitaire comme si l’on était à cent lieues. Entre deux coteaux élevés est un petit vallon nord et sud, au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon , à mi-côte , sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était au service, appelé M. Noiret. La maison était très-logeable : au-devant, un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger audessous ; vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers; une fontaine à portée; plus haut, dans la montagne, des prés pour l’entretien du bétail ; enfin tout ce qu’il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir. Autant que je puis me rappeler les temps et les dates, nous en primes possesssion vers la fin de l’été de 1736. J’étais transporté le premier jour que nous y couchâmes. O maman! dis-je à cette chère amie en l’embrassant et en l’inondant de larmes d’attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l’innocçnce. Si nous ne les
trouvons pas ici l'un avec l’autre, il ne les faut chercher nulle part.
Hoc erat in votis : modus agri non ita magnus,
Horlus ubi, et teclo vicinus jugis aquæ fons.
Et paulum sylvæ super his foret . . .
Je ne puis ajouter Auctius alque T>i melius fecere. Mais n’importe! il ne m’en fallait pas davantage; il n’en fallait pas même la propriété : c’était assez pour moi de la jouissance; et il y a longtemps que j’ai dit et senti que le propriétaire et le possesseur sont souvent deux personnes très-différentes, même en laissant à part les maris et les amants.
Ici commence le court bonheur de ma vie, ici viennent les paisibles, mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu. Moments précieux et si regrettés, ah! recommencez pour moi votre aimable cours, coulez plus lentement dans mon souvenir, s’il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant, si simple ; pour redire toujours les mêmes choses et n’ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je m’ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse? Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, si je pouvais le décrire et le rendre en quelque façon; mais comment dire ce qui n’était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais senti, sans que je puisse énoncer d’autres objets de mon bonheur que ce sentiment même? Je me levais avec le soleil, je me promenais, et j’étais heureux ; je parcourais les bois, les coteaux, j’errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j’aidais au ménage, et le bonheur me suivait par tout : il n’était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant.
L’ÉPOPÉE
Rien de tout ce qui m’èst arrivé durant cette époque chérie, rien de ce que j’ai fait, dit et pensé tout le temps qu’ellea duré, n’est échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et qui suivent me reviennent par intervalles. Je me les rappelles inégalement et confusément; mais je me rappelle celui-là tout entier comme s’il durait encore. Mon imagination qui, dans ma jeunesse, allait toujours en avant et est maintenant rétrograde, compense par ces deuxsouvenirs l’espoir que j’ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans l’avenir qui me tente : les seuls retours du passé peuvent me flatter, et ces retours, si vifs et si vrais dans l’époque dont je parle, me font souvent vivre heureux malgré mes malheurs.
Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, maman était en chaise à porteurs, et je la suivais à pied. Le chemin monte; elle était assez pesante; et, craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à la moitié du chemin pour faire le reste à pied. En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit : « Voilà de la pervenche encore en fleur. » Je n’avais jamais vu de pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre des plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d’œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’ai revu de la pervenche, ou que j’y aie fait attention. En 1764, étant à Gressier avec mon ami M. du Peyron, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençais alors d’herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : Ah! voilà du la pervenche ! et c’en était en effet. Du Peyron s’aperçut du transport, mais il en ignorait la cause; il l’apprendra, je l’espère, lorsqu’un jour il lira
ceci. Le lecteur peut juger, par l’impression d’un si petit objet, de celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent à la même époque.
Cependant l’air de la campagne ne me rendit point ma première santé. J'étais languissant; je le devins davantage. Je ne pus supporter le lait, il fallut le quitter. C’était alors la mode de l’eau pour tout remède ; je me mis à l'eau, et si peu discrètement, qu’elle faillit me guérir non de mes maux, mais de la vie. Tous les matins en me levant j’allais à la fontaine avec un grand gobelet, et j’en buvais successivement, en me promenant, la valeur de deux bouteilles. Je quittai tout à fait le vin à mes repas. L’eau que je buvais était un peu crue et difficile à passer, comme sont la plupart des eaux de montagne. Bref, je fis si bien qu’en moins de deux mois je me détruisis totalement l’estomac que j’avais eu très-bon jusqu’alors. Ne digérant plus, je compris qu’il ne fallait plus espérer de guérir. Dans ce même temps, il m’arriva un accident aussi singulier par lui-même que par ses suites qui ne finiront qu’avec moi..
Maman, qui mettait toute chose en système, n’avait pas manqué d’y mettre aussi la religion : et ce système était composé d’idées très-disparates, les unes très-saines, les autres très-folles; de sentiments relatifs à son caractère, et de préjugés venus de son éducation. En général, les croyants font Dieu comme ils sont eux-mêmes ; les bons le font bon, les méchants le font méchant, les dévots haineux et bilieux ne voient que l’enfer, parce qu’ils voudraient damner tout le monde; les âmes aimantes et douces n’y croient guère. Et l’un des étonnements dont je ne reviens point est de voirie bon Fénelon en parler, dans son Télémaque, comme s’il y croyait tout de bon : mais j’espère qu’il mentait al ors; car enfin, quelque véridique qu’on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est évêque. Maman ne mentait pas avec moi, et cette âme sans fiel, qui ne pouvait imaginer un Dieu vindicatif et toujours
L’ÉPOPÉE
courroucé, ne voyait que clémence et miséricorde où les dévots ne voient que justice et punition. Elle disaitsouvent qu’il n'y aurait point de justice en Dieu d’être juste envers nous, parce que, ne nous ayant pas donné ce qu’il faut pour l’être, ce serait redemander plus qu’il n’a donné. Ce qu’il y avait de bizarre était que, sans croire à l’enfer, elle ne laissait pas de croire au purgatoire. Cela venait de ce qu’elle ne savait que faire de l’âme des méchants, ne pouvant ni les damner, ni les mettre avec les bons jusqu’à ce qu’ils le fussent devenus ; et il faut avouer qu’en effet, et dans ce monde et dans l’autre, les méchants sont toujours bien embarrassants.
Autre bizarrerie. On voit que toute la doctrine du péché originel et de la rédemption est détruite par ce système, que la base du christianisme vulgaire est ébranlée, et que le catholicisme au moins ne peut subsister. Maman cependant était bonne catholique ou prétendait l’être, et il est sûr qu’elle le prétendait de très-bonne foi. Il lui semblait qu’on expliquait trop littéralement et trop durement les Ecritures. Tout ce qu’on y lit des tourments éternels lui paraissait comminatoire ou figuré. La mort de Jésus-Christ lui paraissait un exemple de charité vraiment divine pour apprendre aux hommes à aimer Dieu et à s’entr’aimer entre eux de même. En un mot, fidèle à la religion qu’elle avait embrassée, elle en admettait sincèrement toute la profession de foi ; mais quand on venait à la discussion de chaque article, il se trouvait qu’elle croyait tout autrement que l’Eglise, toujours en s’v soumettant. Elle avait là-dessus une simplicité de cœur, une franchise plus éloquente que des ergoteries, et qui souvent embarrassait jusqu’à son confesseur; car elle ne lui déguisait rien. «Je suis bonne catholique , lui disait-elle, je veux toujours l’être ; j’adopte de toutes les puissances de mon âme les décisions de sainte mère Eglise. Je ne suis pas maîtresse de ma foi, mais je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserve,
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et je veux tout croire. Que me demandez-vous de plus ? » Quand il n’y aurait point eu de morale chrétienne, je crois qu’elle l’aurait suivie, tant elle s’adaptait bien à son caractère. Elle faisait tout ce qui était ordonné; mais elle l’eût fait de même quand il n’aurait pas été ordonné. Dans les choses indifférentes elle aimait à obéir; et, s’il ne lui eût pas été permis de faire gras, elle aurait fait maigre entre Dieu et elle, sans que la prudence eût eu besoin d’y entrer pour rien. Mais toute cette morale était subordonnée aux principes de M. de Tavel, ou plutôt elle prétendait n’y rien voir de contraire. Elle eût couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience, et sans en avoir plus de scrupule que de désir. Je sais que force dévotes ne sont pas sur ce point fort scrupuleuses; mais la différence est qu’elles sont séduites par leurs passions, et qu’elle ne l’était que par ses sophismes. Dans les conversations les plus touchantes, et, j'ose dire les plus édifiantes, elle fût tombée sur ce point sans changer d’air ni de ton, sans se croire en contradiction avec elle-même. Elle l’eût même interrompue au besoin pour le fait, et puis l’eùtreprise avec la même sérénité qu’auparavant : tant elle était intimement persuadée que tout cela n’était qu’une maxime de police sociale, dont toute personne sensée pouvait faire l’interprétation, l’application, l’exception, selon l’esprit de la chose, sans le moindre risque d’offenser Dieu. Quoique sur ce point je ne fusse assurément pas de son avis, j’avoue que je n’osais combattre, honteux du rôle peu galant qu’il m’aurait fallu faire pour cela. J’aurais bien cherché d’établir la règle pour les autres en tâchant de m’en excepter; mais, outre que son tempérament prévenait assez l’abus de ses principes, je savais qu’elle n’était pas femme à prendre le change, et que réclamer pour moi l’exception, c’était la lui laisser pour tout ceux qu’il lui plairait. Au reste, je compte ici par occasion cette inconséquence avec les autres, quoiqu’elle ait eu toujours peu d'effets dans sa
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conduite, et qu’ alors elle n’en eût point du tout ; mais j’ai promis d’exposer fidèlement ses principes, et je veux tenir cet engagement. Je reviens à moi.
Trouvant en elle toutes les maximes dont j’avais besoin pour garantir mon àme des terreurs de la mort et de ses suites, je puisais avec sécurité dans cette source de confiance. Je m’attachais à elle plus que je n’avais jamais fait; j’aurais voulu transporter tout en elle ma vie, que je sentais prête à m’abandonner. De ce redoublement d’attachement pour elle, de la persuasion qu’il me restait peu de temps à vivre, de ma profonde sécurité sur mon sort à venir, résultait un état habituel très-calme et sensuel même, en ce que, amortissant toutes les passions qui portent au loin nos craintes et nos espérances, il me laissait jouir sans inquiétude et sans trouble du peu de jours qui m’étaient laissés. Une chose contribuait à les rendre plus agréables, c’était le soin de nourrir son goût pour la campagne par tous les amusements que j’y pouvais rassembler. En lui faisant aimer son jardin, sa basse-cour, ses pigeons, ses vaches, je m’affectionnais moi-même à tout cela; et ces petites occupations, qui remplissaient ma journée sans troubler ma tranquillité, me valurent mieux que le lait et tous les remèdes pour conserver ma pauvre machine, et la rétablir même autant que cela se pouvait.
Les vendanges, la récolte des fruits, nous amusèrent le reste de cette année, et nous attachèrent de plus en plus à la vie rustique au milieu des bonnes gens dont nous étions entourés. Nous vîmes venir l’hiver avec grand regret, et nous retournâmes à la ville comme nous serions allés en exil; moi surtout, qui , doutant de revoir le printemps, croyais dire adieu pour toujours aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans baiser la terre et les arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m’éloignant. Ayant quitté depuis longtemps mes écoliers, ayant perdu le goiût des amusements et des sociétés de la ville, je ne sortais plus,
LES C H A R M E T T F, S
je ne voyais plus personne, excepté maman et M. Salomon, devenu depuis peu son médecin et le mien, honnête homme, homme d’esprit, grand cartésien, qui parlait assez bien du système du monde, et dont les entretiens agréables et instructifs me valurent mieux que toutes ses ordonnances. Je n’ai jamais pu supporter ce sot et niais remplissage des conversations ordinaires; mais des conversations utiles et solides m’ont toujours fait grand plaisir, et je ne m’y suis jamais refusé. Je pris beaucoup de goût à celles de M. Salomon; il me semblait que j’anticipais avec lui sur ces hautes connaissances que mon âme allait acquérir quand elle aurait perdu ses entraves. Ce goût que j’avais pour lui s’étendit aux sujets qu’il traitait, et je commençais de rechercher les livres qui pouvaient m’aider à les mieux entendre. Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences m’étaient les plus convenables; tels étaient particulièrement ceux de l’Oratoire et de Port- Royal. Je me mis à les lire ou plutôt à les dévorer. Il m’en tomba dans les mains un du père Lami, intitulé Entretiens sur les sciences. C’était une espèce d’introduction à la connaissance des livres qui en traitent. Je le lus et le relus cent fois; je résolus d’en faire mon guide. Enfin je me sentis entraîné peu à peu malgré mon état, ou plutôt par mon état, vers l’étude, avec une force irrésistible; et, tout en regardant chaque jour comme le dernier de mes jours, j’étudiais avec autant d’ardeur que si j’avais dû toujours vivre. On disait que cela me faisait du mal; je crois, moi, que cela me fit du bien; et non-seulement à mon âme, mais à mon corps : car cette application pour laquelle je me passionnais me devint si délicieuse, que, ne pensant plus à mes maux, j’en étais beaucoup moins affecté. Il est pourtant vrai que rien ne me procurait un soulagement réel ; mais, n’ayant pas de douleurs vives, je m’accoutumais à languir, à ne pas dormir, à penser au lieu d’agir, et enfin à regarder le dépérissement successif
et lent de ma machine comme un progrès inévitable que la mort seule pouvait arrêter.
La joie avec laquelle je vis les premiers bourgeons est inexprimable. Revoir le printemps était pour moi ressusciter en paradis.
Corrancez demandait à Jean-Jacques comment il pouvait se souvenir des pages les plus fugitives de sa vie, après un demi-siècle.
— Si longtemps! dit-il; c’était hier. Je ne connais pas l’almanach, et ne mesure pas ma vie sur l’ombre grandissante des hivers. On se souvient toujours des saisons où le cœur a vécu. Je n’ai pas eu d’amour malheureux, mais l’image de l’amour éteint est plus triste encore pour un cœur tendre. Dans l’amour malheureux, on traverse un orage, tandis qu’on regarde les amours perdues dans les larmes du silence et de la solitude.
Et après cette parenthèse sur l’amour :
— Si longtemps ! reprit-il ; mais combien d’années ne comptent pas dans mon cœur! Rappelezvous qu’ Alexandre ne mesurait pas sa vie par la durée du temps, mais par la durée de la gloire *.
* « Ego me metior, non ætatis spatio, sed gloriæ : non annos meo8, sed victorias numéro. Si munera Fortunæ bene compulo, diu vixi. »
Moi , c’est pur la durée du bonheur. Combien d’années il m’a fallu passer sans vivre! Voilà pourquoi, me tournant toujours vers mes meilleurs jours , je n’ai pas perdu le souvenir de ce temps-là.
A peine les neiges commençaient à fondre que nous quittâmes notre cachot, et nous fûmes assez tôt aux Charmettes pour y avoir les prémices du rossignol. Dès lors, je no crus plus mourir; et réellement il est singulier que je n’aie jamais de grandes maladies à la campagne. J’y ai beaucoup souffert, mais je n'y ai jamais été alité. Souvent j’ai dit, me sentant plus mal qu’à l’ordinaire : Quand vous me verrez prêt à mourir, portez-moi sous un chêne; je vous promets que j’en reviendrai.
Quoique faible, je repris mes fonctions champêtres, mais d’une manière proportionnée à mes forces. J’eus un vrai chagrin de ne pouvoir faire le jardin tout seul; mais quand j’avais donné six coups de bêche, j’étais hors d’haleine, la sueur me ruisselait, je n’en pouvais plus. Quand j’étais baissé, mes battements redoublaient ; et le sang me montait à la tête avec tant de force, qu’il fallait bien vite me redresser. Contraint de me borner à des soins moins fatigants, je pris entre autres celui du colombier, et je m’y affectionnai si fort que j’y passais plusieurs heures de suite sans m’ennuyer un moment. Le pigeon est fort timide et difficile à apprivoiser. Cependant je vins à bout d’inspirer aux miens tant de confiance qu’ils me suivaient partout et se laissaient prendre quand je voulais. Je ne pouvais paraître au jardin ni dans la cour sans en avoir à l’instant deux ou trois sur les bras, sur la tête ; et enfin, malgré le plaisir que j’y prenais, ce cortège me devint si
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incommode, que je fus obligé de leur ôter cette familiarité. J’ai toujours pris un singulier plaisir à apprivoiser les animaux, surtout ceux qui sont craintifs et sauvages. Il me paraissait charmant de leur inspirer une confiance que je n’ai jamais trompée. Je voulais qu’ils m’aimassent en liberté.
J’ai dit que j’avais apporté des livres. J’en fis usage , mais d’une manière moins propre à m’instruire qu’à m’accabler. La fausse idée que j'avais des choses me persuadait que, pour lire un livre avec fruit, il fallait avoir toutes les connaissances qu'il supposait, bien éloigné de penser que souvent l’auteur ne les avait pas lui-même, et qu’il les puisait dans d’autres livres à mesure qu’il en avait besoin. Avec cette folle idée, j’étais arrêté à chaque instant, forcé de courir incessamment d’un livre à l’autre; et quelquefois, avant d’être à la dixième page de celui que jevoulais étudier, il m’eût fallu épuiser des bibliothèques, Cependant je m’obstinai si bien à cette extravagante méthode, que j'y perdis un temps infini, et faillis à me brouiller la tête au point de ne pouvoir plus ni rien voir ni rien savoir. Heureusement, je m’aperçus que j’enfilais une fausse route qui m’égarait dans un labyrinthe immense, et j’en sortis avant d’y être tout à fait perdu.
Pour peu qu’on ait un vrai goût pour les sciences , la première chose qu’on sent en s’y livrant, c’est leur liaison qui fait qu’elles s’attirent, s’aident, s’éclairent mutuellement, et que l’une ne peut se passer de l’autre. Quoique l’esprit humain ne puisse tout embrasser, et qu’il en faille toujours préférer une comme la principale, si l’on n’a quelque notion des autres , dans la sienne même on se trouve souvent dans l’obscurité. Je sentis que ce que j’avais entrepris était bon et utile en lui-même , qu’il n’y avait que la méthode à changer. Prenant d’abord l'Encyclopédie, j’allais la divisant dans ses branches : je vis qu’il fallait faire tout le contraire, les prendre chacune sépa-
rément, et les poursuivre ainsi jusqu’au point où elles se réunissent. Ainsi je revins à la synthèse ordinaire; mais j’y revins eu homme qui sait ce qu’il fait. La méditation me tenait en cela lieu de connaissances, et une réflexion très-naturelle aidait à me guider. Soit que je vécusse ou que je mourusse, je n’avais point de temps à perdre. Ne rien savoir à près de vingt-cinq ans, et vouloir tout apprendre, c’est s’engager à bien mettre le temps à profit. Ne sachant à quel point le sort ou la mort pouvait arrêter mon zèle, je voulais, à tout événement, acquérir des idées de toutes choses, tant pour sonder mes dispositions naturelles que pour juger par moi-même de ce qui méritait le mieux d’être cultivé.
Je trouvai dans l’exécution de ce plan un autre avantage auquel je n’avais pas pensé; celui de mettre beaucoup de temps à profit. Il faut que je ne sois pas né pour l’étude, car une longue application nie fatigue à tel point qu’il m'est impossible de m’occuper une demi-heure de suite avec force du même sujet, surtout en suivant les idées d'autrui; car il m’est arrivé quelquefois de me livrer plus longtemps aux miennes, et même avec assez de succès. Quand j’ai suivi quelques pages d’un auteur qu’il faut lire avec application, mon esprit l’abandonne et se perd dans les nuages. Si je m'obstine, je m'épuise inutilement; les éblouissements me prennent, je ne vois plus rien. Mais que des sujets différents se succèdent, même sans interruption, l’un me délasse de l’autre, et, sans avoir besoin de relâche, je le suis plus aisément. Je mis à profit cette observation dans mon plan d’études, et je les entremêlai tellement que je m’occupais tout le jour et ne me fatiguais point. Il est vrai que les soins champêtres et domestiques faisaient des diversions utiles; mais, dans ma ferveur croissante, je trouvai bientôt le moyen d’en ménager encore le temps pour l’étude, et de m’occuper à la fois de deux choses, sans songer que chacune en allait moins bien.
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Dans tant de menus détails qui me charment , et dont j’excède souvent mon lecteur, je mets pourtant une discrétion dont il ne se douterait guère si je n’avais soin de l’en avertir. Ici, par exemple, je me rappelle avec plaisir tous les différents essais que je fis pour distribuer mon temps de façon que j’y trouvasse à la fois autant d'agrément et d’utilité qu'il était possible; et je puis dire que ce temps où je vivais dans la retraite et toujours malade fut celui où je fus le moins oisif et le moins ennuyé. Deux ou trois mois se passèrent ainsi à tâter la pente de mon esprit, et à jouir, dans la plus belle saison de l’année et dans un lieu qu’elle rendait enchanté, du charme de la vie dont je sentais si bien le prix, de celui d’une société aussi libre que douce, si l’on peut donner le nom de société à une aussi parfaite union, et de celui des belles connaissances que je me proposais d’acquérir, car c’était pour moi comme si je les avais déjà possédées; ou plutôt c’était mieux encore , puisque le plaisir d’apprendre entrait pour beaucoup dans mon bonheur.
Il faut passer sur ces essais, qui tous étaient pour moi des jouissances, mais trop simples pour pouvoir être expliquées. Encore un coup, le vrai bonheur ne se décrit pas; il se sent, et se sent d’autant mieux qu’il peut le moins se décrire, parce qu’il ne résulte pas d’un recueil de faits, mais qu’il est un état permanent. Je me répète souvent, mais je me répéterais bien davantage si je disais la même chose autant de fois qu’elle me vient dans l’esprit. Quand enfin mon train de vie, souvent changé, eut pris un cours uniforme, voici à peu près quelle en fut la , distribution.
Je me levais tous les matins avant le soleil. Je montais par un verger voisin dans un très-joli chemin qui était au-dessusde la vigne, et suivait la côte jusqu’à Chambéry . Là, tout en me promenant, je faisais ma prière, qui ne consistait pas en un vain balbutiement de lèvres, mais
dans une sincère élévation de cœur à l’auteur de cette aimable nature dont les beautés étaient sous mes yeux. Je n’ai jamais aimé à prier dans la chambre; *il me semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommes s’interposent entre Dieu et moi. J’aime à le contempler dans ses œuvres, tandis que mon cœur s’élève àlui. Mes prières étaient pures, je puis le dire, et dignes d’ètre exaucées. Je ne demandais, pour moi et pour celle dont mes vœux ne me séparaient jamais, qu’uue vie innocente et tranquille, exempte du vice , de la douleur, des pénibles besoins, la mort des justes et leur sort dans l'avenir. Du reste, cet acte se passait plus en admiration et en contemplation qu’en demandes, et je savais qu'auprès du dispensateur des vrais biens, le meilleur moyen d’obtenir ceux qui nous sont nécessaires est moins de les demander que de les mériter. Je revenais en me promenant, par un assez grand tour, occupé à considérer avec intérêt et volupté les objets champêtres dont j’étais environné, les seuls dont l’œil et le cœur ne se lassent jamais. Je regardais de loin s’il était jour chez maman : quand je voyais son contrevent ouvert, je tressaillais d’aise et j’accourais ; s’il était fermé, j’entrais au jardin en attendant qu’elle fût réveillée, m’amusant à repasser ce que j’avais appris la veille, ou à jardiner. Le contrevent s’ouvrait, j’allais l’embrasser dans son lit, souvent encore à moitié endormie, et cet embrassement, aussi pur que tendre , tirait de son innocence même un charme qui n’est jamais joint à la volupté des sens.
Nous déjeunions ordinairement avec du café au lait. C’était le temps de la journée où nous étions le plus tranquilles, où nous causionsle plus à notre aise. Ces séances, pour l’ordinaire assez longues, m’ont laissé un goût vif pour les déjeuners; etje préfère infiniment l’usage d’Angleterre et de Suisse, où le déjeuner est un vrai repas qui rassemble tout le monde, à celui de France, où chacun
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déjeune seul dans sa chambre, ou le plus souvent ne déjeune point du tout. Après une heure ou deux de causerie, j’allais à mes livres jusqu'au dîner. Je commençais par quelque livre de philosophie, comme la Logique de Port- Royal, l'Essai de Loche, Mallebranche , Leibnitz, Descartes, etc. Je m’aperçus bientôt que tous ces auteurs étaient entre eux en contradiction presque perpétuelle, et je formai le chimérique projet de les accorder, ce qui me fatigua beaucoup et me lit perdre bien du temps.
Avant midi, je quittais mes livres, et, si le dîner n’était pas prêt, j’allais faire visite à mes amis les pigeons , ou travailler au jardin en attendant l’heure. Quand je m'entendais appeler, j’accourais fort content, et muni d'un grand appétit : car c’est encore une chose à noter, que, quelque malade que je puisse être, l’appétit ne me manque jamais. Nous dînions très-agréablement, en causant de nos affaires, en attendant que maman pùt manger. Deux ou trois fois la semaine, quand il faisait beau, nous allions derrière la maison prendre le café dans un cabinet frais et touffu que j’avais garni de houblon, et qui nous faisait grand plaisir durant la chaleur; nous passions là une petite heure à visiter nos légumes, nos fleurs, à des entretiens relatifs à notre manière de vivre, et qui nous en faisaient mieux sentir la douceur. J’avais une autre petite famille au bout du jardin : c’étaient des abeilles. Je ne manquais guère, et souvent maman avec moi, d’aller leur rendre visite; je m’intéressais beaucoup à leur ouvrage: je m'amusais infiniment à les voir revenir de la picorée, leurs petites cuisses quelquefois si chargées qu’elles avaient peine à marcher. Les premiers jours, la curiosité me rendit indiscret, et elles me piquèrent deux ou trois fois; mais ensuite nous fîmes si bien connaissance, que, quelque près que je vinsse, elles me laissaient faire, et, quelque pleines que fussent les ruches, prêtes à jeter leur essaim, j’en étais quelquefois entouré , j’en avais sur
les mains, sur le visage, sans qu’aucune me piquât jamais. Tous les animaux se défient de l’homme et n’ont pas tort; mais sont-il sûrs une fois qu’il ne leur veut pas nuire, leur confiance devient si grande, qu’il faut être plus que barbare pour en abuser.
Je retournais à mes livres; mais mes occupations de l’après-midi devaient moins porter le nom de travail et d’étude que de récréation et d’amusement. Je n’ai jamais pu supporter l’application du cabinet après mon dîner, et en général toute peine me coûte durant la chaleur du jour. Je m’occupais pourtant, mais sans gêne et presque sans règle, à lire sans étudier. La chose que je suivais le plus exactement était l’histoire et la géographie ; et comme cela ne demandait point de contention d’esprit, je fis autant de progrès que le permettait mon peu de mémoire. Je voulus étudier le P. Peteau, et je m’enfonçai dans les ténèbres de la chronologie ; mais je me dégoûtai delà partie critique, qui n’a ni fond ni rive, et je m’affectionnai par préférence à l’exacte mesure des temps et à la marche des corps célestes. J’aurais même pris du goût pour l’astronomie si j’avais eu des instruments ; mais il fallut me contenter de quelques éléments pris dans des livres, et de quelques observations grossières faites avec une lunette d’approche, seulement pour connaître la situation générale du ciel ; car ma vue courte ne me permet pas de distinguer à yeux nus assez nettement les astres. Je me rappelle à ce sujet une aventure dont le souvenir m’a souvent fait rire. J’avais acheté un planisphère céleste pour étudier les constellations. J’avais attaché ce planisphère sur un châssis, et, les nuits où le ciel était serein, j'allais dans le jardin poser mon châssis sur quatre piquets de ma hauteur, le planisphère tourné en dessous; et pour l’éclairer sans que le vent soufflât ma chandelle, je la mis dans un seau à terre entre les quatre piquets; puis, regardant alternativement le planisphère avec mes yeux et
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les astres avec ma lunette, je m’exerçais à connaître les étoiles et à discerner les constellations. Je crois avoir dit que le jardin do M. Noiret était en terrasse; on voyait du chemin tout ce qui s’y faisait. Un soir, des paysans, passant assez tard me virent, dans un grotesque équipage, occupé à mon opération. La lueur qui donnait sur mon planisphère, et dont ils ne voyaient pas la cause, parce que la lumière était cachée à leurs yeux par les bords du seau, ces quatre piquets, ce grand papier barbouillé de figures, ce cadre et le jeu de ma lunette qu’ils voyaient aller et venir, donnaient à cet objet un air de grimoire qui les effraya. Ma parure n’était pas propre à les rassurer : un chapeau clabaud par-dessus mon bonnet, et un pet-en-l’air ouaté de maman, qu’elle m’avait obligé de mettre, offraient à leurs yeux l’image d'un vrai sorcier , et comme il était près de minuit, ils ne doutèrent point que ce ne fût le commencement du sabbat. Peu curieux d’en voir davantage, ils se sauvèrent très-alarmés, éveillèrent leurs voisins pour leur conter leur vision, et l’histoire courut si bien, que le lendemain chacun sut dans le voisinage que le sabbat se tenait chez M. Noiret. Je ne sais ce qu’eût produit enfin cette rumeur, si l’un des paysans témoins de mes conjurations n’en eût le même jour porté sa plainte à deux jésuites qui venaient nous voir, et qui. sans savoir de quoi il s’agissait, les désabusèrent par provision. Ils nous contèrent l’histoire, je leur en dis la cause, et nous rimes beaucoup.
Tel était mon train de vie aux Charmettes quand je n’étais occupé d’aucuns soins champêtres, car ils avaient toujours la préférence *, et dans ce qui n’excédait pas mes
* Déjà Rousseau recherchait cette sérénité d’esprit que donne le travail rustique dans l’air vivifiant du matin. « Je suis surpris, me dit-il un jour au souvenir des Charmettes, que des bains d’air ne soient pas indiqués comme un des meilleurs remèdes de la médecine et de la moralité. » C.
forces je travaillais comme uu paysan; mais il est vrai que mon extrême faiblesse ne me laissait guère sur cet article que le mérite de la bonne volonté. D’ailleurs je voulais faire à la fois deux ouvrages, et par cette raison je n’en faisais bien aucun. Je m'étais mis en tête de me donner par force de la mémoire; je m’obstinais à vouloir beaucoup apprendre par cœur. Pour cela, je portais toujours avec moi quelque livre que, avec une peine incroyable, j’étudiais et je repassais tout en travaillant. Je ne sais comment l’opiniâtreté de ces vains efforts ne m’a pas rendu stupide. Il faut que j'aie appris et rappris bien vingt fois les églogues de Virgile, dont je ne sais pas un seul mot. J’ai perdu et dépareillé des multitudes de livres par l’habitude que j’avais d’en porter partout avec moi, au colombier, au jardin, au verger, à la vigne. Occupé d’autre chose, je posais mou livre au pied d’un arbre ou sur la haie; partout j’oubliais de le reprendre, et souvent au bout de quinze jours je le retrouvais pourri ou rongé des fourmis et des limaçons. Cette ardeur d’apprendre devint une manie qui me rendait comme hébété, tout occupé que j'étais sans cesse à marmotter quelque chose entre mes dents.
Des dîners faits sur l’herbe à Montagnolc, des soupers sous le berceau, la récolte des fruits, les vendanges, les veillées à teillcr avec nos gens, tout cela faisait pour nous autant de fêtes auxquelles maman prenait le même plaisir que moi. Des promenades plus solitaires avaient un charme plus grand encore, parce que le cœur s’épanchait plus en liberté. Nous en fîmes une entre autres qui fait époque dans ma mémoire. Un jour de Saint-Louis, dont maman portait le nom, nous partîmes ensemble et seuls de bon matin après la messe qu'un carme était venu nous dire à la pointe du jour dans une chapelle de la maison. J’avais proposé d’aller parcourir la cote opposée à celle où nous étions, et que nous n’avions point visitée encore.
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Nous avions envoyé nos provisions d’avance, car la course devait durer tout le jour. Maman, quoique un peu ronde et grasse, ne marchait pas mal : nous allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et souvent à l’ombre, nous reposant de temps en temps et nous oubliant des heures entières , causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort, et faisant pour sa durée des vœux qui ne furent pas exaucés. Tout semblait conspirer au bonheur de cette journée. Il avait plu depuis peu ; point de poussière, et des ruisseaux bien courants; un petit vent frais agitait les feuilles; l’air était pur, l’horizon sans nuages; la sérénité régnait au ciel comme dans nos cœurs. Notre diner fut fait chez un paysan et partagé avec sa famille, qui nous bénissait de bon cœur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens! Après le diner, nous gagnâmes l’ombre sous de grands arbres, où, tandis que j’amassais des brins de bois sec pour faire notre café, maman s’amusait à herboriser parmi les broussailles, et avec les fleurs du bouquet que chemin faisant je lui avais ramassé, elle me fit remarquer dans leur structure mille choses curieuses qui m’amusèrent beaucoup et qui devaient me donner du goût pour la botanique; mais le moment n’était pas venu, j’étais distrait par d’autres études. Une idée qui vint me frapper fit diversion aux fleurs et aux plantes. La situation d’âme où je me trouvais, tout ce que nous avions dit et fait ce jourlà, tous les objets qui m’avaient frappé me rappelèrent l’espèce de rêve que tout éveillé j’avais fait à Annecy sept ou huit ans auparavant, et dont j'ai rendu compte en son lieu. Les rapports en étaient si frappants qu’en y pensant j’en fus ému jusqu’aux larmes. Dans un transport d’attendrissement j'embrassai cette chère amie. «Maman, maman, lui dis-je avec passion, ce jour m’a été promis depuis longtemps, et je ne vois rien au delà : mon bonheur, grâce à vous, est à son comble; puisse-t-il ne pas décliner
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LES CHAKMETTES.
désormais, puisse-t-il durer aussi longtemps que j’eu conserverai le goût; il ne finira qu’avec moi. »
Ainsi coulèrent mes jours heureux, et d’autant plus heureux que, n’apercevant rien qui les dût troubler, je n’envisageais. en effet leur fin qu’avec la mienne. Ce n'était pas que la source de mes soucis fût absolument tarie, mais je lui voyais prendre un autre cours que je dirigeais de mon mieux sur des objets utiles, afin qu’elle portât son remède avec elle. Maman aimait naturellement la campagne, et ce goût ne s'attiédissait pas avec moi. Peu à peu, elle prit celui des soins champêtres : elle aimait à faire valoir les terres, et elle avait sur cela des connaissances dont elle faisait usage avec plaisir. Non contente de ce qui dépendait de la maison qu’elle avait prise, elle louait tantôt un champ, tantôt un pré; enfin, portant son humeur entreprenante sur des objets d'agriculture, au lieu de rester oisive dans sa maison, elle prenait le train de devenir bientôt une grosse fermière. Je n’aimais pas trop à la voir ainsi s’étendre, et je m’y opposais tant que je pouvais, bien sûr qu’elle serait toujours trompée, et que son humeur libérale et prodigue porterait toujours la dépense au delà du produit. Toutefois je me consolais en pensant que ce produit du moins ne serait pas nul et lui aiderait à vivre. De toutes les entreprises qu’elle pouvait former, celle-là me paraissait la moins ruineuse, et, sans y envisager comme elle un objet de profit, j'y envisageais une occupation continuelle qui la garantirait des mauvaises affaires et des escrocs. Dans cette idée, je désirais ardemment de recouvrer autant de force et de santé qu’il m’en fallait pour veiller à ses affaires, pour être piqueur de ses ouvriers ou son premier ouvrier; et naturellement l’exercice que cela me faisait faire, m’arrachant souvent à mes livres et me distrayant sur mon état, devait le rendre meilleur.
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L’empressement de revenir me fit faire plus de diligence que je n’avais compté. J’avais annoncé de Valence l’heure et le jour de mon arrivée. Ayant gagné une demi-journée sur mon calcul, je restai autant de temps à Chaparillan, afin d'arriver juste au moment que j’avais marqué. Je voulais goûter dans tout son charme le plaisir de la revoir. J’aimais mieux différer un peu pour y joindre celui d'étre attendu. Cette précaution m’avait toujours réussi. J’avais vu toujours marquer mon arrivée par une espèce de petite fête : je n’en attendais pas moins cette fois; et ces empressements qui m’étaient si sensibles valaient bien la peine d’être ménagés.
J’arrivai donc exactement à l’heure. De tout loin je regardais si je de la verrais point sur le chemin; le cœur me battait de plus en plus à mesure que j’approchais. J’arrive essoufflé; car j’avais quitté ma voiture en ville : je ne vois personne dans la cour, sur la porte, à la fenêtre ; je commence à me troubler ; je redoute quelque accident. J’entre; tout est tranquille; des ouvriers goûtaient dans la cuisine; du reste aucun apprêt. La servante parut surprise de me voir, elle ignorait que je dusse arriver. Je monte, je la vois enfin, cette chère maman, si tendrement, si vivement, si purement aimée; j’accours, je m’élance à ses pieds. « Ah! te voilà, petit ! me dit-elle en m’embrassant: as-tu fait bon voyage? comment te portes-tu? » Cet accueil m'interdit un peu. Je lui demandai si elle n’avait pas reçu ma lettre. Elle me dit qu’oui.® J'aurais cru que non , * lui dis-je ; et l’éclaircissement finit là. Un jeune homme était avec elle. Je le connaissais pour l’avoir vu déjà dans lamaison avantmon départ; mais cette fois il y paraissait établi, il l’était. Bref, je trouvai ma place prise.
Ce jeune homme était du pays de Vaud : son père, appelé Vintzenried, était concierge ou soi-disant capitaine du château de Chillon. Le fils de M. le capitaine était garçon perruquier, et courait le monde en cette qua-
LES CHAUMETTES.
lité quand il vint se présenter à madame de Warens, qui
10 reçut bien, comme elle faisait tous les passants, et surtout ceux de son pays. C'était un grand fade blondin, assez bien fait, le visage plat, l’esprit de même, parlant comme le beau Léandre ; mêlant tous les tons, lous les goûts de son état avec la longue histoire de ses bonnes fortunes; ne nommant que la moitié des marquises avec lesquelles
11 avait couché, et prétendant n’avoir point coiffé de jolies femmes dont il n’eût coiffé aussi les maris : vain, sot, ignorant, insolent; au demeurant', le meilleur fils du monde. Tel fut le substitut qui me fut donné durant mon absence, et l’associé qui me fut offert après mon retour.
Oh! si les âmes dégagées de leurs terrestres entraves voient encore du sein de l'éternelle lumière ce qui sa passe chez les mortels, pardonnez, ombre chère et respectable, si je ne fais pas plus de grâces à vos fautes qu’aux miennes, si je dévoile également les unes et les autres aux yeux des lecteurs. Je dois, je veux être vrai pour vous comme pour moi-même : vous y perdrez toujours beaucoup moins que moi. Eh! combien votre aimable et doux caractère, votre inépuisable bonté de cœur, votre franchise, et toutes vos excellentes vertus, ne rachètent-elles pas de faiblesses, si l’on peut appeler ainsi les torts do votre seule raison! Vouseûtes des erreurs, et non pas des vices; votre conduite fut répréhensible, mais votre cœur fut toujours pur. Qu'on mette le bien et le mal dans la balance et que l’on soit équitable : quelle autre femme, si sa vie secrète était manifestée ainsi que la votre, s’oserait jamais comparer à vous?
Le nouveau venu s’était montré zélé, diligent, exact pour toutes les petites commissions, qui étaient toujours en grand nombre. Il s’était fait le piqueur de ses ouvriers; aussi bruyant que je l'étais peu, il se faisait voir et surtout entendre à la fois à la charrue, aux foins, aux bois, à l’écurie, à la basse-cour. Il n’y avait que le jardin qu'il
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négligeait, parce que c’était un travail trop paisible et qui ne faisait point de bruit. Son grand plaisir était de charger et charrier, de scier et de fendre dubois; on le voyait toujours la hache ou la pioche à la main; on l’entendait courir, cogner, crier à pleine tète. Je ne sais de combien d’hommes il faisait le travail, mais il faisait toujours le bruit de dix ou douze. Tout ce tintamarre en imposa à ma pauvre maman : elle crut ce jeune homme un trésor pour les affaires. Voulant se l’attacher, elle employa pour cela tous les moyens qu’elle y crut propres, et n’oublia pas celui sur lequel elle comptait le plus.
On a dû connaître mon cœur, ses sentiments les plus constants, les plus vrais, ceux surtout qui me ramenaient auprès d’elle. Quel prompt et plein bouleversement dans tout mon être! Qu’on se mette à ma pi ace pour en juger. En un moment, je vis évanouir pour jamais tout l’avenir de félicité que je m’étais peint. Toutes les douces idées que je caressais si affectueusement disparurent; et moi, qui depuis mon enfance ne savais voir mon existence qu’avec la sienne, je me vis seul pour la première fois. Ce moment fut affreux; ceux qui le suivirent furent toujours sombres. J’étais jeune encore, mais ce doux sentiment de jouissance et d’espérance qui viviiie la jeunesse me quitta pour jamais. Dès lors l’être sensible fut mort à demi. Je ne vis plus devant moi que les tristes restes d'une vie insipide; et si quelquefois encore une image de bonheur effleura mes désirs, ce bonheur n’était plus celui qui m’était propre ; je sentais qu’en l’obtenant je ne serais pas vraiment heureux.
J’étais si bête, et ma confiance était si pleine que, malgré le ton familier du nouveau venu que je regardais comme un effet de cette facilité d’humeur de maman qui rapprochait tout le monde d’elle, je ne me serais pas avisé d’en soupçonner la véritable cause, si elle ne me l’eût dit ellemême ; mais elle se pressa de me faire cet aveu avec une franchise capable d’ajouter à ma rage, si mon cœur eùtpu
liu
se (ourucr de ec côté ; trouvant quant à elle la chose toute simple, me reprochant ma négligence dans la maison, et m’alléguant mes fréquentes absences, comme si elle eût été d'uu tempérament fort pressé d'en remplir les vides. « Ah ! maman, lui dis- je le cœur serré de douleur, qu’osezvous m’apprendre? Quel prix d’un attachement pareil au mien ! Ne m’avez-vous tant de fois conservé la vie que pour m’ôter tout ce qui me la rendait chère? J'en mourrai, mais vous me regretterez. «Elle me répondit, d’un ton tranquille à me rendre fou, que j’étais un enfant; qu'on ne mourait point de ces choses-là; que je ne perdrais rien; que nous n’en serions pas moins bons amis, pas moins intimes dans tous les sens; que sa tendre amitié pour moi ne pouvait ni diminuer ni finir qu’avec elle. Elle me fit entendre, en un mot, que tous mes droits demeuraient les mêmes, et qu’en les partageant avec un autre je n’eu étais pas privé pour cela.
Jamais la vérité, la pureté, la force de mes sentiments pour elle, jamais la sincérité, l'honnêteté de mon âme, ne se firent mieux sentir à moi que dans ce moment. Je me précipitai à ses pieds, j’embrassai ses genoux en versant des torrents de larmes. «Non, maman, lui dis-je avec transport, je vous aime trop pour vous avilir; votre possession m’est trop chère pour la partager : les regrets qui l’accompagnèrent quand je l’acquis se sont accrus avec mon amour; non, je ne la puis conserver au même prix. Vous aurez toujours mes adorations; soyez-en toujours digne : il m’est plus nécessaire encore de vous honorer que de vous posséder. C’est à vous, ô maman, que je vous cède; c’est à l’union de nos cœurs que je sacrifie tous mes plaisirs. Puissé-je périr mille fois avant d’en goûter qui dégradent ce que j’aime’'. »
* Ne puis-jc pas sur cctic marge inscrire cette idée de Bouscau : « Celui qui disait : je possède Lais sans quelle me possède