ADIEU AUX CHAH METTES
Virgile, en ses Charmettes, avait chanté comme Jean- Jacques :
Rura mihi, et rigui pluceant . . .
Sur la haute montagne en regard des Charmettes, bien au-dessus du bois de châtaigniers, l’œil, perdu dans les cimes neigeuses, s’arrête sur une croix dont les bras d’or brillent au soleil. Ce calvaire a été inauguré il y a un an. Ne semble-t-il pas qu’on ait voulu protester contre le culte des Charmettes, contre le paganisme de madame de Warens, contre la philosophie de Jean-Jacques?
Mais il y a une protestation, sinon plus éloquente, du moins plus énergique contre Rousseau. Quand on descend des Charmettes, on passe devant une crèche, dont le fronton sculpté en marbre représente cette admirable page de l’Evangile : Laissez venir à moi les petits enfants. — Sûriteparvulos ventre ad me. — Qu’as-tu fait des tiens, Jean- Jacques? — Je les ai remis à Dieu, répond le sophiste.
Ce doux nom des Charmettes est à toute la vallée. Il y a donc plus d’un heureux aux Charraettes. Les jolies villas semées sur la colline sont toutes des Charmettes, moins la poésie du souvenir.
Le grammairien Claude de Vaugelas, baron de Peroges, a été seigneur des Charmettes, mais on ne garde rien de lui dans la vallée. C’était un homme sans défauts, celui-là, correct dans sa vie comme sa grammaire. Mais ce sont nos défauts qui nous font aimer, — quand nos défauts sont les ombres de nos vertus. — La perfection est glaciale comme l’Apollon du Belvédère.
Et voilà pourquoi on aime Jean-Jacques Rousseau.
POST-FACE
POST-FACE
J'avais dit adieu aux Charmettes , — l’âme tout imprégnée encore du souvenir de madame de Warens , comme Titien qui, longtemps après avoir peint la duchesse de Ferrare, la voyait toute vivante sur le fond d’or de son imagination. Je me retournais une dernière fois vers le toit bleu et les contrevents verts, quand madame la comtesse **', une Italienne que j’ai connue à Bade, mais qui est plus Parisienne que celles qui sont nées au boulevard des Italiens, secoica bruyamment ses petits pieds couverts de neige en s'arrêtant devant moi. Je venais
d entrevoir son ombre dessinée en noir , sur la nappe
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blanche , par le vif soleil des A Ipcs. Je la saluai avec quelque surprise.
— Vous sur le chemin des Charmettes? D'où venezvous donc, madame?
— Du fond des enfers.
— Où le diable avait-il les yeux pour ne pas vous avoir gardée , car vous êtes plus belle encore que Pan passé.
— Le diable ne m'a pas gardée , parce que c'est toujours le diable de sainte Thérèse : il ne sait pas aimer, ou plutôt il ne sait pas se faire aimer. El vous , mon cher voyageur , d’où venez-vous ?
— Je viens du paradis perdu des Charmettes.
— J’aime à croire que vous nen ferez pas un voëme comme Milton.
— Vous m'y faites songer : ici étaient Adam et Ève; madame de Warens, qui avait goûté du fruit de l'arbre de la science, a donné un quartier de nomme à Jean- Jacques. Et... Adieu, madame.
— Adieu? Vous nen serez pas quitte à si bon compte; vous allez revenir avec moi aux Charmettes.
— Il y a deux jours que j'y suis, et on m'attend demain rue Jean- Jacques Rousseau.
— Vous avez lu le Contrat social, vous savez ce qu’on doit à ses pareils : je suis dans la neige , accompagnez-moi jusqu'au seuil de la porte. D'ailleurs, vous avez vu les Charmettcs , mais vous n'y avez rien compris. Je suis sûre que vous dormez raison à Jean- Jacques?
— Que vouliez-vous qu'il fît contre deux? Qu’il partit.
— Non, qu'il mourût.
— C'était beau ; mais nous n aurions pas eu la Nouvelle Iléloïse.
— A quoi bon la Nouvelle Héloïse'?
— Vous avez bien raison, puisque nous avions l'ancienne. Le tort de Jean-Jacques, c’est de n’avoir pas bridé la moustache du perruquier.
— Ce perruquier' n'était pas plus un perruquier que Claude Anet n'était un valet. Jean-Jacques fait bien des façons, lui qui avait été laquais, lui qui avait servi à table, lui qui avait dérobé un ruban! M. de Cour tilles était un coureur (T aventures comme Jean-Jacques. Si vous pardonnez à madame de Warens d'avoir été la maîtresse du petit Rousseau , pourquoi ne lui pardonnez-vous pas d'avoir été la
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maîtresse de ce beau fils qui avait des façons de gentilhomme , — et d'amoureux ■ , poursuivit la comtesse avec une malice voilée.
— Puisque madame de Warens avait enseigné r alphabet à un homme de génie , elle ne devait plus rouvrir à d autres la grammaire de V amour , la seule grammaire où l'on apprenne l'art de parler et d'écrire.
— Incorrectement. Votre Rousseau était un joli amoureux 1 A peine C lande A net est- il mort, à peine Jean-Jacques est-il dans son rêve, qu'il s'imagine avoir au cœur un polype ; le voilà sur les grands chemins qui s'éprend de toutes les femmes ! Selon vous, il fallait que madame de Warens se consumât dans la jalousie et s'étiolât dans t attente?
— Madame de Warens se sentait trop femme pour cela. Quant à Jean-Jacques , il était trop homme pour ne pas chercher à étendre les conquêtes de son esprit par les conquêtes de son cœur. Celui qui dans sa jeunesse ne fonde pas des établissements dans r Inde galante ne devient ni un philosophe, ni un poêle ; en conséquence , il ne sera jamais un homme de génie .
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— Que voilà une docte théorie ! mais faut-il donc du génie pour être heureux ? Faust a cherché la science, il a trouvé Marguerite. Voyez : il y a là-bas dans la montagne un paysan qui embrasse sa voisine : croyez-vous que ce baiser-là ne vaille pas celui de Rousseau , homme de génie , à Thérèse Levasseur?
— Je ne défends pas Rousseau tombé des Char mettes à la rue Plâtrière.
— C'est cela ; vous ne défendez pas l'astrologue qui se laisse choir dans un puits. Donc, j'ai raison. Ici nous parlons d'un homme et d'une femme; avouez que madame de Warens est plus femme que Rousseau n'est homme. Sans compte r que Rousseau, comme Beaumarchais l'a dit, aurait mieux fait de mourir sans confessions, et que madame cle Warens en se confessant a confié à Dieu seul les torts de son amant.
— Je pense, comme vous, que le seuil dune femme
est sacré ; je pense que T amoureux qui sort par le
grand escaliei' comme par l'escalier dérobé n'a pas
le droit de se retourner et de dire tout haut : « Je
viens de chez cette femme , » à moins que cette
femme n'ait dit , en paraissant sur son balcon : « cet homme est mon amant. »
— Il est vrai que c'est l' indiscrétion des hommes qui nous a appris le cœur humain;— je me trompe, c'est F indiscrétion des femmes, qui ne content jamais leur histoire , mais qui content toujours celle de leurs amies.
Nous étions dans le salon des Charmettes.
La comtesse se mit à l'épinette de Jean- Jacques et joua : J’ai perdu mon serviteur !
— Si vous avez perdu votre serviteur , madame , j'aime à croire que ce n'est pas pour en avoir aimé un autre. ■'% v? ..
— Monsieur , je suis revenue des passions sans y être beaucoup allée. Celui qui rallumera mon cœur fera un miracle. Je ne demande pas à être aimée , on m'aime beaucoup trop, et il y a longtemps que j’ai compris ce beau vers de Voltaire qui vaut mieux que toute la prose de Jean-Jacques :
C’eut moi qui te dois tout, puisque c’est moi qui t’aime !
Jean-Jacques devait tout à madame de Warens, comment F a-t-il payée ?
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— Vous allez dire comme tout le monde : par la plus noire ingratitude. Si madame de Warens vivait, elle qui n’avait plus de mère et qui n'avait jamais eu de fille , qui sait si, en lisant son roman dans les Confessions, où de tous les personnages Rousseau est le plus maltraité , où elle est peinte sous la vive lumière de la vérité , mais avec un rayon d’amour qui lui fait une couronne, qui sait si elle ne demanderait pas le privilège du roi pour imprimer l'histoire de ses vertus et de ses péchés ?
— Voilà donc la moralité, dit la comtesse en ouvrant la porte du verger.