‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 55 sur 91 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

Un paysage n’est qu’un homme ou uue femme.

Qu’est-ce que Vaucluse sans Pétrarque? qu’est-ce que Sorrento sans le Tasse ? qu’est-ce que la Sicile sans Théocri te? qu’est-ce que le Paraclet sans Héloïse? qu’est-ce qu’Annecy sans madame de Warens? qu’est-ce que Chambéry sans Jean- Jacques Rousseau? ciel sans rayons, voix sans échos, sites sans âme ! L’homme n’anime pas seulement l’homme, il anime toute une nature. Il emporte une immortalité avec lui dans le ciel, il ne laisse une autre dans les lieux qu’il a consa-

LKt> CHARMETTES.

erés. En cherchant sa trace, on la retrouve et l’on converse réellement avec lui.

Rousseau fut jeté ici par les premiers naufrages de sa destinée, recueilli dans le sein d’une femme jeune, belle, aventureuse, naufragée comme lui. Cette femme semblait avoir été composée exprès par la nature, de vertus et de faiblesse, de sensibilité et d’inconséquence, de dévotion et d’indépendance d’esprit, pour couver l’adolescence de ce génie étrange dont l’âme contenait à la fois un sage, un amant, un philosophe, un législateur et un fou. Une autre femme eût peut-être fait éclore une autre vie. On retrouve tout entière dans un homme la première femme qu’il a aimée. Heureux celui qui eût rencontré madame de Warens avant sa profanation. C’était une idole adorable, mais cette idole avait été souillée. Elle ravalait ellemême le culte qu’une âme neuve et amoureuse lui rendait. Les amours de ce jeune homme et de cette femme sont une page de Daphnis et Chloé arrachée du livre et retrouvée tachée et salie sous les pieds d’une courtisane.

N’importe, c’était le premier amour ou le premier délire de ce beau jeune homme. Le lieu où cet amour naquit, la tonnelle où Rousseau fit ses

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premiers aveux, la chambre où il rougit de ses premières émotions, la cour où le disciple se glorifiait de descendre aux plus humbles travaux du corps pour servir son amante dans sa protectrice ; les châtaigniers épars à l’ombre desquels ils s’assay aient ensemble pour parler de Dieu, en entrecoupant de fous rires et de caresses enfantines ces théologies enjouées ; leurs deux figures si bien encadrées dans tout ce paysage, si bien confondues dans cette nature sauvage comme eux; tout cela a, pour les poëtes, pour les philosophes et pour les amants, un attrait caché, mais profond. On ne s’en rend pas raison, même en y cédant. Pour les poëtes, c’est la première page de cette âme qui fut un poëme; pour les philosophes, c’est le berceau d’une révolution ; pour les amants, c’est le nid d’un premier amour.

J’aime à me rappeler ma première visite aux Charmettes. Nous montions, en discourant de cet amour, le sentier rocailleux au fond du ravin qui mène aux Charmettes. Nous étions seuls. Les chevriers même avaient quitté les pelouses sèches et les haies sans feuilles. Le soleil brillait à travers quelques nuages rapides; ses rayons, plus concentrés, étaient plus chauds dans les flancs abrités du

ravin. Les rouges-gorges sautillaient presque sous nos mains dans les buissons. Nous-nous arrêtions de temps en temps et nous nous asseyions sur la douve du sentier, au midi, pour lire une page ou deux des Confessions et pour nous identifier avec le site.

Nous revoyions le jeune vagabond presque en haillons, frappant à la porte d’Annecy et remettant, en rougissant, sa lettre de recommandation à la belle recluse, dans le sentier désert qui conduisait, de sa maison à l’église. Lejeune homme et la jeune femme nous étaient si présents, qu'il nous semblait qu’ils nous attendaient et que nous allions les voir à la fenêtre où dans les allées du jardin des Charmettes. Nous nous remettions ensuite en chemin pour nous arrêter encore.

Et nous gravissions une pelouse rapidement inclinée, plantée çà et là de quelques vieux noyers. Ces arbres avaient vu jouer les deux amants sur leurs racines. A droite, dans l’endroit où la gorge se resserre comme pour se fermer tout à fait au passant, une terrasse en pierres sauvages et mal jointes porte la maison de madame de Warens.

C’est un petit cube de pierres grises percé d’une porte et de deux fenêtres du côté de la terrasse, autant du côté du jardin ; trois chambres basses

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