‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 35 sur 91 · ES C II A R M F, T T F, S · texte numérisé non relu

ES C II A R M F, T T F, S

Heureux ! si, reprenant la foi de vos aïeux,

Vous n’oubliez jamais d’ètre libres comme eux.

O vous, tendre Racine, ô vous, aimable Horace !

Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place: Claville, Saint-Aubin, Plutarque, Alézerai,

Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Bardai,

Et vous, trop doux La Mothe, et toi, touchant Voltaire, Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.

Mais mon goût se refuse à tout frivole écrit,

Dont l'auteur n’a pour but que d’amuser l’esprit.

Il a beau prodiguer la brillante antithèse,

Semer partout des fleurs, chercher un tour qui plaise, Le cœur, plus que l’esprit, a chez moi des besoins,

Et s'il n’est attendri, rebute tous ses soins.

C'est ainsi que mes jours s’écoulent sans alarmes.

Mes yeux sur mes malheurs ne versent point de larmes. Si des pleurs quelquefois altèrent mon repos,

C’est pour d’autres sujets que pour mes propres maux. Vainement la douleur, les craintes, la misère,

Veulent décourager la fin de ma carrière •

D’Epictète asservi la stoïque fierté M’apprend à supporter les maux, la pauvreté;

Je vois, sans m’affliger, la langueur qui m’accable: L’approche du trépas ne m’est point effroyable,

Et le mal dont mon corps se sent presque abattu N’est pour moi qu’un sujet d’affermir ma vertu.

Que nous voilà dans les nuages des rimeurs :

madame de Warens métamorphosée en Minerve!

Que de grands noms, que de noms obscurs évoqués pour la peinture du séjour de l’innocence! Jusqu’à

LE VERGER

Voltaire, qui vient là sous la figure d’un poète touchant dont la lecture sera toujours chère au cœur de Rousseau!

Non, Jean-Jacques n’était pas un poëte en vers, puisque ce paradis retrouvé des Charraettes ne lui inspire que des sottises ornées. Pas un beau vers dans tous ces vers, lui qui voyait la nature par l'œil simple , il ne voit alors aux Charmettes que Philomèle en pleurs et le ruisseau fugitif. Et tout cela pour finir par parler de ses misères et de ses maladies, lui qui est riche par sa jeunesse et robuste par sa stature.

C’était là le tort de Jean-Jacques aux yeux de madame de Warens de lui paraître toujours malade. Il fut le vrai malade imaginaire. Madame de Warens eût trouvé Jean-Jacques meilleur panégyriste si, au lieu de lui dédier de mauvais vers, il l'eût aimée plus efficacement. Mais le mauvais poëte n’avait pas de meilleures rimes en amour. Quand madame de Warens l’appelait à la douce chanson qu’on chante à deux, il cherchait son dictionnaire de rimes.

Page 1