‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 90 sur 91 · ADIEU AUX CHARMETTES · texte numérisé non relu

ADIEU AUX CHARMETTES

Cependant ia vieille fermière, qui s’ennuyait de mon culte pour le passé, me dit que ses vaches n’avaient pas dîné. Elle avait raison : il 11e faut pas laisser aux hommes le temps de se réveiller lentement de leurs rêves.

Je quittai lesCharmettes, non sans tourner plus d’une fois la tête. Je me rappelai cet adieu si touchant de Jean-Jacques à son cher paradis : « Je ne quittai pas mes Charmettes sans baiser la terre et les arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m’éloignant. »

Je fus distrait dans mes adieux et arraché à mes souvenirs par la voix un peu rude d’un de ces

LES C H ARMETTES.

4 1 fi

gamins de la Savoie que Lépicié et Chardîn ont si spirituellement portraiturés, car le type s’est bien gardé a Chambéry. Ce gamin, tout ébouriffé, un peu plus barbouillé qu’un ramoneur, chantait cette chanson très-savoisienne :

De bailleri ou cartan de sâtagne Que Laisse fusse sandia,

E vin de Chantagne ;

De me cutiéri chu’le pont To de mon long,

Et de deri à Laisse :

Le bon Dio te caraisse.

C’est du latin de cuisine, — je me trompe, du latin de Savoie. — Traduction libre : le gamin demandait que l’eau de la Laisse fût pour sa soif changée en vin de Chantagne, un vin savoisien tout à fait aimable. Il ne manque à la chanson que le gâteau de Savoie.

Et quand le chanteur se tut, j’entendis la chanson du torrentin, déjà plus enflé que le matin; le soleil de midi frappait de ses rayons la neige qui s’égouttait au courant. Je me rappelai que Chateaubriand, à son voyage aux Charmettes, au retour de Jérusalem, comparait la vallée des Charmettes au voisinage de Taygète, où les ruisseaux descendent des montagnes; je me rappelai que

Page 1