I.ES COMMENTATEURS
au-dessus; une grande salle au niveau du sol, sans autres meubles qu’un portrait de madame de Warens dans sa jeunesse.
Sa gracieuse figure rayonne, à travers la poussière de la toile enfumée, de beauté et d’enjouement. Pauvre charmante femme ! Si elle n’eût pas rencontré cet enfant errant sur les grands chemins, si elle ne lui avait pas ouvert sa maison et son cœur, ce génie sensible et souffrant se serait éteint dans la boue. Cette rencontre ressemble à un hasard, mais elle fut la prédestination de ce grand homme, sous la figure d’une première amante. Cette femme le sauva. Elle le cultiva. Elle l’exalta dans la solitude, dans la liberté et dans l’amour, comme ces houris d’Orient qui préparaient de jeunes séides au martyre par la volupté. Elle lui fit son imagination rêveuse, son âme féminine, son accent tendre, sa passion pour la nature. En lui communiquant son âme maladive, elle lui donna l’enthousiasme des femmes, des jeunes gens, des amants, des pauvres, des opprimés, des malheureux de son siècle. Elle lui donna le monde, et il fut ingrat !... elle lui donna la gloire et il lui légua l’opprobre!... Mais la postérité doit être reconnaissante pour eux et pardonner â une
faiblesse qui nous valut un si grand poëte. Quand Rousseau écrivit ces pages odieuses sur sa bienfaitrice, il n’était déjà plus Rousseau ; il était un pauvre insensé. Qui sait si son imagination malade et troublée, qui lui faisait voir alors l’insulte dans le bienfait, la haine dans l’amitié, ne lui fit pas voir aussi la courtisane dans la femme sensible et le cynisme dans l’amour? J’ai toujours eu ce soupçon. Je défie un homme raisonnable de recomposer avec vraisemblance le caractère que Rousseau donne à son amante, des éléments contradictoires qu’il associe dans cette nature de femme. L’un de ces éléments exclut l’autre. Si elle avait assez d’âme pour adorer Rousseau, elle n’aimait, pas en même temps Claude Anet. Si elle pleurait Claude Anetet Rousseau, elle n’aimait pas le garçon perruquier. Si elle était pieuse, elle ne se glorifiait pas de ses faiblesses, elle les déplorait. Si elle était touchante, belle et facile, comme Rousseau nous la dépeint, elle n’était pas réduite à chercher ses adorateurs parmi les vagabonds sur les grands chemins et dans les rues. Si elle affectait la dévotion dans une pareille vie, elle était une femme de calcul et une hypocrite. Si elle était une hypocrite, elle n’était pas la femme ouverte, franche et
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abandonnée des Confessions. Ce portrait n’est pas vrai. C’est une tête et un cœur de fantaisie. Il y a un mystère là-dessous. Ce mystère est peut-être dans la main égarée du peintre plutôt que dans la nature de la femme dont il reproduit les traits. Il ne faut ni accuser le peintre qui ne possédait plus son jugement, ni croire au portrait qui défigure une adorable création, après l’avoir ébauchée.
Quant à moi, je n’ai jamais cru que madame de Warens se reconnût dans les pages suspectes de la démence de Rousseau. Je l’ai toujours restituée dans mon imagination telle qu’elle apparut à Annecy au jeune poëte, belle, sensible, tendre, un peu légère, quoique réellement pieuse, prodigue de bontés, altérée d’amour et brûlant de confondre les doux noms de mère et d'amante dans son attachement pour cet enfant que lui jetait la Providence et qu’adoptait son besoin d’aimer. Voilà le portrait vrai, tel que des vieillards de Chambéry et d’Annecy m’ont dit l’avoir entendu mille fois rétablir par leurs pères. L’âme de Rousseau luimême porte témoignage contre ses incriminations. Où donc aurait-il pris cette piété sublime et tendre, cette mélancolie féminine du cœur, ces touches fines et délicates du style, si une femme ne les lui
eût données avec son cœur? Non, la femme qui a créé un tel homme n’est pas une courtisane cynique, c’est une Héloïse tombée. Mais c’est une Héloïse tombée dans l’amour. J’en appelle à Rousseau jeune et amant, de Rousseau vieillard morose, calomniant la nature humaine, et ce que je viens chercher souvent avec rêverie aux Charraettes, c’est madame de Warens, plus touchante et plus séduisante dans mes yeux et dans mon cœur que dans le sien !