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Les charmilles de Trianon

Dans les dernières journées du mois de mars 1785, un cavalier de fort bonne mine suivait la route qui longe la rive gauche du Rhin, à quelques milles de la petite ville allemande de Kehl.

Il était environ sept heures du soir, et la nuit arrivait à tire -d'aile sur la vallée du Rhin. C'est à peine si on pouvait distinguer à la barre lumineuse du couchant la flèche aiguë du clocher de Strasbourg. Les eaux du fleuve se teignaient d'une couleur pourpre très-foncée , reflets des derniers rayons so- 1 1

laires. Ces grandes eaux roulaient avec majesté entre les deux rives boisées de hautes futaies. L'une de ces rives était la France, l'autre appartenait au grand-duché de Bade, de telle sorte que d'un coup d'œil on pouvait embrasser l'horizon des deux pays.

Le cavalier, monté sur un vigoureux cheval du Mecklembourg, était suivi d'un écuyer portant comme son maître un costume à demi militaire. Chacun d'eux était armé d'une forte épée, et les fontes de leurs chevaux étaient garnies de pistolets d'arçon.

Le cavalier était jeune; vingt-quatre ans environ. Il paraissait fort impatient d'arriver au but de son voyage, car de temps en temps , se tournant vers son domestique, il lui adressait des questions dans le genre de celles-ci :

— Es-tu bien sûr qu'on t'ait dit, à Kehl, qu'il ne fallait que deux heures pour atteindre la grande allée de peupliers qui mène au château de Geierberg?

— Très-sûr, M. le marquis, répondit l'écuyer. Voilà plus d'une heure et demie que nous marchons. Nous ne tarderons pas à distinguer les cimes des peupliers. On les

dit aussi hauts que des clochers de cathédrale.

— Bon ! comme celui de Strasbourg, par exemple. Dis-moi encore. On t'a assuré que les abords du château étaient bien gardés?

— Ah ! diantre , s'ils sont bien gardés î quatre dogues monstrueux rôdent jour et nuit autour des fossés, très-friands des mollets de tout voyageur qui se présente.

— On leur cassera la tète, répondit tranquillement le cavalier.

— Oui, reprit l'écuyer, mais les louves , les goules, les basilics?

Un grand éclat de rire répondit à ces paroles.

— Tenez , M. le marquis , dit le domestique, raillez-moi tant que vous voudrez, mais moi, je ne suis pas un esprit fort. Dame! je n'ai pas lu les livres de M. de Voltaire et j'ai au contraire bien retenu les histoires de M. le bailli de mon village. Je suis fait aux coups d'épée et de pistolet ; j'affronte assez joliment une décharge de mousqueterie, mais quant aux diableries des sorciers, oh! ma foi, je les redoute comme le feu. Contre cela, toute défense est inutile, et vous vous sentez

garrotté et enlevé avant d'avoir pu seulement dire : Amen !

Un second éclat de rire plus franc que le premier accueillit de nouveau ces paroles.

— Tu es donc fou, décidément? dit le maître.

— Eh! M. le marquis, ajouta l'écuyer, souvent prudence s'est appelée folie. Tel se croit bien avisé qui pose le pied sur une trappe; les yeux d'un lynx ne servent de rien dans un brouillard , et la plus fine mouche peut se prendre à la toile de la plus sotte araignée.

— Auras-tu bientôt fini? reprit le gentilhomme; ne dirait-on pas Sancho Pança vidant son sac de proverbes? Je te préviens que je ne suis pas le seigneur don Qfuichotle. Mais voici, je crois, les cimes des hauts peupliers sur le fond du ciel ; regarde.

— C'est bien cela , M. le marquis, répondit le domestique en lâchant un gros soupir.

Alors les deux cavaliers firent sentir l'éperon à leurs chevaux et prirent le trot. Ils atteignirent l'entrée de la grande allée. Les peupliers gigantesques, dépouillés encore de leur feuillage, dressaient leurs bras nus vers

le ciel, et le vent de la nuit bruissait étrangement à travers ces branchages. L'allée partait de la vallée, mais elle montait par une pente légèrement inclinée de manière à aboutir à un coteau dominant le paysage. Là se dressait un château d'assez belle apparence, bien que ruiné dans sa partie gothique. Le bâtiment moderne était encadré de tours, toutes revêtues de gros lierres. C'était le château de Geierberg ou Montagne du Vautour. Arrivés aux fossés, les cavaliers, sans descendre de cheval, demandèrent à haute voix qu'on voulût bien baisser le pont-levis. Un homme parut sur le revêtement du parapet opposé.

— Qui étes-vous? demanda-t-il.

Le gentilhomme répondit :

— Je suis celui qui veut voir avec les yeux de l'esprit.

Le pont-levis s'abaissa et les deux cavaliers traversèrent le fossé au grand étonnemeht de l'écuyer qui, dans la prévision d'une attaque diabolique, avait déjà armé un de ses pistolets. On passa sous une porte ogivale et on se trouva dans une cour carrée, au fond de laquelle se montrait la façade lourde

et sculptée du château, qu'un gros fanal éclairait d'une clarté rougeâtre.

Deux écuyers se présentèrent le chapeau à la main, et demandèrent aux voyageurs de leur confier leurs chevaux.

— Tu vois , maître Martin, dit le gentilhomme à son domestique, que la réception qu'on nous fait est des plus cordiales ! Suis ces honnêtes gens et prends bien soin de mes chevaux.

Martin, fort rassuré, puisqu'il n'avait affaire qu'à des hommes, obéit à son maître. Celui-ci se dirigea résolument vers le grand perron du château, comme si cette habitation lui était parfaitement connue. Arrivé dans un vestibule très-bien éclairé, il trouva un laquais vêtu d'une livrée de drap rouge galonnée d'or. Il dit son nom au laquais qui s'inclina et lui répondit :

— M. le marquis était attendu. Si M. le marquis veut bien me suivre.

— J'étais attendu? demanda le gentilhomme très-surpris, et qui a pu annoncer mon arrivée ?

— C'est le secret de mon illustre maître, M. le marquis, dit le laquais.

— Allons ! reprit le jeune gentilhomme, précédez-moi et annoncez-moi, je vous suis.

Le grand escalier était éclairé par une énorme lanterne de cristal. La rampe était lourde, mais très-richement travaillée et dorée. Arrivé à une antichambre qui pouvait bien passer pour la salle des gardes, le laquais se retourna vers le gentilhomme et lui demanda s'il ne préférait pas être annoncé sous un nom d'emprunt?

— Pourquoi cela? dit le cavalier.

— Certes, M. le marquis, répliqua cet homme, ce n'est pas pour cacher votre nom véritable à mon maître, qui connaît tous les noms et tous les villages de la terre ; mais si un indiscret répétait le nom de M. le marquis...

— Votre maître n'est donc pas seul?

— Dans ce moment-ci, une femme est avec lui dans son laboratoire.

— J'attendrai que cette femme soit sortie.

— Précisément, dit le laquais, la voilà qui vient par ici. Elle va traverser cette antichambre.

La salle était éclairée par un lustre splendide, de manière qu'il était très-facile de dis-

tinguer parfaitement les traits des gens qui s'y trouvaient. Le gentilhomme vit venir du salon voisin une femme de trente -cinq à trente-huit ans, d'une mise élégante, et portant haut la tête comme toute femme de qualité. Sa démarche était lente; sa curiosité, éveillée par tous les objets qui l'entouraient, car elle jetait çà et là des regards scrutateurs. Quand elle arriva dans l'antichambre, elle se dirigea tout droit vers l'étranger et elle s'arrêta devant lui. Le cavalier crut devoir la saluer, mais en voyant le visage de l'inconnue, il fut comme frappé d'une secousse électrique. Cette femme se prit à sourire, mais d'un rire froid et presque ironique. Quant à son regard , il était perçant comme une pointe de poignard. Le cavalier ne lui adressa pas une parole ; il fît cinq ou six pas vers la porte du salon ; là ij ne put se défendre de se retourner pour voir encore l'inconnue. Celle-ci était restée à la même place et suivait d'un œil fier et ardent le cavalier dont elle était devenue en quelque sorte la terreur.

Alors par un effort énergique, celui-ci, lançant à son fantôme un regard de colère

et de défi, entra brusquement dans le grand salon dont la porte à deux battants était ouverte. Le laquais le précédait. On traversa un premier et un second salon, une galerie et une bibliothèque. Toutes ces pièces étaient éclairées comme pour un jour de réception. Enfin le laquais arriva devant une grande porte fermée, massive et toute chargée de figurines en relief. Il frappa trois coups lentement. Un battant de la porte s'ouvrit et une odeur de soufre arriva du fond de la pièce où il s'agissait d'entrer. Le cavalier regarda le laquais qui lui dit aussitôt :

— C'est le laboratoire. Si M. le marquis redoute l'odeur des fourneaux, mon illustre maître, qui est la bonté même, fera donner de l'air. Faut-il annoncer?...

— Annoncez-moi, répondit le cavalier.

Alors d'une voix forte, le laquais annonça :

— M. le marquis Henri de Bellegarde, officier aux gardes de Sa Majesté le roi de France.

Le marquis entra. La porte se referma d'elle-même.

Le miroir.

Le laboratoire dans lequel venait de pénétrer le marquis de Bellegarde était une grande salle voûtée , au fond de laquelle brûlaient des fourneaux abrités par l'auvent d'une cheminée monumentale. Une grosse lampe flamboyante pendait du centre de la voûte. Des instruments de chimie, en très-grand nombre, étaient étages sur des dressoirs.

Le gentilhomme s'avança résolument vers un personnage occupé dans ce moment-là à soulever un creuset en ébuUition.

— Je suis à vous, M. le marquis, dit le personnage en continuant son opération.

Le creuset une fois replacé solidement sur un ardent brasier, le personnage jeta les pinces de fer dans un baquet, et se retournant vers le visiteur :

— Pardon, lui dit-il, mais la matière était arrivée à son dernier degré de fusion. Il s'agissait de la retirer à point pour un mélange indispensable. Maintenant elle va se remettre en ébullition et d'ici à une demi-heure l'or pur apparaîtra. Ce sera un beau lingot, je vous jure.

Tout en parlant ainsi, le chimiste, ou plutôt l'alchimiste, quittait le masque de verre qui lui abritait le visage et frottait à un linge ses mains nerveuses.

Ce personnage étrange était mis avec une recherche qui étonna beaucoup le marquis. Ainsi, tout en travaillant aux fourneaux, il portait un superbe habit de soie brodé d'argent, des manchettes en dentelles, une veste glacée, des bas de soie et des boucles d'or à ses souliers.

— Monsieur, lui dit le marquis , puisque vous étiez prévenu de mon arrivée, vous connaissiez sans doute le but de ma visite?

— Parfaitement, répondit l'alchimiste. Sur

le bruit de ma réputation , vous avez quitté Versailles et Paris et vous avez traversé la France pour venir me consulter. C'est bien de l'honneur pour moi.

. — Vous consulter sur quoi, monsieur? demanda le marquis.

L'alchimiste se prit à sourire et à secouer sa grosse tête. C'était un homme d'une quarantaine d'années, un peu gros, mais nerveux et agile, d'une ligure un peu commune mais empreinte d'un cachet de finesse incroyable. Quant à son regard, il était de feu.

— Allons, allons, reprit-il, trêve de dissimulation, M. le marquis. Vous savez trèsbien que je vous ai deviné et que je lis aussi clairement dans votre pensée que je lirais dans un livre. Voyons, voulez-vous que nous passions dans un cabinet voisin, car ici l'odeur des fourneaux est incommode ?

Tous deux alors entrèrent dans une pièce voisine, une sorte de bibliothèque parfaitement éclairée. Là se trouvait une table recouverte d'un beau tapis de velours vert.

M. de Bellegarde prit place dans un fauteuil devant la table, en face de l'alchimiste, qui resta debout, le dos à la cheminée.

Il est temps de nommer ce personnage : c'était le comte de Cagliostro. Arrivé depuis peu de temps en Alsace, après avoir parcouru l'Europe, il s'était établi sur la rive -droite du Rhin, au château de Geierbepg, pour s'y livrer à ses travaux. C'est là qu'il venait opérer dans la solitude, quittant la ville de Strasbourg et passant le Rhin, quand la fantaisie lui prenait de faire de l'or ou des diamants. Nous ne discuterons pas sur la valeur qu'il faut attacher à ces produits mirifiques dont toute l'Europe se préoccupait beaucoup alors.

— Monsieur, dit le jeune marquis, que vous sachiez d'avance ou non le motif de ma visite, il importe peu. Ce qui m'importe beaucoup, c'est de mettre fin à mon ardente curiosité. On dit, on assure, on affirme que vous possédez des secrets pour lire dans l'avenir. Une seule chose m'intéresse au monde...

— Je la connais, dit Cagliostro.

— Voyons? ajouta le marquis.

— Vous êtes possédé d'une passion invincible. Cet amour est d'une audace à faire reculer le plus intrépide, le plus téméraire. Quant à vous, M. de Bellegarde, vous n'avez

même pas essayé de lutter. Vous vous êtes livré avec une volupté effrénée à cette ivresse. Vous seriez heureux d'en mourir... Mais avant tout vous tenez à savoir s'il est au monde un moyen possible d'attirer à vous les sympathies de votre idole?

— Oui, monsieur.

— En un mot, vous voulez vous faire aimer d'elle, au prix même de votre vie.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, M. le marquis, dans un certain ordre de choses , vouloir c'est pouvoir.

— Comment l'entendez- vous?

— Par la puissance de la science occulte.

— Je n'y crois pas.

— Alors, pourquoi faire cent lieues et venir me trouver?

— Pour en finir avec une fièvre de curiosité. Je suis malade; un malade essaye de tout.

— Bien, dit Cagliostro, c'est déjà quelque chose que de vouloir essayer. C'est en essayant que je suis parvenu à pénétrer des mystères jusqu'à moi impénétrables. Revenons à vous. Il est inutile, n'est-ce pas, de

nommer celle que vous aimez jusqu'à l'idolâtrie?

— Parfaitement, reprit vivement le marquis; je croirais même profaner ce nom auguste en le prononçant ici.

— Mais, monsieur, dit Cagliostro en se redressant avec fierté, vous ne parlez pas ici à un homme si ordinaire. Sav^z-vous, monsieur, que bien des princes souverains m'ont reçu dans leur intimité?

— Je sais, monsieur, que vous êtes un homme prodigieux, dit le marquis , et que vous avez fasciné les plus grands personnages comme les peuples. Mais n'importe, taisons un nom sacré.

— Très-bien. Alors, M. le marquis, pour vous prouver, sans la nommer, que je connais parfaitement votre idole, voulez-vous que je vous montre son image vivante au fond d'un miroir ?

M. de Bellegarde se leva , comme enlevé par une force électrique. Il fit un signe de consentement à Cagliostro. Celui-ci alla chercher dans le fond d'un bahut de bois d'ébène une glace de forme ovale. Ce miroir était sombre comme du jais. Cagliostro le dressa

sur le velours de la table ; puis, étendant les mains en avant, il fit sur le miroir des passes magnétiques avec une énergie et une force de volonté effrayantes. Dans ce moment-là, son visage était pâle, mais ses yeux flamboyaient. Au bout de cinq minutes il s'arrêta, et, montrant le miroir à M. de Bellegarde :

— Regardez, dit-il.

Le jeune gentilhomme s'approcha du miroir sombre et lumineux, il jeta un cri, et s'abîma dans une extatique contemplation.

— C'est assez, dit Cagliostro. Vous avez vu, vous croirez peut-être à la puissance de la science. Maintenant, reprit-il, venons à la question importante. Serez-vous aimé?

Bellegarde ne contenait plus son émotion, il était nerveux et pâle comme un homme à qui on va lire son arrêt.

Cagliostro reprit :

— Deux routes peuvent vous amener à être aimé de cette femme. L'une est longue et dépend des événements; l'autre est courte mais dangereuse.

— Pour qui?

— Pour vous d'abord.

— Peu m'importe.

— Pour elle ensuite.

— Arrétcz-Yous là, monsieur, dit le noble jeune homme ; périsse mille fois tout ce qui est moi-même, plutôt que d'exposer au moindre danger la femme que j'adore !

— C'est beau ! dit en souriant Cagliostro. Alors , vous allez vous aventurer à travers les événements, manœuvrer et attendre tout du hasard , qui peut-être ne se présentera jamais... Diable î la route est longue ! M. de Bellegarde, vous êtes bien enfant, permettezmoi de vous le dire.

— Monsieur, reprit celui-ci avec une énergie courroucée, je vous répète que je sacrifierais ma vie et celle de bien d'autres, plutôt que d'occasionner le moindre chagrin à ma souveraine.

— Ah! le mot est lâché, reprit en riant Cagliostro. Vous ne m'accuserez pas d'indiscrétion.

Le marquis se mordait les lèvres. La raillerie de l'alchimiste lui aiguillonnait les flancs. Cependant il se contint.

— Écoutez-rnoi, reprit Cagliostro, puisque vous refusez d'employer pour vous faire

aimer les moyens prompts et certains que vous offre un homme initié aux secrets les plus merveilleux, il m'est impossible de vous prédire un résultat dans l'avenir. On ne pénètre pas le hasard. Vous vous livrez à lui ; c'est bien. Moi, je le maîtrise et je le rends même impossible. Voyons, voulez-vous être initié aux mystères? Voulez-vous, en un mot, faire partie des élus et compter au nombre de nos frères ?

— Me faire initier à la maçonnerie égyptienne, n'est-ce pas? reprit Bellegarde.

— Sans doute, dit le grand cophte Cagliostro. A ce prix, vous aurez deux secrets infaillibles pour vous faire aimer de...

— Monsieur, reprit le gentilhomme, toutes les franc -maçonneries (et la vôtre est du nombre) sont les ennemies jurées des monarchies et de l'Église; or, moi, je suis officier du roi de France et chrétien sincère. Ainsi donc, je refuse toute initiation. Quant au but de mon voyage, je le vois, il est manqué. Au fait , c'était une folie. Je ne la regrette pas puisqu'elle m'a amené à voir de mes yeux un homme extraordinaire et qui mérite certainement beaucoup d'admiration,

mais je ne la pousserai pas plus loin, celte folie de connaître l'avenir. J'y renonce moimême.

— Et à votre amour? dit Cagliostro.

— Oh ! jamais , reprit Bellegarde , il ne s'éteindra qu'avec moi.

— Mais, ajouta avec un sourire satanique le grand alchimiste, mais, M. le marquis, comment se fait-il donc que cet amour indomptable vous permette cependant une fantaisie, tranchons le mot, une maîtresse? car enfin, je sais, moi, que vous avez des bontés pour une jeune personne, à Paris, et qui vous rend bien ces bontés, probablement.

M. de Bellegarde devint rêveur. Il fut étourdi du renseignement que Cagliostro avait obtenu sur sa conduite, et il ne put se défendre de lui dire :

— Comment, diantre, savez-vous cela?

— Puisque je passe pour sorcier, dit l'alchimiste.

— C'est juste, reprit le marquis. Eh bien, monsieur, continua-t-il, voici la vérité , car vos informations ne sont pas complètes. Il est très-vrai que je me suis attaché à une jeune personne à Paris; mais cette liaison

n'est pas de l'amour. Cette jeune fille, à qui je reconnais de vrais mérites, est à mes yeux un être exceptionnel; elle ressemble d'une manière surprenante à mon idole ; cette ressemblance m'a captivé, je l'avoue. Je trompe en quelque sorte mon propre cœur. C'est une illusion cruelle, je le sais ; mais il est des blessures dont on ne veut pas guérir. Du reste , cette jeune personne n'aura pas , je crois , à se repentir de l'affection qu'elle m'a vouée. Je suis un galant homme , monsieur.

— Oh! d'accord, dit Cagliostro. Ainsi, M. le marquis, vous me quittez sans vouloir obtenir ce que vous êtes venu chercher de si loin : le secret de l'avenir?

— Ma foi, monsieur, franchement, j'aime mieux l'inconnu.

— Eh bien, reprit Cagliostro , je connais quelqu'un de votre famille qui ne pousse pas si loin le scrupule, et qui probablement ne reculerait pas devant une initiation si on lui assurait le succès qu'il rêve... car lui aussi, monsieur, adore votre idole.

— Paix, monsieur ! s'écria Bellegarde avec autorité. Laissons celte fable ridicule et res-

pectons un homme revêtu d'un caractère sacré.

— Adieu donc, M. le marquis, dit l'alchimiste en accompagnant Bellegarde qui se retirait. Je pense qu'en passant à Strasbourg, vous ne manquerez pas de rendre vos devoirs à monseigneur le cardinal de Rohan, qui est votre oncle.

— Monsieur, reprit Bellegarde en se retournant brusquement, M. le prince de Rohan, mon oncle, est archevêque de Strasbourg et fort respecté dans son diocèse comme ailleurs. J'ai cru devoir lui cacher la folie que j'ai faite en venant ici. Je traverserai Strasbourg une seconde fois sans lui rendre visite. Je vous serai donc très-obligé de me garder le secret; de votre côté, me le promettez-vous ?

— Oh! très-volontiers, dit Cagliostro.

— Adieu, M. de Cagliostro, ajouta Bellegarde, et mille pardons pour vous avoir dérangé. Continuez à faire de l'or et à émerveiller l'Europe. Quant à moi, tout en refusant mon initiation aux mystères de la maçonnerie égyptienne, je n'en reste pas moins votre admirateur. Oh ! vrai , ce que j'ai vu

dans le miroir magique est étourdissant ! la divine apparition î

On échangea encore quelques salutations et on se quitta en fort bons termes. Cagliostro retourna à son laboratoire, non sans regretter beaucoup cet adepte récalcitrant qui lui échappait et dont il aurait tiré bon parti à Paris et à Versailles. Quant au marquis de Bellegarde, regagnant en toute hâte la route de Kehl, il arriva avant le jour à cette petite \ille frontière, où il reprit sa chaise de poste pour s'en retourner à Paris.

Singulière destinée que la sienne ! comme on le verra par la suite de ce récit.

Une fête militaire en iVSS.

Dans la soirée du il mai 1785, la place Louis XV , à Paris , offrait un spectacle fort réjouissant. C'était une fête toute militaire , mais à laquelle l'excellente population des bourgeois de la \ille prenait une part cordiale. Il y avait eu ce jour-là, sur la place et dans la grande avenue des Champs-Elysées, une revue générale des compagnies des gardes françaises , tenant garnison à Paris, et cette revue avait eu lieu à l'occasion de l'anniversaire de Fontenoy. Or, si tout l'honneur de la journée de 1745 était revenu aux braves 1 3

gardes de Louis XV, tout le bonheur et toute la gaieté de l'anniversaire dont il est ici question, appartenaient bien à leurs héritiers; car, en vérité, depuis l'entrée de la nuit, les danses et les galas ne cessaient de se donner libre carrière sur le terrain des Champs-Elysées.

Aux angles de la grille dorée qui entourait la statue équestre de Louis XV (alors au centre delà place), des trophées d'armes et de drapeaux avaient été formés par les soins des bas officiers, cornettes et guidons appartenant aux diverses compagnies. Les girandoles de verres de couleur, les transparents, les devises et un joli feu d'artifice témoignaient des vifs sentiments qui animaient les braves gardes pour la gloire, le roi et la France. Depuis quelques années l'usage de fêter l'anniversaire de Fontenoy tombait en désuétude; mais en 1783, messieurs les gardes françaises semblaient avoir voulu d'un seul coup payer l'arriéré du tribut commémoratif. Près de deux mille tables étaient dressées sous les arbres, sur les ponts tournants et sur la place même ; messieurs les officiers avaient laissé le champ libre aux

compagnies ; ils devaient se réunir, vers dix heures, chez un de leurs aides- majors , le comte de Chanteloup, dont la fortune était immense et qui, ce soir-là, avait tenu à honneur de traiter ses nobles camarades.

Une fête militaire , donnée par les gardes françaises, était une bonne fortune pour les excellents bourgeois, et surtout pour les jeunes et jolies bourgeoises de- la ville de Paris. Les maris , les frères , les pères , les oncles des petites dames étaient venus dans la journée admirer la belle tenue des compagnies alignées sur le terrain et que M. le prince de Condé, escorté de MM. de Luxembourg, de Duras , de Villequier et d'autres grands seigneurs, avait passées en revue; mais, le soir arrivé, c'était bien une autre parade, une autre revue, une autre fête! Plus de princes du sang, plus de généraux, plus d'officiers supérieurs ! Non , non , plus rien de tout cela, mais cent fois et mille fois mieux !

Quand Cypris se montrait à ces beaux régiments, Bellone, ce jour-là, perdait beaucoup diamants.

Mais la gloire n'en prenait que mieux ses

Si LES CHARMILLES DE TRIANON.

revanches à la prochaine campagne contre les Anglais.

Or, vers les huit heures du soir, au milieu de la fête dont il est ici question, circulaient des groupes dont les séduisants regards, les jolis bavolets provoquaient de nombreux toasts aux diverses tables où soupaient les gardes françaises. Parmi les convives du côté nord -ouest; c'est-à-dire parmi ceux qui banquetaient sous les massifs d'arbres des Champs-Elysées , MM. les sergents, guidons, tambours-maîtres et sergents-majors se faisaient remarquer par l'élégance de leurs manières, la franchise de leur appétit et la gaieté de leurs propos. Leur table était servie avec un certain luxe de vaisselle et de bouteilles fort en harmonie avec la dignité des galons et des chevrons. Évidemment il y avait, vers cette table, une attraction particulière, si l'on en jugeait par les allées et venues des petites dames que la curiosité amenait à la fête.

Un groupe de sept à huit promeneuses paraissait surtout très -déterminé à ne pas perdre de vue, ce soir-là, l'intéressante table de messieurs les bas officiers des gardes du roi. Tl paraît que la table s'en aperçut bien-

tôt, car, sur trente convives dont elle se composait, vingt-huit au moins se retournant à mi-corps , le verre en main , envoyèrent, par manière de santé, les œillades les plus assassines au joli groupe. Pas un mot cependant ne lui fut adressé directement; messieurs les gardes savaient trop bien leur monde; ils étaient là en corps, soumis à la loi d'une tenue demi-officielle. Dans ces caslà, un jeu muet est tout au plus permis. Le groupe ayant acquis la preuve qu'il avait été remarqué et reconnu , crut devoir, par dignité, s'éloigner un peu de la table qu'il surveillait.

Hélas! de qui se composait ce groupe?

quelles étaient ces jeunes filles marchant trois par trois et se donnant le bras? Parmi les trente convives de la table en question , sept à huit militaires auraient pu nous apprendre au moins le nom des promeneuses, mais quelqu'un leur épargnera ce soin aujourd'hui.

Les charmantes filles allaient revenir sur leurs pas et se diriger encore vers la table du gala , lorsque tout à coup elles se trouvèrent en face d'un homme de belle appa-

rence et dont la ronde personne, les dentelles manchettes, la canne à pomme d'or et le jabot plaqué sous la veste par un assez beau diamant, annonçaient une certaine position dans le monde.

— C'est lui! c'est lui-même! se dirent les jeunes filles en entourant le personnage.

— Ah.! ah î dit celui-ci, tout l'essaim des Grâces î Comment, mignonnes, à cette heure aux Champs-Elysées! Il est vrai que vous voilà en force. La charmante phalange !

— Charmée de vous voir, dit une jeune brodeuse de la rue Saint-Honoré. Vous m'avez oubliée...

— Moi! ma perle d'Orient!

— Et moi ! reprit une frangère du carrefour Gaillon.

— Vous oublier, mon saphir!

— Complètement pour ce qui me regarde, ajouta une jeune marchande de dentelles de la rue de Richelieu.

— Vous croyez cela, ma limpide émeraude !

Évidemment , toutes ces riches qualifications annonçaient un joaillier. L'homme aux manchettes et aux diamants était M. Bœh-

mer, joaillier de la couronne, un personnage important à la cour et à la ville.

— Apprenez, mes bijoux, reprit- il, que je pense à vous toutes , jour et nuit. Mademoiselle Fanchette , vous aurez votre croix d'or; mademoiselle Rosine, vous aurez vos girandoles; la bague-jarretière de mademoiselle Zéphirine est prête , et quant à mademoiselle Suzette, elle aura demain son agrafe. La, êtes-vous contentes?

— Vous êtes charmant, M. Bœhmer.

— Vrai ! tâchez donc de me le prouver, méchantes biches que vous êtes, et... ne venez pas ainsi vous égarer au bois.

Retournant la tête alors, et apercevant la table des jeunes sous-officiers qui paraissait préoccuper assez sérieusement les biches :

— Oh ! oh ! dit-il, si vous venez au bois , vous ne manquerez pas d'y trouver des protecteurs, n'est-ce pas? Prenez garde, mignonnes ;

Que rœil soit clairvoyant et le cœur avisé, Le berger quelquefois est un loup déguisé.

Les éclats de rire les plus frais accueilli-

rent cette sentence. On se trouvait alors près des fossés de la place Louis XV, lorsqu'une voiture de voyage, précédée d'un courrier et escortée de deux piqueurs portant des torches de résine , parut au milieu de la foule qui se divisait pour lui laisser le passage. L'équipage s'avançait avec peine , au grand souci des postillons qui rompaient l'air de cent coups de fouet.

— Place! place! criait le courrier à cheval ; et en avant !

— Place ! place donc ! répétait un heiduque perché sur le siège de la voiture, à côté d'un petit nègre portant une livrée chamois.

— Je parie , dit la jolie frangère , que cet équipage est celui de l'ambassadeur d'Autriche , venant de Vienne et se rendant à Versailles.

— Vous n'y êtes pas, reprit la brodeuse ; c'est M. de Saint-James, ce financier anglais aussi riche que le roi.

— Foin ! répliqua la brune marchande de la rue Richelieu, foin de l'Anglais! J'ai bien reconnu la voiture et les gens de madame la comtesse de Polignac, l'amie de la reine. La comtesse revient de ses terres d'Auvergne,

— Vraiment ! ajouta M. Bœhmer. Voyez donc comme ces demoiselles savent leur monde de la cour ! Eh bien , parions que l'illustre voyageur ou voyageuse n'est ni plus ni moins que M. le prince Louis de Rohan , le cardinal, le grand aumônier de France, qui revient de son évêché de Strasbourg?

— Et qui se rend à Versailles en si grande hâte? dit une jeune fille en souriant d'un air narquois.

— Précisément.

— Pour mettre sa mitre, sa barrette et son cœur aux pieds de la reine..., ajouta Suzette.

— Chut! mademoiselle , dit M. Bœhmer d'un ton sérieux. M. le prince de Rohan est un homme charmant, mais...

— Mais la reine est cent fois et mille fois plus charmante que lui, reprit Rosine.

— Certainement, mademoiselle.

— Et la reine se moque de tous les hommages extravagants..., ajouta la brune jeune fille.

— Mon Dieu, qui vous dit le contraire ?

— Allons , allons , tout cela ne nous regarde pas, répliqua la frangère, et pourvu que M, Bœhmer nous tienne parole et nous

procure de l'ouvrage à la cour, nous le reconnaissons pour le plus aimable homme du monde.

Comme elles parlaient ainsi , sept à huit sous-ofïiciers gardes françaises avaient quitté la table, et s'approchaient du groupe élégant qui tenait en échec le joaillier de la cour, le chapeau à la main droite, l'autre main passée dans la veste, l'œil vif, l'air conquérant.

Ce furent alors des saints, des révérences, des airs penchés, des sourires. M. Bœhmer, au milieu du cercle, commençait à se voir délaissé comme une majesté douairière. Évidemment , ce qu'il avait de mieux à faire , c'était de dire adieu à cette folle jeunesse , que la musique et la danse attiraient aux quinconces voisins. Il salua les gardes , fît quelques signes d'avertissement aux belles imprudentes et prit son chemin vers le milieu de la place.

Une apparltiou.

A peine M. Bœhmer avait -il fait dix pas qu'il fut rejoint par un jeune homme portant un habit de soie mordoréej des bottes molles et une pelite canne à la main. L'inconnu était frisé à frimas , et rien n'égalait l'élégance de la bourse moirée et parfumée qui retombait sur le col de son habit.

— M. Bœhmer, dit le jeune homme , j'ai quatre mots à vous confier.

— A vos ordres , monsieur, repartit le joaillier surpris. Vous savez mon nom?... ajouta-t-il avec une certaine satisfaction.

— Je VOUS connais , monsieur, reprit le jeune homme, pour vous avoir vu deux ou trois fois à Versailles , sortant des appartements de la reine.

— Sa Majesté m'honore de ses bontés.

— Très-bien ! et vous êtes chargé de relever la beauté de Sa Majesté parles plus beaux diamants du monde.

— Sa Majesté pourrait s'en passer, monsieur.

— Oh ! oui, dit le jeune homme avec une expression qui n'échappa point au joaillier. C'est une divine reine !

— C'est une divine reine! reprit Bœhmer. Ce sont là, sans doute, les quatre mots que vous aviez à me dire ? Monsieur, j'ai l'honneur...

— Doucement, M. Bœhmer. Etes-vous sûr d'avoir reconnu l'équipage de M« le cardinal prince de Rohan?,

— Très-sûr, monsieur.

— Le grand aumônier de France , dont vous parliez à ces demoiselles?

— Vous écoutiez, monsieur !

— J'écoutais, dit tranquillement le jeune homme, Vous connaissez M, le cardinal?

LES CHARMILLES DE TRIANON. il

— J'ai la confiance de Son Éminence pour certaines choses... elle me fait l'honneur de m'appeler quelquefois... Des ornements d'église...

— Fort bien ! En ce cas, M. Bœhmer, j'ai un service à vous demander.

— Je ne vends désormais qu'au comptant, monsieur.

— J'en suis bien aise, il s'agit d'autre chose.

— J'ai perdu tout crédit pour obtenir des faveurs de la cour, monsieur.

— Tant pis pour vous, M. le joaillier. D'autre chose il s'agit.

— Et quant à de l'argent, je ne puis aujourd'hui prêter dix louis.

— Eh ! M. Bœhmer, vous voyez M. le cardinal de Rohan... vous le voyez dans peu de jours, sans doute...

— Demain... Mais...

■— Mais vous ferez mon affaire ; je désire que vous me réconciliiez avec lui.

— Vous, monsieur, dit Bœhmer, ébahi et regardant le jeune homme des pieds à la tète; vous êtes brouillé avec monseigneur le grand aumônier de France?...

ia LES CHARMILLES DE TRIANON.

— Pourquoi pas ?

— Et vous êtes, monsieur...

— Ah I c'est juste, il vous faut mon nom.

— En effet, dit le joaillier en souriant, il est nécessaire que je connaisse, pour les réconcilier, les deux grands personnages qui se sont brouillés.

— Vous raillez, M. Bœhmerl

— Moi, monsieur... j'écoute et je suis votre valet.

— Ah ! vous y mettez du persiflage !...

— Du tout! j'admire...

A peine ce dernier mot était-il prononcé que le jeune homme vit M. Bœhmer pâlir, et reculer de deux pas, comme un homme surpris dans une embuscade.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-il.

Le joaillier, muet d'étonnement, lui montra de la main une jolie femme qui s'approchait d'eux.

— Ah ! oui, dit tranquillement Tinconnu, j'avais donné rendez-vous ici. C'est moi que l'on cherche.

— Vous ! s'écria Bœhmer d'une voix altérée.

Et mettant le chapeau à la main , il s'in-

clina profondément devant celle qui abordait l'inconnu. C'était une femme de vingthuit à vingt-neuf ans (aux yeux du joaillier du moins), d'une rayonnante beauté, d'une fierté royale. Elle souriait, et tapant légèrement l'épaule du jeune homme avec un éventail lamé d'argent :

— Comment! dit-elle, je suis obligée de vous chercher ! Vous n'êtes pas au lieu précis du rendez -vous, sous la troisième lanterne à droite? Ah î ah! monsieur le fat !

Bœhmer s'inclina à plusieurs reprises comme pour supplier la très- haute dame d'avoir pitié de l'inconnu et de lui faire grâce.

— Ma chère amie , reprit celui-ci de l'air le plus dégagé, la faute en est à M. Bœhmer.

— A moi la faute, bon Dieu ! dit le joaillier presque prosterné.

La jeune femme riait beaucoup du trouble et de l'embarras du pauvre homme, et en eut pitié.

— Monsieur, dit -elle avec un accent qui le fit tressaillir, je ne conserve jamais de rancune contre personne.

— Mais, madame...

— Allons, allons, repril le jeune homme, laissons M. Bœhraer à sesaffaires, il a peutêtre aussi ses rendez-vous. Le joaillier de la cour est un homme d'une vie élégante et galante... qui sait?

— Je TOUS proteste, monsieur...

— Que vous me réconcilierez avec M. le cardinal de Rohan ? ajouta le jeune homme.

— De tout mon cœur; mais si monsieur Toulait prier madame de daigner se charger de ce soin, rien ne serait refusé à madame.

— Du tout! du tout! M. Bœhmer, mademoiselle n'a que faire dans un démêlé de famille.

— Mademoiselle! pensait le joaillier, il ne l'appelle pas madame... grand Dieu !

— C'est bien assez que mademoiselle s'intéresse au neveu sans s'inquiéter de l'oncle.

— Et l'oncle! exclama Bœhmer; monseigneur le grand aumônier de France est votre oncle, monsieur?

— Étant son neveu, la chose me parait naturelle.

— Mais alors, monsieur se nomme ?

— Ah ! c'est vrai , je ne vous l'ai pas encore dit. Eh bien, H. Bœhmer, écoutez-moi :

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j'ai TiB^I-4»M| ass, vm télé aidente, ib coEBr exempt de seâcratesse et me fertase... salade, TOK u—piMcx! rai des dells par it... Mais f ai aussi ■■

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— Et Toos retecx... par la raisoa?...

— Par b nisaa taale lapde, mob ^cr M. Bœfamer, qaef aiae BudfBMiirilr, et qae

— Toos, Muîear! s'écria le ji atterré.

— A Boias qacioas ae soja moo illustre joaiflier? dit rincoana.

BflduMr était aa oaaUe de réaaâaa d

salatatioas adressées à b dcaMinle nmmr poar loi de laanéer paidoB de cette

qu'il trouvait inouïe , terrible , exorbitante.

— La la î c'est dit, n'est-ce pas? reprit le jeune homme , vous parlerez pour moi à M. le cardinal ; vous lui vanterez mes mérites et mes vertus. Vous lui direz que je suis digne de son affection et que j'ai encore cinquante mille écus à placer chez mes créanciers, à fonds perdus. Vous ajouterez que cette dette payée me fera le plus grand honneur dans ma compagnie, aux gardes françaises, attendu que j'ai mangé presque tout cet argent avec nos camarades, et qu'il est désagréable de devoir ce qu'on se mangé... C'est mâcher à vide, c'est fastidieux et stupide. Adieu, M. Bœhmer , si jamais je deviens capitaine aux gardes françaises , j'irai fondre chez vous mon épaulette de lieutenant. Mes compliments à mon oncle. Venez, mademoiselle, nous avons à courir beaucoup ce soir.

Et, après un salut des plus lestes, les deux charmants amoureux tournèrent à gauche , et, d'un pied vif et léger, disparurent bientôt dans la foule.

— Ah ! dit Bœhmer en s'essuyant le front, je crois à tout maintenant. Un jeune lieutenant aux gardes , en habit de ville , à huit

LES CHARMILLES DE TRIANON. i7

heures du soir, aux Champs-Elysées, avec... Grand Dieu ! prenez pitié de moi ; je n'ai rien vu, rien entendu, et la preuve que j'ignore tout, c'est que ce téméraire , sur qui le tonnerre finira par tomber, ce jeune audacieux ne m'a pas même dit son nom. Que je parle de lui à M. le prince de Rohan , le grand aumônier!... Ah bien oui! il ne manquerait plus que cela pour me perdre !

M. Bœhmer, après ces judicieuses réflexions, se hâta de quitter la place Louis XV pour regagner son logement , rue de Richelieu, tournant souvent la tête dans le trajet, comme s'il avait été suivi par tous les sbires de la police.

liC vaudeville A Trianon.

Le petit Trianon était devenu la demeure favorite de la reine Marie -Antoinette. Au grand Trianon se tenaient les réceptions officielles ; les conseils des ministres, les pompes de la monarchie ; au petit Trianon étaient réservés les délices du cercle intime, les joies naïves d'une femme adorable qui, bien souvent fatiguée d'être reine, cherchait les occasions furtives de se montrer la première dame de France au milieu de ses bonnes amies. Marie-Antoinette à vingt-huit ans avait conservé cette fleur de jeunesse qui se fane

si vite à la cour, cette gaieté de dix-huit ans qui ne sourit qu'à la campagne, cette insouciance du lendemain qu'on ne retrouve que dans la vie de château. Elle était belle à un degré suprême ; une taille de nymphe , des yeux vifs et doux, un profil régulier, des dents admirables et que des lèvres roses et légèrement bombées à l'autrichienne cachaient à peine : tel était à peu près le type de la beauté royale qui faisait battre le cœur de tant de gentilshommes en Europe. Ajoutez à ces rares perfections une magnifique chevelure d'un blond cendré , abondante et souple, d'un éclat presque toujours adouci par une teinte de poudre d'iris, et vous comprendrez peut-être la supériorité de la souveraine sur tant de rivales.

Quant au caractère de la reine, à l'originalité de son esprit, aux tendances de ses idées, à la perfection de son éducation, tout a été dit, étudié et révélé. Aujourd'hui nous connaissons , hélas ! trop tard , celle que le dix-huitième siècle adora comme dauphine et méconnut si cruellement comme souveraine. Et pourtant, quel changement avait donc apporté la couronne sur cette tête char-

mante? Soyons sincère : la reine Marie- Antoinette continua la dauphine de France jusqu'au moment où le malheur vint imprimer une majesté nouvelle, un caractère suprême à cette noble figure, prédestinée au martyre.

Mais revenons à Trianon, où, grâce à Dieu, nous retrouvons encore la jeune épouse d'un roi, si heureuse de s'amuser comme une femme.

L'intérieur du petit château avait subi peu de transformations. C'était toujours l'habitation d'un riche gentilhomme avec tous les agréments des appartements commodes, mais où l'élégance et le bon goût avaient seuls été consultés. Par les ordres de la reine, un bâtiment d'assez bonne architecture avait été ajouté à ceux destinés à la résidence des personnes admises au cercle intime. Il était situé dans le périmètre de la cour à quelques toises du château, et donnant par une de ses extrémités sur les jardins nouveaux, cette vallée suisse en miniature. Là était la salle du théâtre de la reine. Leurs Majestés arrivaient de leurs appartements au spectacle par une galerie vitrée.

Or, dans la soirée du 42 mai 4785, il n'était bruit, à Versailles et même ù Paris, que de la représentation du Roi et du Fermier^ vaudeville qui devait être joué à Trianon. Les invitations avaient été restreintes à un cercle très-limité, selon l'usage, et M. le duc de Fronsac, premier gentilhomme de la chambre, n'était pas homme à se laisser forcer la main en pareille occasion ; on pouvait compter sur lui dans l'exercice de ses fonctions ; le duc , dans une question d'éliquette, d'ordre, de préséance , se serait fait tuer plutôt que de céder un pouce de son terrain.

Les carrosses commençaient à arriver dans la cour de service ; ils stationnaient un moment devant une porte d'entrée , déposaient leurs maîtres , et s'éloignaient rapidement pour aller stationner bien au delà des fro?îtières des États de Trianon. M. le premier gentilhomme, en grand habit bleu de ciel et chamarré d'or sur toutes les coutures, l'épée au côté, la canne d'ébène et à pommeau de diamant à la main (la canne de commandement), présidait lui-même sur le perron à l'arrivée des nobles invités, reconnaissant l'identité de chaque visage , et ne songeant

à autre chose qu'à compter son monde, ce soir-là, à peu près comme un berger compte ses moutons au seuil de la bergerie.

— C'est bien! dit tout à coup le duc après l'arrivée de la dernière voiture, fermez les portes! Messieurs les gardes françaises ont le service de l'extérieur, ks cours et les avenues; messieurs des gardes du roi, à vos postes dans les appartements !

Les portes et les grilles furent fermées. Pour entrer à Trianon, après cet ordre donné par M. de Fronsac, il eût fallu démolir le château à coups de canon. Or, dans la cour d'honneur où stationnait un peloton de gardes françaises, un officier de vingt-quatre ans environ se promenait en long et en large, les mains dans ses poches, la tête penchée, rêveur, taciturne, mais parfois s'arrêtant tout à coup, et fixant son regard sur les grandes fenêtres illuminées de la salle de "spectacle. L'officier était en grande tenue de service, mais en bas de soie blancs et la boucle d'or aux souliers , selon l'usage quand on était commandé pour une fête chez la reine.

— Chien de métier ! dit-il tout à coup en passant devant un faisceau de fusils qui étin-

celaient aux lueurs de cinquante lanternes de cristal. « Vous serez en bas de soie, » répétait-il. Et M. le premier gentilhomme me campe dans la cour comme un valet de pied. Il gèlerait à pierre fendre , que cet aninral brodé et doré me ferait dire par le major : « Vous serez en bas de soie ! »

— Lieutenant, dit un sous- officier en l'abordant, la main à la hauteur de l'œil, les gardes n'ayant rien à faire demandent la permission de jouer au piquet.

— Non , répliqua l'officier, on ne jouera pas... on s'ennuiera, mordieu !

— Oui , mon lieutenant, répondit le bas officier.

Et rentrant dans la salle du rez-de-chaussée qui servait de quartier :

— Gardes, dit-il , on ne jouera pas, on s'ennuiera... c'est l'ordre.

— Merci, sergent!... répliquèrent les hommes du poste.

— Sergent Be^iumanoir ! s'écria tout à coup la voix du lieutenant qui continuait sa promenade ; revenez ici... un mot.

Le sous-officier obéit , et vint se placer, immobile, au milieu de la cour.

Le lieutenant, sans le regarder, passait et repassait devant lui, et le dialogue s'engagea ainsi :

— Vous savez, M. Beaumanoir, que nous quittons dans huit jours Versailles pour Melun?

— Je le sais, répondit le jeune et sérieux sous-officier.

— Vous savez que Sa Majesté la reine assistera au défilé après la revue du roi ?

— Les gardes sont prévenus de cet honneur, lieutenant.

— Et vous avez, j'espère, pris vos mesures pour que la tenue soit irréprochable parmi vos hommes?

— Sa Majesté la reine sera satisfaite, lieutenant. La tenue sera digne...

— De la reine? demanda l'officier. Allons, M. Beaumanoir, ne nous vantons pas.

— Il est certain, reprit le sergent, que Sa Majesté est au-dessus des mortelles.

— Oh ! oh ! dit l'officier en reprenant sa promenade, vous lisez le Mercure galant. Or çà, ajouta-t-il , j'entends les violons qui jouent les ritournelles. Sait-on à quelle heure finira la comédie?

— Non , lieutenant. Le programme n'en dit rien.

— Ah ! vous avez le programme. Allez me le chercher.

Un instant après , Beaumanoir apportait à son lieutenant une belle feuille de papier satiné et de couleur jonquille, que les gardes françaises de service lisaient tour à tour sur la table du poste. Le sous -officier la présenta à son chef qui l'invita par un signe de tête à le suivre dans sa promenade d'un bout à l'autre de la cour.

L'officier aux gardes, si fatigué du service qu'on lui imposait ce soir-là, était celui-là même qui, la veille, aux Champs-Elysées, à Paris, en habit de ville, avait causé avec le joaillier Bœhmer, et donné le bras, dans la foule, à la belle personne dont le nom est encore un mystère. Quant à celui que portait l'officier, il nous est impossible de le cacher i3lus longtemps au lecteur. Le lieutenant en question se nommait le marquis Henri de Bellegarde; il était proche parent , comme nous l'avons vu , de M. le grand aumônier de France.

— Sergent, dit-il avec vivacité après avoir

lu rapidement le programme, savez-vous que voilà un personnel de comédiens diablement illustre?

— Les gardes faisaient cette réflexion , lieutenant.

— Allons, les princes du sang jouent décidément la comédie avec un plaisir... que je partagerais, ajouta-t-il en soupirant, si j'étais près du trône. Voyons, sergent, lisezmoi encore ce programme ; je veux retenir les noms des personnages dans l'ordre où on les a classés.

Le sergent prit le joli papier couleur jonquille, et, suivant toujours son lieutenant dans sa promenade, il se mit à lire d'une voix claire et flùtée :

— « Les comédiens ordinaires du roi donneront aujourd'hui , par ordre , le Roi et le Fermier. Personnages : le roi , M. le comte d'Adhémar K »

— Grand sec! Tircis-la Flèche! comme

* Nous citons ici textuellement une des affiches qu'on mettait au petit Trianon, sur les murs du château et dans l'intérieur, les jours de représentations au théâtre de la reine.

l'appelle madame de Montesson , dit le lieutenant aux gardes.

— a Richard, reprit le sergent, M. le comte de Vaudreuil. »

— Il est joli ! répliqua M. de Bellegarde en levant les épaules. Préville, Fleury, Dazincourt de la Comédie-Française n'en peuvent rien faire... Enfin!

— Vous m'interrompez beaucoup , mon lieutenant, dit Beaumanoir.

— Continuez.

— « Un garde... le comte d'Artois. »

M. de Bellegarde ne dit mot; le sergent se caressa le menton.

— Continuez.

— M'y voilà, mon lieutenant : « Jenny... la reine. »

Ici il y eut une pause. Le sergent Beaumanoir avait prononcé ce dernier nom avec toute la grâce possible, cherchant même à ajouter au charme du nom un léger grasseyement qui n'était pas lui-même sans distinction.

— La reine..., répéta-t-il.

— J'entends fort bien, mon cher Beaumanoir, dit le marquis de Bellegarde,

Et un gros soupir souleva sa poitrine.

Le sous -officier, après s'être adorableinent égayé l'esprit avec l'idée sans doute de la reine de France en costume de fermière, passa à d'autres noms.

— « Betzy... madame la duchesse de Guiche. »

— Belle! charmante! dit l'officier, un teint! des yeux!... Continuez.

— « La mère... madame la comtesse Diane de Polignac. »

— Voyez la coquetterie ! répliqua M. de Bellegarde. Elle est encore jeune, spirituelle, vive comme un oiseau, et, ce soir, voilà cette Diane qui se met une patte d'oie au coin des yeux, et pose une grande coiffe sur ses beaux cheveux.

— N'est-ce point une amie de cœur de Sa Majesté? demanda le sergent.

— Hélas! dit le marquis de Bellegarde, une séduisante amie!... Continuez...

— « Rôles muets et secondaires, comparses... MM. les gardes du corps. »

— Un joli métier ! dit l'officier visiblement piqué. Du reste, il n'y a de faveur que pour eux. Après?

60 LES CHARMILLES DE TRIANOiN.

— « Villageois et villageoises dansants : mesdames de la Ferté, de Soubise, de Vaiidreiiil, de Coigny; MM. les officiers des gardes du corps. »

— Encore! s'écria le marquis de Bellegarde, c'est insupportable!

— « Chef de la scène... le prince Esterhazy. »

— Ah ! l'Autrichien, pardieu ! dit le lieutenant, cela va de suite.

— « Souffleur... M. le duc de Guiche. »

— Heureux de Guiche ! s'écria le marquis. Mais se reprenant tout à coup :

— Sergent, dit-il, c'est bien! retournez au poste, je permets le piquet.

Beaumanoir revint parmi les gardes, et cinq minutes après , dix parties étaient engagées. Cependant les violons annonçaient de temps en temps soit un couplet, soit un chœur, soit un entr'acte. Henri de Bellegarde s'était arrêté en face du bâtiment où était le théâtre , et il se prit de plus belle à considérer les grandes fenêtres , éclairées splendidement. Sa rêverie, sans doute, se donnait pleine carrière dans le royaume des chimères, lorsqu'il aperçut un homme re-

\étu d'un magnifique habit vert -pomme et poudré à la neige, qui sortait d'une porte servant d'entrée particulière à la salle de spectacle.

— Comment! dit-il, le joaillier de la cour, M. Bœhmer ici?

M. Bœhmer vit le marquis dont il avait appris le nom et le titre par des renseignements dans la matinée. Il voulut l'éviter, mais le jeune officier de garde l'eut bientôt rejoint.

— Savez -vous, monsieur, dit Henri de Bellegarde, que ma consigne est de ne laisser entrer ni sortir personne?

— Ah ! M. le marquis, reprit le joaillier, je suis. . . Vous me reconnaissez, n'est-ce pas ?

— Sans doute, et comment étes-vous ici , vous, monsieur?

— En ma qualité de joaillier de la reine. N'ai-je pas apporté, ce soir, la croix d'or destinée à Jenny... les anneaux d'or de Jenny, son clavier, ses bagues, toute la bijouterie villageoise qui sert ce soir à parer Jenny?

— Venez ici, M. Bœhmer, dit l'officier d'une voix altérée, j'ai à vous demander bien des choses.

— Monsieur, je n'ai pas eu l'honneur encore de voir M. le cardinal de Rohan, votre oncle...

— Je vous livre mon oncle et tout le collège des cardinaux pour ce que vous voudrez... Il s'agit bien de cela, ce soir!

— Et de quoi s'agit-il? bon Dieu !

— Vous revenez du théâtre?

— Oui, M. le marquis.

— Vous étiez sur la scène?

— Sans doute, malgré M. le premier gentilhomme qui m'aurait tué si ses yeux avaient été des pistolets.

— Vous avez vu Jenny?...

— J'ai eu l'insigne honneur de répondre aux questions qu'elle a daigné me faire.

— Et ces questions?

— Oh! tout le monde les a entendues.

* Bœhmer, ma croix d'or n'est-elle pas trop riche?... — Non, madame. — Mes anneaux sont-ils trop grands?— Non, madame, ils doivent descendre à l'oreille , c'est dans le costume. — Mon clavier, Bœhmer, n'est -il pas trop chargé d'ornements ? — Non , madame, Votre Majesté n'a là qu'un clavier de jeune fille. » Et puis je me suis retiré dans

les coulisses à l'écart, dans un coin, comme un ermite en ravissement, et il y avait de quoi, ma foi ! Je veux que le diable m'emporte si Sa Majesté en bavolet n'est pas la femme la plus séduisante et la plus étourdissante de l'univers.

— Touchez là , M. Bœhmer, dit le marquis, vous m'avez fait du bien !

— M. le marquis, reprit le joaillier en hésitant, il ne vous est donc pas permis à vous d'assister au spectacle?

— Non, répliqua Bellegarde , je suis un simple officier commandé pour le service extérieur... un valet de pied... un chien de cour. Quand je pense que mes braves gardes françaises et moi ne sommes bons qu'à faire ranger les carrosses et à faire la police des cochers et des laquais...

— Vous m'étonnez, M. le marquis ! Comment! vous n'êtes pas assez puissant, vous, pour entrer dans la salle? Vous! vous (répétait-il en se souvenant avec qui il l'avait rencontré la veille, tète à tète, aux Champs- Elysées)! allons donc!...

— Ah ! M. Bœhmer, reprit l'officier qui comprit parfaitement l'arrière -pensée du

$i LES CHARMILLES DE TRIANON.

joaillier, vous ne savez pas... vous ne pouvez savoir... Tenez, ajouta-t-il, il vaut mieux que je me taise. Est-ce que vous allez retourner au théâtre ?

— Sans doute, j'ai voulu respirer un moment; j'étais ébloui, suffoqué. L'émotion de la salle est au comble ; le roi est ravi, il bat des mains avec enthousiasme ; tout le monde rit et pleure; M. le cardinal, que j'ai aperçu au milieu de la cour dorée , essuie ses larmes et pose la main sur son cœur; Monsieur, comte de Provence, est souriant et attendri ; enfin tout le monde est fou d'admiration, d'amour... Jenny les subjugue, les enlève, les ravit.

— Et moi aussi, Bœhmer, dit Henri d'une voix sourde.

Celui-ci le regarda avec ébahissement , se disant à lui-même : — C'est bien singulier ! hier il était d'un calme, d'une fatuité presque criminels... Du reste, ajoutait-il, toujours en lui-même , je n'ai rien vu , rien entendu hier au soir. Je jurerais même, au besoin, sur mon honneur, que je n'étais pas aux Champs-Elysées.

— M. le marquis, reprit-il tout haut , je

remonte au théâtre; peut-être que Sa Majesté aura besoin de mes services.

— Écoutez -moi, mon Dieu! dit M. de Bellegarde en le retenant par sa manchette de dentelle, donnera-t-on encore cette comédie?

— Sans doute.

— Ne pourriez -vous , M. Bœhmer, faire monter une parure de paysanne pareille, exactement pareille à celle que porte Jenny en ce moment?

— Sans doute, monsieur, mais... je craindrais...

— Ne soyez donc pas si poltron, mon cher M. Bœhmer. Donc vous aurez cette parure ; vous êtes chargé de conserver toutes celles qui servent aux représentations du théâtre de Sa Majesté. Vous mettrez la parure nouvelle (les dorures absolument pareilles) dans l'écrin de Jenny, à la place de celle d'aujourd'hui, et vous me remettrez ces anneaux, celte croix, ces bagues, tout ce qu'elle a touché, moyennant le prix que vous voudrez.

— Mais, M. le marquis, y pensez-vous?

— Oui. Que valent ces dorures? mille écus!

— Tout au plus.

— Je vous en donne trente mille francs.

— Monsieur, je hais l'usure.

— Bien, M. Bœhmer; je vous les payerai donc leur valeur, et vous aurez toute mon amitié.

— Vous m'honorez beaucoup, M. le marquis, dit Bœhmer qui hésitait encore.

— Allons, c'est arrêté, répliqua Henri de Bellegarde en lui prenant la main.

Le joaillier consentit tacitement. Refuser celui qu'il avait rencontré la veille aux Champs-Elysées était, aux yeux du prudent Bœhmer, compromettre beaucoup son crédit en haut lieu. D'ailleurs, bijoux pour bijoux, qui pourrait savoir la chose? Il cherchait donc à rompre l'entretien et à quitter l'officier, lorsque celui-ci ajouta :

— Quand Jenny aura quitté la scène , tâchez d'avoir le bouquet qu'elle a porté... et vous me le donnerez; il est sans prix, Bœhmer! Et si MM. les gardes du corps vous veulent disputer une seule fleur de ce bouquet, dites-leur de venir me trouver ici, et que j'ai quatre mots à leur chanter à roreille. A demain.

Le joaillier entendit les violons, il rentra par la même porte secrète et disparut. Le lieutenant aux gardes françaises, dont la tête devint plus calme après les épanchements de cet entretien , reprit sa promenade dans la cour.

Or, deux gardes du corps du roi, placés à un balcon de la salle de spectacle, avaient entendu les dernières paroles de l'officier au joaillier, mais rien que ces dernières paroles. Cela suffisait pour motiver une explication. Profitant d'une demi-heure de liberté que leur donnait leur service, ils descendirent dans la cour du château et allèrent droit au lieutenant de Bellegarde.

Pour un bouquet.

Les deux gardes du corps du roi qui s'avançaient vers M. de Bellegarde étaient en grande tenue de service.

Le lieutenant aux gardes françaises, voyant que les deux officiers du roi en voulaient à lui, s'arrêta au milieu de la cour, et, leur faisant face, il mit le chapeau à la main, car les deux gardes du corps étaient tète nue, ayant laissé leur casque dans la salle d'attente où ils étaient de service.

— Monsieur, dit l'un d'eux, je me nomme 'Argentan,

— Et moi , dit son compagnon , Louis de Charmont.

Le lieutenant se nomma et leur demanda ce qu'ils voulaient de lui.

— Nous étions par hasard au balcon que voici , dit d'Argentan , lorsque nous avons entendu, monsieur, vos dernières paroles à Bœhmer, le joaillier.

— Ah ! ah ! reprit Henri de Bellegarde, je comprends, messieurs. Eh bien, je suis à vos ordres.

— Mais, monsieur, voulez-vous, avant tout, avoir la bonté de nous expliquer... ? «

— Mes paroles ? reprit vivement le lieutenant; mais il me semble que vous comprenez le français dans la compagnie du prince de Poix.

— Monsieur, dit d'Argentan qui tremblait de colère, cela suffit. Vous êtes de service, nous en sommes aussi, mais demain matin...

— Du tout , répliqua Bellegarde. Je suis de service jusqu'à minuit. A cette heure-là, je ramène mes hommes à Versailles. Or, mon sergent sera chargé par moi de me suppléer pour ce trajet. Quant à vous , messieurs ,

après le spectacle, vous n'avez autre chose à faire dans la salle des gardes qu'à dormir sur vos lits de camp.

— Et vous voulez, ajouta Louis de Charmont, que nous demandions une permission de deux heures ?

— Si cela peut vous être agréable, messieurs , dit le lieutenant aux gardes françaises.

— Cela nous charmera , monsieur ! répliqua d'Argentan , du haut de ses cinq pieds huit pouces.

— Vraiment ! dit Bellegarde. Eh bien , le temps est magnifique; il fait un clair de lune à pouvoir piquer de la pointe d'une épée le premier bouton désigné. Vous acceptez la partie?

— Procurez-vous un témoin, ajouta le beau d'Argentan.

— Je me procurerai tout ce qui me plaira, dit l'adversaire.

— Ah ! vous voulez une leçon, messieurs des gardes françaises.

— Ah ! vous êtes incorrigibles, messieurs des gardes du corps !

— Allons, dit de Charmont, ce n'est pas

ici un terrain neutre pour une explication. Les gardes françaises sont là , et nos camarades sont là-haut.

— A minuit, messieurs, dit Bellegarde, au bout de l'avenue des Trianons, au carrefour des avenues du Domaine , près la porte de Versailles ; il doit y avoir là , ce soir, quelqu'un qui m'attendra en voiture.

— Cela se trouve à merveille, reprit M. de Charmont. Si c'est un ami , il vous servira de témoin.

— Et si c'est une femme , ajouta d'Argentan, nous aurons une scène touchante.

— Prenez garde , M. d'Argentan , répliqua Bellegarde avec aigreur, avec vos airs d'Hercule et vos cinq pieds dix - huit pouces...

— Mordieu ! dit entre ses dents le garde qui rugissait comme un lion ; si nous n'étions ici, je lui aurais déjà brisé les dents à cet écureuil.

— Cependant, M. de Bellegarde, reprit Louis de Charmont, il me semble que vous pourriez nous éviter le désagrément de dégainer l'épée devant une femme.

— Messieurs, dit le lieutenant, je ne chan-

gérai rien à mon rendez- vous. C'est à prendre ou à laisser.

— C'esl à prendre, mille tonnerres! s'écria d'Argentan.

Après cette vive bourrade, le garde du corps, suivi de son camarade, remonta dans la salle où il était de service. Une demi-heure après on entendit un grand mouvement dans les appartements attenants au théâtre de la reine. La comédie finissait. Le roi rentrait au château suivi de quelques seigneurs du cercle intime ; la cour quittait la salle , et chacun descendait dans le grand vestibule pour attendre sa voiture. Les gardes françaises sous les armes maintenaient l'ordre dans cette cohue. Le défilé des carrosses se fit avec une admirable précision , au grand honneur des braves gardes, fort peu honorés, du reste, d'un tel service. Quand tout fut terminé, le lieutenant Bellegarde fit ranger ses hommes sur trois rangs de profondeur , et donna à son sergent, M. Beaumanoir, le commandement du peloton pour le ramener aux quartiers de Versailles. Remettant alors l'épéedans le fourreau, il tira sa montre, consulta l'aiguille, demanda son manteau, et,

7i LES CHARMILLES DE TRIANON.

suivi de son valet de chambre, il s'achemina, au clair de lune, vers l'avenue des Trianons, à Versailles.

Il était près de minuit lorsque M. de Bellegarde arrivait à la première lanterne qui indiquait la jonction des deux routes. Le lieu était solitaire. Toutes les voitures se rendant à Versailles ou à Paris avaient défilé. Une seule était là stationnant sous le réverbère. Le lieutenant la reconnut et s'en approcha.

— Vous voilà? dit une voix douce et saisissante.

Et, en même temps, une tète charmante se montra à la portière.

— Me voilà, dit Henri ; mais je vous préviens qu'avant de vous suivre, ma toute belle , je dois donner un léger coup d'épée à un gros garde du corps menacé d'apoplexie. C'est un vrai service qu'il m'a demandé et que je consens à lui rendre.

— Vous en avez menti, double tonnerre ! dit une grosse voix qui sortait d'un fourré de chênes.

Et en même temps apparurent MM. d'Argentan et de Charmont enveloppés de leurs manteaux militaires.

— Habit bas ! dit d'Argentan , et quelle que soit la poupée qui nous regarde faire de dedans ce carrosse, je veux avoir raison, monsieur, de votre...

— N'achevez pas! s'écria Bellegarde, ou je ne réponds plus de mon épée... quitte à tuer après votre camarade.

— Voyons, dit Louis de Charmont plus calme que les deux champions, car d'Argentan avait pris l'initiative dans ce duel ; voyons, messieurs, pourquoi vous battez-vous? Pour un propos insultant, une provocation aux gardes du corps adressée par M. de Bellegarde. Fort bien ! M. de Bellegarde voulait un bouquet porté ce soir-là par une personne que je ne nommerai pas ici (et je prie le carrosse de me pardonner cette indiscrète révélation); ce bouquet devait être remis par M. Bœhmer, s'il pouvait se le procurer, à M. le lieutenant aux gardes françaises. Or messieurs des gardes du corps n'ont pas permis à M. Bœhmer de toucher à ces fleurs...

— Et la preuve, dit d'Argentan, c'est que voici le bouquet.

Il le montra à Bellegarde qui allait sauter dessus.

— Doucement, monsieur, reprit Louis de Charmont, je suis arbitre ici. Je prends le bouquet et je règle le combat, car je \ois bien que vous n'avez point de témoin, ce qui est de la dernière inconvenance. Or, voici : un témoin nous manque ; nous ne pouvons en tout honneur pousser l'affaire à fond. Je déclare donc qu'on se battra au premier sang, pour cette fois, ef que le bouquet appartiendra au premier de vous deux qui aura touché son adversaire. C'est accepté, ou je me retire et alors vous vous couperez la gorge comme deux assassins.

— Va donc pour le premier sang! s'écria d'Argentan en tirant une large épée qu'il fit briller à la clarté de la lune, sauf à nous arranger plus sérieusement avec monsieur un de ces jours.

— Allons, au premier sang! dit Bellegarde jetant habit bas et dégainant sa lame. Mais vous le jurez, M. de Charmont, j'aurai le bouquet pour prix de mes soins lorsque j'aurai charitablement fait une saignée à cet apoplectique?

— Attends! attends ! répétait d'Argentan qui jurait tout en consultant la pointe de son fer.

Cette scène , d'un comique sérieux , avait vivement ému cependant la personne qui se trouvait dans la voiture. Elle fit ouvrir la portière et abaisser le marchepied. M. de Charment , en sa qualité de juge du camp, s'était emparé du bouquet. La jeune femme du carrosse s'approcha de lui avec beaucoup de dignité et lui dit d'une charmante façon :

— Il me semble, monsieur, que je vaux bien un témoin et que j'ai quelque droit aussi à ces fleurs.

— Madame ! dit M. de Charmont sans pouvoir proférer une parole de plus , madame !

Et après lui avoir respectueusement remis le bouquet, il court à d'Argentan qui déjà se mettait en garde tout en maugréant.

Comme si la foudre tombait à côté de lui, le garde du corps, après avoir entendu ce que Louis de Charmont lui disait à l'oreille , recula de quatre pas , remit son épée dans le fourreau, passa son habit en toute hâte, et, le manteau sur le bras gauche, le chapeau à la main, il s'approcha de la jeune femme, la reconnut, s'inclina profondément et s'éloigna.

M. de Charmont, après un salut non moins respectueux, alla rejoindre son compagnon. Trois minutes après, les deux gardes du corps avaient disparu dans le clair-obscur de la nuit.

— Eh bien, dit Henri de Bellegarde riant aux éclats, ils se sont fondus l'un et l'autre! Convenez, ma chère belle, que pour deux capitans, la retraite n'est pas des plus glorieuses. Allons, montons en voiture, s'il vous plaît, car la nuit est fraîche en diable, et M. le premier gentilhomme de la chambre du roi a eu l'aimable attention de me faire ordonner le bas de soie, ce soir, pour ma garde. Vous êtes venue me chercher, mon aimable amie, merci de cette marque d'attachement ; je me serais bien ennuyé seul dans cette voiture.

Un laquais releva le marchepied, ferma la portière, et le cocher fouetta deux vigoureux chevaux qui emportèrent le carrosse sur la route de Paris.

Il faut convenir que le bouquet que Jenny avait porté pendant la représentation était arrivé à M. de Bellegarde par un singulier chemin de traverse.

Le pavillon d'Henriette.

La Chaussée-d'Antin, à l'époque dont il est ici question, jouissait d'une grande célébrité depuis un demi-siècle environ ; elle la devait au pavillon de Hanovre qu'avait habité M. le maréchal duc de Richelieu ; à M. le duc d'Antin , qui lui avait donné son nom en cédant ses jardins ; à Sophie Arnould, de charmante, spirituelle et harmonieuse mémoire ; à mademoiselle Guimard, qui l'habitait encore, ainsi qu'au grand Vestris, dont la jolie maison se faisait remarquer entre toutes. Heureux et galant quartier, peuplé de jolis petits

hôtels entre cour et jardin , et dont la brillante population ne songeait qu'à bien vivre ; cité de la paix et du bien-être, où les plus aimables gentilshommes de France et les plus hautes dames de l'Opéra venaient se reposer des gloires du théâtre et des grandeurs de la cour.

Prés de l'habitation de mademoiselle Guimard, vers le milieu de la rue de la Chaussée-d'Antin, une jolie grille aux lances dorées s'ouvrait sur une cour ombragée de hauts tilleuls , et au fond de laquelle s'élevait un pavillon modeste, mais fort élégant, à moitié caché par les grands ombrages. Un jardin spacieux l'entourait, et une belle charmille, bien haute, bien fourrée, encadrait le jardin.

Vers les dix heures du soir, par le plus beau temps du monde, au mois de mai , un gentilhomme entrait dans la cour du pavillon et demandait à être annoncé à M. le marquis de Bellegarde. Henri n'habitait pas cette jolie maison, mais il y passait sa vie, comme on dit, lorsque son service ne l'appelait pas à Versailles.

Peu de jours s'étaient écoulés depuis le spectacle de la rein^ à Trianon. Le lieu te-

nant aux gardes françaises jouissait d'un repos qu'il espérait bien prolonger encore quelques semaines. Ce n'est pas que M. de Bellegarde ne fût un très -brave officier et très - enthousiaste de son état, mais il y avait chez lui un mécontentement prononcé; il était de ceux qui ne voyaient pas, alors , sans un ressentiment très-vif, les préférences accordées à certains corps , les privilèges exclusifs attachés à certaines armes. L'esprit de réforme gagnait toutes les têtes ardentes; il y avait une vague inquiétude dans presque tous les cœurs généreux; l'ancien régime accomplissait sa période descendante ; c'était un soleil couchant, splendide encore, mais dont les clartés rougeâtres entourées de nuages faisaient pressentir une nuit orageuse.

Le gentilhomme en question était lui-même

lieutenant aux gardes françaises , jeune et de

fort bonne mine. Il se nommait Arthur de

Launay.Sa famille, originaire de la province

d'Auvergne, était noble mais non titrée, et

jouissait de ce que l'on nomme une honnête

^ aisance. M. de Launay était un officier sé-

JM^ rieux et de grand mérite ; il avait pour le

^K marquis un chaleureux attachement.

Le marquis l'attendait et il alla le recevoir sur le seuil du perron. Les deux camarades se serrèrent la main affectueusement, sans articuler un mot d'abord , comme des gens qui, ayant beaucoup de choses à se dire , ne jettent pas au vent leurs paroles.

Ils traversèrent une antichambre spacieuse , et sans quitter le rez-de-chaussée , ils arrivèrent à un fort joli salon dont la boiserie gris-de-perle encadrait quatre glaces placées en face les unes des autres, de manière à prolonger l'espace à l'infini.

— Il y a foule ici, dit gaiement M. de Launay en voyant sa propre personne multipliée par quatre et par trente -deux, grâce aux miroirs reproducteurs.

— Oui, reprit Henri , et vous verrez que j'ai raison de chercher à multiplier ce qui est introuvable : un ami excellent et une femme charmante... et sincère.

M. de Launay lui serra la main de nouveau.

— Or çà , reprit Bellegarde , avez -vous faim? Nous souperons quand vous voudrez.

— Je suis à vos ordres, dit le convive. N'ayant pas trouvé de voiture à ma dispo-

sition , je suis venu à pied de Versailles.

— A pied ! miséricorde î s'écria Henri, mais il y a quatre lieues !

— Le temps est magnifique, ajouta de Launay, et puis, mon ami, que sont quatre lieues à travers les jolis bois de Ville -d'Avray, de Saint-Cloud et de Boulogne , quand on a comme moi traversé presque toute l'Amérique septentrionale ?

— A pied ? exclama le marquis.

— Ma foi! peu s'en faut, dit tranquillement M. de Launay.

— Comment, diable ! cet enragé de M. de la Fayette vous emmena,vous et tant d'autres, pour vous jeter à travers les forêts et les savanes, sans vous assurer des chevaux ! Mais j'aurais plutôt monté un bison, moi !

— Et c'eût été charmant autant que merveilleux, mon ami, reprit Arthur de Launay. Seulement vous vous trompez en disant que le marquis de la Fayette m'emmena à sa suite. Je ne lui donnerai jamais la petite satisfaction de se le persuader. Très-épris d'une vie aventureuse, passablement épris aussi de l'indépendance américaine, je partis un jour pour les États de l'Union. J'admirais Washington,

8é LES CHARMILLES DE TRIÂNON.

je voulais être un des partisans qui ser- "vaient dans son armée. Je crois avoir fait la guerre sous ses ordres à MM. les Anglais en tout bien tout honneur. Mais à la paix, ma foi, je voulus visiter le continent américain, et je m'aventurai seul à travers les États de l'Union , les déserts du milieu et les savanes jusqu'aux montagnes Rocheuses ; revenant par la Louisiane et la Floride, je me retrouvai, après un an de promenade, à Saint-Augustin, où je m'embarquai pour l'Europe. Vous voyez, mon ami, que M. de la Fayette n'eut pas en moi un aide de camp fort dévoué. Je crois même ne l'avoir vu que deux ou trois fois pendant la guerre.

— Touchez là ! dit M. de Bellegarde , et venez souper. Après un tel voyage vous devez avoir faim.

Tous les deux passèrent dans la salle où se trouvait une table et trois couverts.

— Asseyez-vous, dit Henri.

— Comment? reprit de Launay, et ce troisième couvert?

— C'est celui delà maîtresse de la maison, répondit Bellegarde.

— Mais alors je ne comprends pas...

— - Est-il besoin de comprendre pour souper?

— Non, mais, mon ami, la maîtresse de la maison cependant...

— C'est vrai, vous êtes un galant homme. Eh bien, M. de Launay, apprenez, s'il vous plaît, que la maîtresse de cette maison est une fée. Elle donne l'hospitalité sans condition; chez elle on est libre comme chez soi, mais elle réclame la même indépendance pour elle. D'ailleurs, en sa qualité de fée, elle se place en dehors des usages et servitudes du monde. Ainsi, mon ami, asseyez-vous et mangez. La fée paraîtra ou ne paraîtra pas, selon son bon plaisir. D'ailleurs, qui m'a dit qu'à l'heure qu'il est, son char de nacre attelé de griffons ne l'a pas emportée dans le royaume de Nagpour, ou chez les Birmans, ou sur les bords du fleuve Jaune?

M. de Launay sourit, hocha la tète et prit place à table, en face de son quasi -amphitryon.

— De manière, dit-il, mon cher marquis, que vous êtes l'intendant ou le procureur fondé de la fée ?

— C'est cela même. Buvez.

— Vous recevez pour elle, vous causez pour elle, vous soupez même pour elle?

— Précisément. Mangez, M. de Launay, et buvez. Vous avez traversé à pied toute l'Amérique! Je ne pardonnerai jamais cela à M. de la Fayette ni à Washington. Que diable î je parie que vous avez trouvé beaucoup plus d'égards chez les Peaux -Rouges et les Peaux-Jaunes des bords du fleuve Saint-Laurent.

— Aujourd'hui, mon ami, reprit de Launay, il s'agit des Peaux-Blanches. J'ai à vous parler sérieusement. Et d'abord , renvoyez vos gens, et dites-moi si les boiseries de cette jolie salle à manger n'ont pas d'oreilles?

A un signe du marquis, les deux valets avancèrent deux petites tables appelées servantes, et sur lesquelles il y avait de la porcelaine, du vin et de l'argenterie, de manière que les convives pussent se passer de laquais. Les portes furent fermées.

— Parlez en toute sûreté, M. de Launay, dit Henri. J'écoute, et les murs sont sourds et aveugles.

— Marquis , dit Arthur, il est beaucoup question de vous à Versailles.

— Bon ! reprit Bellegarde en avalant un grand verre de vin de Champagne. Après?

— Votre oncle, le grand aumônier, prétend que vous vous ruinez, et qu'il ne viendra pas en aide à vos débordements.

— La phrase est peu charitable pour un homme d'Église. Ensuite?

— Vous passez pour une fort mauvaise tête, un esprit querelleur... Vous avez failli avoir l'autre jour un duel avec je ne sais qui des gardes du corps.

— Comment ! ils se sont vantés de cela ! à leur place j'aurais été plus prudent.

— Vous frondez tout le monde...

~0h! oh!...

— Vous avez une antipathie prononcée et souvent colère pour les différentes compagnies, les corps privilégiés composant lamaison du roi et des princes.

— Rien de plus vrai. Et vous, M. de Launay,. professez-vous un grand enthousiasme pourMM.deschevau-légers, des compagnies rouges, des mousquetaires, des gardes ordinaires du corps du roi et tant d'autres e/wsdem farinœ?

— Il s'agit de vous, marquis.

— Vous avez raison.

— Vous donnez étourdiment dans les idées nouvelles ; vous voulez des réformes ; vous n'acceptez pas tous les devoirs de votre service sans murmurer.

— Oh ! cela certainement. Je ne puis voir sans colère mes beaux grenadiers des gardes françaises monter la garde dans une cour pour surveiller un défilé de carrosses, tandis que là-haut, dans les antichambres et les salons... Mordieu! de si belles troupes!... Quant aux idées nouvelles , j'avoue que l'accusation est vague. Si on appelle idée nouvelle ne vouloir servir que le roi et la France , sans plier devant une multitude de petits tyrans privilégiés , oh ! j'avoue que je suis fou d'idées nouvelles comme celles-là.

— Alors vous êtes de l'école de M. de la Fayette et des réformistes ?

— Non pas, s'il vous plaît, dit M. de Bellegarde. Le marquis de la Fayette veut, diton , des constitutions à l'américaine, c'est-àdire, au fond, un roi ou pré'sident pour pivot et gouverné par les états. Je veux, moi, un roi qui règne et gouverne, des états qui

conseillent, contrôlent ou sanctionnent, et un peuple qui soit une nation.

— Vous donnez, vous dis- je, dans le la Fayette et les encyclopédistes et les réformistes...

— Du tout! du tout! s'écriait Bellegarde; je donne dans mes idées à moi... Est-ce que j'ai besoin de M. le marquis de la Fayette pour penser ? Encore si c'était Voltaire ! mais...

— C'est entendu... Passons à autre chose.

— Oui, vous ferez bien ; j'écoute.

— Vous êtes , on le dit tout bas , d'une effrayante témérité... Me comprenez-vous ?

— Pas encore, M. de Launay.

— Je tâcherai d'être clair. On dit que vous poussez la folie j usqu'à élever vos vœux vers . . .

— Vers quoi? M. de Launay.

— Ma foi , vous devez comprendre , dit Arthur; ces choses-là, pour moi, sont trèsdélicates à dire.

— Voyons, je vous aiderai : on dit que j'élève mes vœux jusqu'au pied du trône?

— Marquis, jusqu'au trône même.

M. de Bellegarde partit d'un grand éclat de rire.

— Alors, reprit-il, je pousse à une révolution; je suis un Cromwell... Regardez donc comme je ressemble au protecteur d'Angleterre, ce rustre de génie tout barbouillé de la Bible et de sentences, ce qui ne l'empêchait nullement de se griser d'ale, chose que je déleste de tout mon cœur et de tout mon estomac...

— Vous raillez, M. de Bellegarde.

— Ma foi, mon ami de Launay, je ne crois pas avoir poussé si loin la plaisanterie que vous.

— Eh bien , tenez , je suis sincère , et je ne serais pas éloigné de penser que, sans vouloir du trône, vous aspiriez à quelque chose de royal...

— A quoi donc? dit Bellegarde devenu plus sérieux.

— Savez -vous que l'on dit bien bas et à l'oreille des gens que vous avez une passion effrayante ?

— Pour quoi, M. de Launay?

— Pour la plus grande dame de France, monsieur.

Après ces paroles, il y eut quelques instants de silence. M. de Launay se mit à

boire lentement, regardant dans le fond de son verre et, à travers le cristal, observant l'attitude et la physionomie de son convive. M. de Bellegarde, un peu étourdi du coup, se remettait cependant peu à peu , et commençait à reprendre sa gaieté.

— Diable ! dit-il. Savez - vous que c'est grave ! Et que dit le roi de cela ?

— Vous pensez bien que de pareils bruits ne vont pas jusqu'aux oreilles de Sa Majesté, reprit de Launay. Dans tous les cas, le roi est trop spirituel, et il a une opinion trop haute de sa vertueuse femme pour s'alarmer le moindrement, si de pareils bruits lui parvenaient. Seulement, M. de Bellegarde, je crois qu'en pareil cas on vous donnerait un brevet de capitaine et que vous iriez tenir garnison avec votre nouveau régiment sur la frontière. Les gardes françaises auraient le chagrin de vous perdre...

-^ Merci, dit le marquis. J'aime autant mes grenadiers, mon Paris et mon Versailles. Tâchez, M. de Launay, que le roi ignore tout.

— C'est fort bien, ajouta de Launay; en attendant, mon cher marquis , vous ne niez

pas l'existence de cette extravagante passion.

— Moi ! dit Henri avec une singulière animation; je n'ai rien à nier; rien dont je puisse rougir.

— Oh ! oh ! ajouta de Launay, mais vous prenez la chose au sérieux.

— Puisque à Versailles on la prend ainsi.

— Oui et non, dit Arthur. Il y a des gens qui rient, d'autres qui s'alarment, d'autres qui s'indignent. Du reste, mon cher marquis, ajouta-t-il , je ne sais trop pourquoi nous parlons de cela. Tenez, je suis désolé d'avoir touché un point que je croyais moins délicat...

— Mon ami, reprit Henri, j'apprécie votre attachement et je m'honore de cette amitié. Vous avez voulu me signaler un danger; je vous remercie. Vous venez de découvrir que la folie que l'on m'attribue a quelque chose de fondé , et je vois à l'expression de votre visage que vous me plaignez ; merci encore. Écoutez-moi donc , et gardez-moi le secret. Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et sur lequel je compterais le plus, le cas échéant.

— Parlez, dit sérieusement M. de Launay,

le coude sur le bord de la table et le front dans la main.

— Je n'ai que très-peu de paroles à prononcer, dit Henri, et cependant la confidence que j'ai à vous faire est d'une importance immense. Oui, oui, dussé-je en mourir, je ne chercherai jamais à me guérir de la brûlante passion qui me dévore; j'aime...

— Non , dit Arthur de Launay en étendant la main; n'achevez pas; j'en sais assez. Pourquoi prononcer ici un nom adorable?

Tenez, ce serait presque une profanation. Marquis, vous ne m'avez rien dit... J'ai tout deviné. Cela est mieux et pour vous, et pour moi, et pour... la divine femme.

— Ah ! s'écria Bellegarde en se levant et en se jetant dans les bras de M. de Launay, mon ami!... Oui, vous êtes mon ami!...

Quelques minutes après, chacun ayant repris sa place à table, et la première émotion se calmant par degré , le marquis reprit en ces termes :

— Quoi qu'il arrive , je suis prêt à tout. Un incurable se résigne... Il le faut bien, sans cela je me tuerais, et j'avoue que je tiens à la vie dix millions de fois plus aujourd'hui

que je n'y tenais autrefois. Comment cette adoralion passionnée m'a -t- elle gagné le cœur? Je l'ignore et n'ai jamais cherché à le savoir. Qu'importe la cause du feu quand la maison brûle? Cependant, mon ami, je dois vous déclarer qu'au milieu même de mon délire, j'ai assez de force d'âme et de lucidité dans l'esprit pour ne rien faire qui puisse affliger le moins du monde une auguste personne.

— Je vous reconnais là, dit M. de Launay. Sous une apparence de frivolité je vous ai toujours jugé très-sérieux. L'esprit est brillant et léger, le cœur est grave, aimant et généreux. Bien ! bien! mon noble ami. Seulement, permettez que je vous le dise, je ne puis me défendre d'une amère tristesse en songeant à ce que vous devez souffrir.

— Mon cher Arthur, dit Henri, il est des courages stoïques qui font face à la douleur, d'autres qui savent la tromper...

— Oh ! vous ne me persuaderez pas, mon cher marquis, que vous donniez le change à votre passion, si elle est profonde autant que je la soupçonne de l'être. Quelle que soit la fée qui habite cette maison ^ où vous passez

VOS heures de loisirs, je suis convaincu que l'amertume du chagrin vous suit ici.

— Quelquefois , dit Henri avec plus de gaieté, mais toujours, non. Ma prison est bizarre, je vous en avertis. Elle m'étonne moi-même. Tenez , M. de Launay, je suis peut-être le fou de l'Europe le plus incurable et le moins digne de pitié.

— Voilà l'orgueil qui s'en mêle, pensait Arthur; j'en suis fâché; je l'aimais mieux courageux et résigné que rodomont et malade. C'est un fiévreux qui demande à aller au bal.

— Vous n'avez pas l'air de me croire, de Launay? demanda le marquis.

— C'est que je crois que vous vous trompez vous-même, cher ami, dit Arthur.

— Non, sur l'honneur. Ici, je suis moins malheureux que vous ne pouvez le croire; et cependant mon âme et ma pensée sont toujours et perpétuellement à... Versailles.

En ce moment, dans le salon voisin, on entendit des accords de harpe. M. de Launay redressa vivement la tête. Les préludes harmonieux déroulaient leur gamme avec une admirable méthode. Il y avait dans cette ma-

nière d'attaquer les cordes, une fierté et une grâce qui décelaient un talent supérieur et une âme élevée.

— C'est la fée, dit tranquillement Bellegarde.

— Ah ! reprit son convive, elle revient des bords du fleuve Jaune...

— Ou de la péninsule de Malacca.

— Nous amène-t-elledes éléphants blancs?

demanda de Launayj quel dommage de ne m'avoir pas prévenu! je l'aurais priée de me rapporter quelques grosses perles de l'île de Ceylan; ma sœur se marie bientôt.

— Mon ami, reprit Henri, vous lui donnerez vous-même vos commissions pour son prochain voyage.

— Enfin , il me sera donc permis de la voir?

— Certainement, M. de Launay. Vous êtes de très-bonne compagnie et la fée est de l'aristocratie des fées.

— Elle a peut-être une cour; elle est reine peut-être? ajouta Arthur.

Ces dernières paroles avaient légèrement surexcité les nerfs du marquis de Bellegarde. Arthur s'aperçut de cette émotion fébrile,

mais elle fut rapide et il n'en resta rien au bout d'une minute. M. de Launay, d'abord étonné, ne chercha point à pénétrer la cause de cette légère altération survenue sur le visage de son ami; Henri, pour se remettre d'aplomb, comme il le disait souvent, but coup sur coup deux verres de vin de Champagne frappé.

— Vous reprenez votre équilibre , lui dit Arthur; l'arrivée de la fée vous avait un peu détraqué, mon ami.

— C'est vrai, répondit Henri.

— Allons , ajouta de Launay, quand me présentez-vous à Sa Majesté ?

Henri eut recours à un troisième verre de tisane de vin de Champagne pour pallier l'effet électrique que produisaient sur lui ces dernières paroles.

— M. de Launay, reprit-il, peut fort bien se passer de cornac. Il est trop spirituel pour manquer son entrée.

— Ainsi, dit Arthur, je vais me présenter tout seul, moi-même, de mon auguste personne ? Il faut que Sa Majesté soit la meilleure créature du monde pour pardonner cette hardiesse. Voyons la fée, la reine des fées...

Il se leva, la serviette à la main, et se dirigea sur la pointe du pied jusqu'à la porte, qui était entre-bâillée et qui donnait dans le salon. Là, le visage collé sur l'étroit espace contenu entre le bois doré du panneau et le mur, il se mit à considérer, sans être aperçu, la personne qui jouait de la harpe avec une si grande supériorité. La fée tournait le dos à la porte de la salle à manger.

— Vrai Dieu ! dit M. de Launay à demivoix, la divine taille ! je n'ai rien vu de plus souple, de plus élégant et de plus noble.

— Vous trouvez ? ajoutait M. de Bellegarde qui était resté à table, très-décidé à vider tout le flacon posé devant lui.

— Ah! cette taille est la seule... Je me trompe , je me trompe , reprit Arthur; j'en connaissais une aussi belle que celle-là, mais plus parfaite, non, c'est impossible.

Cependant la fée du salon, après de magnifiques préludes , entra en pleine harmonie dans le thème d'une sonate allemande. Le jeu était brillant , mais gradué avec un art infini. Cette harpe chantait comme l'ode et soupirait comme l'élégie ; elle avait de la mélodie enthousiaste et de la mélancolie à un

degré supérieur. M. de Launay écoutait dans une inexprimable extase, suivant des yeux les mouvements onduleux de celle qui jouait.

Le chant de la harpe cessa un moment. Arthur allait entrer dans le salon, mais une puissance invincible le retenait; soit respect, soit crainte, soit admiration, il restait debout immobile contre cette porte à peine entr'ouverte.

— Eh bien, dit M. de Bellegarde, vous voilà décidément enchanté comme le prince Azor? Convenez que la princesse Zémireà un magnifique talent.

-r- C'est adorable ! reprit Arthur à demivoix. Mais, mon ami, quelle grâce et quelle dignité dans toute sa personne !

— Pouvez-vous voir son visage ?.dit le marquis.

r— Pas encore. J'en brûle d'envie.

— Attendez; peut-être trouverai-je un moyen de la décider à se retourner.

--- J'ai un extrême désir d'entrer , reprit son ami.

— Entrez donc, mon brave de Launay...

Comment! vous avez peur?...

— J'ai peur, je l'avoue.

— Et de quoi, mon intrépide officier?

— Je n'en sais rien ; mais j'ai une frayeur horrible.

— Ah! ah! si la fée était laide, n'est-ce pas?

— Oh ! c'est impossible, dit Arthur, avec une taille , des bras et des mains de cette beauté ! avec cette grâce royale !

— Cela s'est vu, ajouta M. de Bellcgarde qui ne cessait de boire héroïquement.

— Je le répète , c'est impossible ! dit de Launay.

— Allons, il faut que je l'oblige à se retourner, dussiez-vous fuir à toutes jambes.

Alors M. de Bellegarde, achevant de préparer son gosier par un dernier verre de vin de Champagne, se mit à chanter d'une trèsjolie voix le premier couplet d'une douce chanson appelée : Le paysage du pays natal. Voici ce couplet :

Si vous rêvez souvent

Au riant paysage,

Au beau soleil levant

De votre premier âge,

Au grand bois murmurant...

Ah ! votre esprit est sage !

La harpe répondit par un accord parfaite-

LES CHARMILLES DE TRIANON. lOi

ment dans le ton de la chanson, et une voix pure et saisissante fît écho au couplet de M. de Bellegarde :

Si votre cœur, toujours Epris du paysage, A de fréquents retours Vers ce lointain mirage, L'Éden de vos amours...

Ah ! votre cœur est sage !

Après ce dernier vers, la voix et la harpe cessèrent leur chant, et la main de la fée du salon retomba, avec une sorte de mélancolie, dans les flots de la robe de soie.

— Mon ami, dit M. de Launay en se retournant vers Henri, quel accent! quelle expression!... Mais, au nom du ciel, aidez-moi; j'ai déjà entendu quelque part cette \oix divine... elle me gagne le cœur comme un souvenir lointain et à jamais ineffaçable.

— Ma foi, M. de Launay, répondit Bellegarde en affectant une gaieté un peu brusque, je ne suis pas du tout chargé de surveiller vos émotions et de les enregistrer. Débrouillez-vous avec votre sensibilité et vos souvenirs. Mais la fée ne s'est donc pas retournée ?

— Non, monsieur, répondit Arthur sérieusement.

— Attendez, dit Henri.

Si vous tenez encor

A ce doux paysage,

Aux chants lointains du cor,

Aux senteurs du feuillage...

Et la fée du salon l'interrompant, acheva le couplet ainsi, mais d'un accent animé :

Partez, c'est un peu d'or.

La fuite est du courage !

Il est probable qu'après ces paroles elle tourna la tète vers la porte, car M. de Launay fermant tout à coup le battant, alla se jeter dans un fauteuil, à l'angle le plus éloigné de la salle à manger, en s'écriant :

— Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu !

Et là, fiévreux, haletant, il se cachait le visage dans les mains, de peur, sans doute, de voir encore les traits de la fée qui venait de l'éblouir.

VÎII

La harpe avait cessé de se faire entendre, M. de Bellegarde se leva, et s'approchant d'Arthur de Launay :

— Allons, mon lieutenant, lui dit-il en lui tendant la main, un peu de courage. Que diable ! vous êtes si brave sur le champ de bataille et vous avez affronté seul tant de caïmans au bord des eau^ du Saint -Laurent !

M. de Launay quitta brusquement so»

fauteuil, et saisissant la main d'Henri.

-^ Oui, dit-il, entronjs; il faut en finir avec ee rêve brûlant l

%i tous deux entrèrent au salon. La fée

lOi LES CHARMILLES DE TRIANON.

n'y était plus ; il n'était resté d'elle qu'un parfum d'iris, et un éventail oublié sur une console près de la harpe dont la caisse d'harmonie vibrait encore. Le marquis de Bellegarde vit l'éventail; il le prit, et, le présentant à de Launay :

— Nous avons un gage, dit-il.

M. de Launay regardait l'éventail sans oser y toucher. Il s'approcha de la harpe et se prit à la considérer, du pied au couronnement, comme si ce bel instrument doré allait lui livrer quelque révélation sur ce qui se passait, en ce moment, dans ce mystérieux logis.

— Eh bien, mon ami, reprit Bellegarde, que dit la harpe? Voyez, voyez, ajoula-t-il, les cordes tremblent encore... moins que vos nerfs, cependant.

M. de Launay se jeta dans un fauteuil ; la parole lui manquait et sa tète se perdait dans un infini brumeux. Le marquis, toujours l'éventail à la main , allait et venait dans le salon, affectant une certaine insouciance qui n'était qu'un masque transparent; des réflexions sérieuses perçaient malgré lui.

— M, de Launay, finit-il par dire après

cinq minutes de silence, je ne voudrais pas certainement jouer ici un rôle qui ne va nullement à votre caractère ni au mien ; du merveilleux à l'absurde il n'y a qu'un pas, et je hais, vous le savez, la dissimulation, autant que j'ai en pitié les charlatans et le charlatanisme; il faut laisser la sorcellerie et ses prestigieux enfantillages à M. Balsamo, venu tout exprès de Sicile pour faire fortune à Paris, aux dépens de la bourse et de la crédulité des petites femmes de la ville et de la cour. Vous saurez donc, mon excellent ami , que la personne que vous avez vue à cette harpe, dans ce salon, n'est ni une ombre, ni un fantôme; c'est une charmante femme; grande magicienne, cela est vrai, mais seulement par la grâce, la beauté et les talents. Je vais vous dire son nom, car je vous sais très-discret; elle-même vous racontera un jour son histoire probablement. Elle se nomme donc Henriette de Valency.

M. de Launay releva la tète et jeta sur Henri un regard de défiance.

— Oh ! je vous comprends ^ merveille, mon ami , reprit Bellegarde. Vous doutez, n'est-ce pas ?

— Hélas ! non , répondit de Launay avec un profond soupir. Je voudrais douter, je donnerais pour cela la moitié de ma vie.

— Alors vous êtes sûr que je vous trompe !

— Non, je suis sûr que vous êtes forcé de me tromper, et je vous sais gré de celte dissimulation.

— Mais savez-vous que vous êtes charmant, M. de Launay?

— Allez, allez, marquis, ajouta celui-ci, je vous connais, votre position est si sérieuse que vous vous obstinez à ne pas voir l'abîme et que vous riez en marchant au bord.

-— Ainsi donc, la belle personne qui chantait si admirablement n'est pas mademoiselle Henriette de Valency?

— Non, monsieur.

— Une femme ravissante?

■^ Ravissante, oui, monsieur.

— Et vertueuse, malgré les apparences?

— Vertueuse! s'écria de Launay, oh oui!... je le soutiens encore et je le soutiendrai jusqu'au dernier soupir... vertueuse, malgré tous et malgré tout !

— Bien, mon excellent ami, reprit M. de Bellegarde, je vous reconnais là.

— Seulement, ajouta Arthur de Launay en se cachant le visage, bien légère, bien dangereusement imprudente...

— Oh! pour cela, non, dit Henri; que diable! je soutiendrai toujours la vérité, dussé-je être coupé en deux et attaché à la roue!

On entendit sonner assez vivement à la grille donnant sur la rue; le marquis de Bellegarde appela un valet et lui dit de refuser la porte à qui que ce fût. Le valet sortit et revint cinq minutes après, annonçant qu'il ne pouvait se débarrasser des obsessions de M. Bœhmer... que M. Bœhmer voulait absolument parler à M. le marquis.

— Bœhmer ! s'écria Henri de Bellegarde, à cette heure-ci ! mais... oui, oui, je veux le voir, qu'il entre.

Le joaillier était en toilette de cérémonie; il revenait de Versailles et il avait une mission à remplir auprès du marquis. D'abord contrarié à la vue d'un étranger, il finit par se remettre à l'aise, car M. de Bellegarde l'assura que devant M. de Launay on pouvait tout dire.

M. le marquis, reprit Bœhmer, j'ai eu

l'honneur d'être reçu par monseigneur le cardinal duc...

— Mon oncle ! s'écria Bellegarde , mon excellent oncle Louis de Rohan! Comment se porte Son Éminence?

— A merveille , mais son Éminence est d'un mécontentement très-prononcé...

— Contre moi?

— Contre M. le marquis.

— Et que lui ai-je donc fait, mon Dieu, à ce digne Rohan ?

— M. le marquis a provoqué en duel...

— La ! encore les gardes du corps ! mais c'est cruel ! Comment ! ces messieurs ont refusé de se battre et ils ébruitent leur poltronnerie! et l'on \ient me quereller, moi, parce que ces messieurs ont eu peur de mon épée?... Et le petit oncle Rohan aussi fait le fâché! Convenez, messieurs, que j'ai du malheur!

— Oh! certainement, dit le joaillier en ouvrant de grands yeux autour de lui, mais du bonheur aussi !

— Enfin que veut mon oncle Rohan?

— M. le cardinal vous invite à aller le trouver demain matin à huit heures.

— Pour me gronder, ou pour me donner de l'argent?

— Pour l'un et l'autre, je crois, M. le marquis.

— J'accepte, dit Bellegarde. A propos, M. Bœhmer, ajouta-t-il, et les dorures? vous savez...

— M. le marquis y tient donc absolument ?

— Comme à la chose du monde la plus précieuse. Me les apportez -vous ? Je vous les payerai demain avec l'argent de l'archevêque de Strasbourg.

M. Bœhmer fouilla dans les vastes poches de son habit vert-pomme, et il en tira plusieurs étuis à bijoux qu'il déposa sur une console dont le plateau était en porcelaine de Sèvres. A la vue de toutes ces boîtes de maroquin vert, rouge, jaune, violet, Arthur de Launay, toujours assis à l'écart, restait attentif, ne sachant trop où le marquis voulait en venir. Le joaillier ouvrait plusieurs étuis successivement , et les refermait aussitôt. « Ce n'est point cela » , disait-il en cherchant toujours au fond de ses poches.

— Comment diable! s'écria le marquis; mais vous êtes donc un magasin ambulant ?

A cette heure-ci et avec de tels trésors, mon cher M. Bœhmer, vous vous ferez couper la gorge dans un coin de rue.

— Alors, dit le joaillier, ce seront les plus aimables et les plus hautes dames de la cour qui en seront cause, car je ne reviens jamais de Versailles sans rapporter de nombreux assortimeîîts. Ces dames ont les goûts changeants, une toilette portée cinq ou six fois est déjà vieille, il faut la remonter; quant aux brillants, on ne les change qu'une bonne fois, lorsque la fortune l'ordonne, c'est-à-dire le lansquenet, le creps, le reversi, le baccarat et autres gentillesses inventées pour enrichir les joailliers. Mais où diable ai-je donc fourré la parure d'or de... Jenny?

— Tenez, dit Bellegarde en ouvrant un étui, j'aurai la main plus heureuse.

Il ouvrit la boîte de maroquin rouge et jeta un cri d'admiration : cette boîte contenait quatre gros brillants, chacun dans un chaton, et de la plus belle eau du monde.

— Mon Dieu! les magnifiques diamants!

dit-il. A qui portez-vous cela?

— Je les emporte chez moi, reprit Bœhmer d'un air mystérieux, je me les suis pro-

curés avec des peines inouïes, ils doivent compléter un rang, il me manquait quatre brillants de cette valeur pour terminer le dernier fil d'une rivière d'un prix inestimable, ou plutôt très-estimé; un collier fabuleux, et digne de la plus belle reine de l'univers.

Le marquis de Bellegarde regardait les brillants avec une sorte de passion. M. de Launay n'avait pas pu résister à un entraînement subit, il s'était levé, et il s'approcha du marquis pour voir aussi les diamants. Tous les deux contemplaient en silence les bijoux destinés à la plus belle reine de l'univers, lorsque M. Bœhmer ajouta :

— Le collier fera du bruit. Sa Majesté en a la plus grande envie... mais... mais...

— Eh bien quoi ! dit vivement M. de Bellegarde ; pourquoi ne pas satisfaire Sa Ma; jesté ?

— Ah! dit Bœhmer en regardant Henri du coin de l'œil, si tout le monde pensait comme M. le marquis et si M. le marquis était aussi puissant que tout le monde !...

— Je ne vous comprends pas, M. Bœhmer, dit le jeune officier aux gardes françaises, ce collier sera magnifique; si Sa Majesté, dites-

VOUS, désire l'avoir; vous êtes joaillier de la couronne, le collier vous appartient... Eh bien , rien de plus aisé à terminer, vous allez achever de monter le collier et vous irez le mettre aux pieds de Sa Majesté.

— C'est cela! s'écria Bœhmer, c'est admirablement cela, et Sa Majesté me donnera un bon de dix-huit cent mille livres sur son épargne ?

— La somme est énorme, dit M. de Launay, et je doute que Sa Majesté, à l'époque où nous sommes et après les réformes qu'elle a apportées dans sa maison ; je doute qu'elle soit dans l'intention d'acheter le collier; je doute même qu'elle en ait envie comme vous le dites, M. Bœhmer.

— J'ai l'honneur de vous certifier , monsieur, reprit celui-ci, assez vivement contrarié, que Sa Majesté a exprimé le plus violent désir d'acquérir ce collier, qui est sans pareil.

— Encore une fois, j'en doute, dit sérieusement Arthur de Launay; il y a aujourd'hui beaucoup de gens qui cherchent à compromettre Sa Majesté aux yeux du public, et qui lui prêtent des intentions...

Une porte s'ouvrit en ce moment, et l'on vit paraître la belle personne que nous avons déjà nommée la fée du salon. Le joaillier fit quatre pas en arrière et s'inclina profondément. M. de Launay , devenu pâle devant celte apparition , s'inclina aussi et resta immobile, appuyé contre la console.

— Ah ! ahi s'écria M. de Bellegarde avec une joie vraie ou affectée, le miroir de l'oiseleur attire les alouettes. Les diamants attirent les femmes. Venez , venez , mademoiselle; ceci vous regarde bien plus que nous.

Et le marquis, lui prenant la main galamment, l'amena devant la console aux bijoux. M. de Launay crut devoir s'éloigner de quelques pas. Un adorable sourire qui lui fut adressé l'invitait à se rapprocher, mais Arthur résista par respect probablement, peutêtre aussi par un sentiment de frayeur qu'il ne pouvait encore surmonter. Le brave officier avait donc connu la peur une fois en sa vie... et c'était une femme qui l'avait rendu timide! oui, mais quelle femme était Henriette de Valency aux yeux de M. de Launay ! Et d'ailleurs, cette frayeur étrange, inexprimable, qui gagnait le cœur de l'ami du mar-

Hi LES CHARMILLES DE TRIANON.

quis de Bellegarde , quelle cause avait-elle ? Le danger auquel s'exposait en aveugle la mystérieuse Henriette...

Quant au joaillier, après le premier moment de surprise, il ne prit aucun soin de dissimuler la joie que lui causait la belle apparition. Mais en homme prudent, il se tint sur la réserve , n'adressant aucune parole directe à celle dont la grandeur, selon lui, tenait à s'entourer du nuage de l'incognito.

M. de Launay attendait avec un violent battement de cœur que la prétendue Henriette dît quelques mots. La réalité devait se montrer après cette dernière épreuve. Comment supposer que l'identité de la ressemblance entre la fée et une auguste personne irait jusqu'au son de la voix, à l'accent, à l'originalité de la parole, à l'individualité de la causerie? A la vue des beaux diamants que Bœhmer eut soin de découvrir, la charmante et noble Henriette ne put retenir un cri d'admiration, presque un cri de joie.

— Mon Dieu! dit-elle, qu'ils sont beaux ! Le joaillier triomphait.

— Madame ne peut se figurer, dit-il timidement, l'effet d'ensemble produit par le

collier auquel ces quatre diamants sont destinés. Ces diamants ne sont qu'une faible fraction de la magnifique parure dont il est question.

— Àh ! dit mademoiselle de Valency en s'adressant à M. de Bellegarde, convenez, M. le marquis , qu'il est bien naturel d'admirer et d'aimer les diamants en voyant ceux-là. Hélas! il ne m'est pas permis de songer à les acheter! ajouta-t-elle avec un léger soupir.

M. de Launay restait à sa place, comme foudroyé. Le son de la voix, l'accent, la physionomie, l'originalité de la phrase, tout était d'une ressemblance effrayante; ou plutôt tout ce que voyait et entendait l'officier aux gardes était la réalité même. Il étouffa un gros soupir, et se résigna à rester témoin muet de tout ce qui allait se passer; cependant, en voyant l'hésitation et en entendant les regrets exprimés par Henriette au sujet des diamants, le brave M. de Launay triomphait et lançait au joaillier des regards expressifs. M. Bœhmer comprit le danger que courait son collier de n'être pas acheté ; mais, en homme habile, il se garda bien d'insister

auprès de l'auguste personne devant qui il croyait se trouver.

— Oui, reprit-il, le placement d'un pareil collier ne sera pas une petite affaire. 11 n'y a qu'une tête couronnée qui puisse acheter de pareils diamants. Dans tous les cas, je me résignerai à prendre le parti qu'un de mes confrères résidant à Constantinople me conseille dans sa dernière lettre; ce sera de démonter la rivière et de livrer la collection des chatons à Sa Hautesse l'empereur de la Sublime Porte, qui veut, dit-on, compléter ses magnifiques assortiments.

— Comment! dit mademoiselle de Valency avec une adorable petite moue qui donnait plus de grâce à sa bouche autrichienne, comment! M. Bœhmer, vous voulez vendre ces beaux brillants à l'empereur des Turcs? Mais il me semble que vous devriez bien plutôt en acheter aux cours du Levant. L'Europe en a-t-elle donc en si grande profusion?

-— Madame comprendra mon embarras, reprit Bœhmer, quand elle saura que j'ai engagé pour dix-huit cent mille francs de capitaux pour l'acquisition de tous les assor-

liments nécessaires au collier, le roi des colliers, par exemple!

— C'est beaucoup d'argent , ajouta Henriette en baissant un peu la tête ; et la cour de France n'est pas très -riche aujourd'hui...

— Ah! madame, reprit le joaillier, ne suis-je pas le sujet le plus dévoué de la reine? Que la reine ordonne, j'accepterai toutes les conditions qu'il plaira à Sa Majesté de m'imposer.

M. de Launay, qui épiait toutes les paroles, tous les mouvements de mademoiselle de Valency, attendait la réponse qu'on allait faire à Bœhmeravec une anxiété excessive. Il en avait un accès de fièvre. Henriette ne se hâtait point de donner au joaillier la satisfaclion qu'il espérait; elle se contentait de considérer encore les quatre chatons. Elle en prit un entre ses doigts effilés et le fit briller dans tous les sens aux bougies. Le diamant jetait des flammes prismatiques; c'était éblouissant et charmant. Les yeux, la bouche, toute la physionomiedemademoiselle de Valency prenait une expression de gaieté et de bonheur à la vue d'un si beau joyau ,

et la comparaison de M. de Bellegarde au sujet des alouettes attirées et charmées par les prismes du miroir paraissait d'une justesse parfaite à ce bon M. de Launay, qui commençait à s'affliger sérieusement.

Tout à coup remettant le chaton dans une des cases de velours de l'étui, et déposant cet étui sur la console :

— Ah! bah! dit Henriette avec une ravissante brusquerie , qui a assez d'argent pour cela aujourd'hui ? En vérité , ce n'est pas moi ; et, du reste, j'en prends mon parti gaiement.

Une sueur froide gagna le front de M. Bœhmer et un petit frisson courut sur sa peau de la tète aux pieds. Quant à M. de Launay, il avait repris toute sa respiration et il tressaillait de joie. Le marquis de Bellegarde était là comme au spectacle; fort amusé de tout ce qui se passait devant lui et ne prévoyant pas du tout le résultat que pourraient amener ces méprises, ces imbroglios ^ ces illusions, ces quiproquos continuels. Cependant il s'aperçut du chagrin qui gagnait le visage et le cœur de Bœhmer et il craignit de l'affliger trop sérieusement. Il s'approcha de

lui et lui dit à l'oceille quatre paroles qui éclaircirent singulièrement le front du joaillier de la cour.

— Or çà , reprit M. de Bellegarde tout haut, et la parure en question, celle qui...?

— La voici , M. le marquis, dit Bœhmer en lui remettant une boîte avec empressement.

Et l'attirant à l'écart il ajouta :

-— Toujours sans me compromettre, n'estce pas? Vous n'en direz rien à... Jenny.

— Soyez tranquille ! dit M. de Bellegarde en mettant la boîte de maroquin dans la poche de son habit.

— Ainsi, M. le marquis, reprit Bœhmer, j'ai rempli auprès de vous les ordres de M. le cardinal ?

— Parfaitement, M. Bœhmer. Je serai demain matin à huit heures à la grande aumônerie.

— Vous! dit vivement Henriette , et pourquoi, s'il vous plaît ?

— Mademoiselle, répondit Henri, pour y recevoir l'absolution de mes gros péchés, et de la main de M. l'évéque de Strasbourg. L'oncle Rohan me demande ; c'est un excel-

lent homme avec qui j'ai besoin de me réconcilier.

— Allons , dit avec un peu de tristesse mademoiselle de Valency, pourvu que, dans ce château de Versailles, il ne vous arrive pas encore d'aller vous quereller avec les gardes du corps ! Messieurs des gardes fran^ çaises, vous êtes un peu mauvaises têtes...

— Nous ? reprit M. de Bellegarde en jetant un coup d'oeil sur son ami, nous, mauvaises têtes ? Tenez, mademoiselle, regardez plutôt mon brave camarade, M. Arthur de Launay, que j'ai oublié de vous présenter, par parenthèse ; voyez s'il a l'air d'un querelleur, d'un rodomont, lui, l'officier de l'armée le plus sérieux comme le plus intrépide. Savez-vous que, pour avoir l'honneur de vous voir, il est venu à pied de Versailles et qu'il reviendrait de la Chine par le même véhicule?

— Ah ! monsieur, dit la plus charmante des femmes en s'inclinant légèrement.

M. de Launay fut sur le point de se prosterner devant celle qu'il s'obstinait, malgré les aveux de Bellegarde, à nommer dans son cœur d'un nom auguste.

Cependant le joaillier avait réuni toutes ses boîtes à bijoux, et il les avait replacées dans les profondeurs de ses poches. Prenant sa canne à pomme d'or et son chapeau, il salua respectueusement Henriette qui, pour lui aussi , n'était pas mademoiselle de Valency, et après avoir serré la main d'Henri , il sortit et regagna sa voiture.

Un téte-à-téte à trois personnes succédait à la scène des diamants. M. de Launay, plus que jamais embarrassé, prenait conseil de sa prudence et de sa réflexion. Henriette, plus à l'aise, devenait d'un laisser-aller étourdissant. Elle courait à sa harpe, revenait aux fleurs de la jardinière, quittait ces belles fleurs pour une perruche qui bavardait sur son perchoir, grondait Henri, et, s'approchant quelquefois du respectueux de Launay, le priait avec une grâce irrésistible d'être moins cérémonieux et de se ranger sous son drapeau contre M. de Bellegarde, coupable de beaucoup de folies et de témérités.

— Enfin, disait-elle, il faudra bien cependant que cette guerre d'amour-propre finisse, car il y a vraiment de la démence à s'attaquer ainsi contre toute la maison militaire

42i LES CHARMILLES DE TRL\NON.

du roi. M. le marquis de Bellegarde est un officier fort distingué, j'en conviens, il est dévoué à la cause royale, nul n'en doute; mais enfin d'autres aussi peuvent avoir les mêmes mérites et les mêmes sentiments.

Pour être officier aux gardes françaises, on n'est pas pour cela un héros accompli... Pourquoi, sous l'uniforme de garde du corps ou de chevau-léger, par exemple, ne rencontrerait-on pas aussi de nobles cœurs?

Allons, allons, Henri, guérissez-vous de cette fièvre d'orgueil qui finirait par du délire.

Ces propos étaient dits avec une grâce suprême, mais ils n'étaient pas de nature, le moins du mondé, à détromper M. de Launay et à faire évanouir ses illusions. Au contraire, le brave officier croyait reconnaître, dans ces sages observations, une finesse de jugement et une liberté d'opinion appartenant à juste titre à la plus grande dame de la cour. Henri ne prenait plus la peine de chercher à éclairer son ami ; il y avait perdu son latin, et laissait aller les choses jusqu'à ce qu'un incident, une malice du hasard, un rien , un imprévu vinssent faire tomber le prisme des yeux du lieutenant aux gardes,

son camarade incrédule et obstiné à l'être. Or, le hasard est quelquefois le plus habile homme du monde pour ouvrir une issue, dans une position difficile. Mademoiselle de Valency s'était assise devant le perchoir de sa perruche, à qui elle disait les plus jolies malices du monde; elle lui tendait un doigt blanc et rose, la recevait sur ce doigt charmant et la rejetait sur le perchoir. M. de Bellegarde, au coin de la cheminée, examinait en secret l'intérieur de la boîte que Bœhmer lui avait remise. M. de Launay, qui ne quittait pas des yeux les mouvements de la fée, se risqua une bonne fois et s'approcha du perchoir. Une grosse lampe était posée tout auprès, en sorte qu'Henriette se trouvait placée en pleine lumière. De Launay pouvait, sans être aperçu, contempler à loisir les reflets soyeux de cette magnifique chevelure, les contours rosés et neigeux de ce cou de cygne , la belle forme de ces épaules et la souplesse de cette taille de nymphe. Il dévorait des yeux, à la dérobée, tous ces trésors qu'il n'eût jamais osé regarder en face ; lorsque tout à coup la perruche, qui venait de manquer du pied l'échelon du perchoir,

tomba sur le parquet. Henriette se baissa jusqu'à terre pour relever le pauvre oiseau.

Or, mademoiselle de Valency, dans ce gracieux mouvement, avait fait gonfler toutes ses jupes, et son buste se dessinait au milieu des flots abondants de l'étofl'e de soie... mais le pied lui avait glissé et elle avait de la peine à se redresser. M. de Launay s'avança vivement, tendit la main et reçut celle de In fée pour l'aider à se relever. Cette fois, se trouvant si près de l'idole, il pouvait la contempler et la reconnaître beaucoup mieux. 0 surprise ! ô joie inattendue ! la mystérieuse Henriette avait près de l'œil gauche, à la hauteur de la trempe, une légère cicatrice. Or, cette trace d'une blessure ancienne manquait au visage de la reine que cet excellent M. de Launay s'était obstiné à voir dans la personne de la fée du salon. Il jeta un cri, et lorsque mademoiselle de Valency fut assise, il se pencha sur la main qu'il tenait toujours et se mit à la baiser respectueusement, à la grande surprise du marquis de Bellegarde. Celui-ci referma sa boîte à bijoux et courut à Arthur.

— Eh ! eh ! dit-il gaiement , la glace est

LES CHARMILLES DE TRÏANON. i25

donc rompue, M. de Laiinay, et le goût vous est venu subitement, à ce qu'il paraît, de respirer le parfum de cette belle main blanche?

— Oui, monsieur, reprit Arthur en se relevant avec grâce, mademoiselle de Valency veut bien me faire l'honneur de ne pas m'en vouloir de cette liberté. Elle est digne d'admiration et de respect, et vous voyez, marquis, que je lui rends mes hommages.

— C'est un peu tard, mais c'est spontané ! ajouta Bellegarde. Enfin, mon ami, vous y voyez clair maintenant, n'est-ce pas ?

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Henriette.

— Cela signifie, mademoiselle, reprit de Launay, que j'étais un grand fou tout à l'heure, et que si vous ne m'aviez donné l'occasion de contempler de plus près les perfections de votre visage , je serais mort de chagrin...

— Les perfections ! répliqua Henri, dites l'imperfection, mon ami, car je parie que la cicatrice de la tempe gauche vous a rendu à la raison.

— Cela est vrai, dit Arthur.

— De manière, mademoiselle, ajouta Bellegarde, que si votre perruche n'était tombée, si vous n'étiez tombée vous-même comme votr€ perruche, si M. de Launay ne vous avait donné la main pour vous relever et qu'il n'eût pas eu l'occasion de distinguer les traces d'une blessure qui n'existent pas sur l'auguste visage de la reine de France, ce même M. de Launay que voici, épouvanté de l'apparition de sa souveraine dans cette maison où vous daignez me recevoir quelquefois, eût envoyé demain sa démission au roi pour aller se faire ermite dans quelque grotte de ses montagnes d'Auvergne! A quoi tient la destinée d'un des plus éminents officiers de l'armée? A une perruche et à une charmante enfant qui se laisse choir sur le parquet avec toute la grâce du monde. Eh bien , mon brave ami, êtes- vous content?

^— Si jelesuis!...ditdeLaunayen baisant avec délice, pour la seconde fois, la main d'Henriette.

— Mais il me semble, en effet, que vous ne pleurez pas de chagrin.

— Comment, monsieur, reprit mademoiselle de Valency, et vous aussi, vous me pre-

niez pour votre souveraine ? Cette malheureuse ressemblance me sera fatale , j'en ai peur, reprit-elle en soupirant. Mais ce que je ne saurais comprendre, c'est que, malgré toutes les apparences du monde, on puisse supposer...

— Vous avez grandement raison, mademoiselle, dit de Launay, c'est un crime! Je me le reprocherai toute la vie ; ce qui ne diminuera jamais en rien mon admiration pour vous.

La nuit avançait; la fée du salon était dans la louable habitude de mettre ses meilleurs amis à la porte de chez elle à une certaine heure. C'était spirituel et prudent; c'était cruel aussi , mais quoi de plus impitoyable que les convenances? Mademoiselle de Valency sonna et demanda à son laquais, avec un calme admirable , si la voilure de M. le marquis de Bellegarde était arrivée. Comme on lui répondit que oui , Henriette saisit un flambeau et précéda ses deux hôtes qu'elle voulut reconduire jusqu'à l'antichambre. M. de Launay et le marquis, ayant ainsi reçu leurs passe-ports, prirent congé de la fée, et se dirigèrent vers le carrosse arrêté devant le perron.

— A Versailles I dit M. de Bellegarde à son postillon.

— A Versailles ! répéta ayec un grand soupir de satisfaction l'excellent M. de Launay.

D« Part* h Ter«nille«.

La chaise de M^^de Bellegarde, attelée de deux excellents chevaux, roulait sur la roule royale. La chaussée avait été rafraîchie dans la journée par une de ces pluies fines du mois de mai qui tombent à point nommé des nuages complaisants, comme une rosée à travers le tamis des arrosoirs; l'air était pur, léger et embaumé de ces arômes printaniers qui portent à la rêverie et surprennent les sens avec tant de volupté. Le ciel était d'une limpidité étincelante.

M. de Launay, libre désormais des doutes étouffants qui l'avaient obsédé pendant trois

OU quatre heures , était d'une gaieté charmante ; à son tour il raillait son camarade, le marquis de Bellegarde, qui de moment en moment devenait plus préoccupé.

— Eh bien , marquis, dit Arthur, nous allons donc essayer de toucher le cœur de

^otre excellent oncle, le cardinal, grand aumônier de France, en attendant de toucher son argent?

— Oui , monsieur, répondit Henri sans trop songer à ce qu'il disait.

— Diable! vous aurez un bel assaut à soutenir. Le cardinal n'ignore rien, à ce qu'il paraît ; vos boutades contre la cour et vos provocations aux officiers de la maison, et vos emportements, et vos débordements, tout ce qui rime en ents, sans compter vos témérités...

— Ah! oui, mes témérités, reprit Bellegarde , elles consistent surtout à montrer pour la reine un dévouement sans bornes.

— Et une passion qui tient du délire, marquis.

— Vous avez vu , M. de Launay , ce que j'adore ; c'est le portrait de la reine, cela est vrai.

— Mais, M. le marquis, si c'était le modèle de ce portrait que vous adoriez?

— Que ce soit l'un ou l'autre, il n'importe à personne, dit sévèrement le marquis, et je me charge de couper les oreilles au premier fat qui trouvera mauvais mon enthousiasme.

— Couper les oreilles î reprit de Launay, et si M. le cardinal lui-même... ?

— Je vous comprends, mon ami, dit Bellegarde, on fait passer mon oncle Rohan pour être amoureux de sa souveraine, lui, tout prince de l'Église qu'il est. Ce sont les gardes du corps et les officiers des divers services qui font courir de pareils bruits ; donc , j'ai beaucoup d'insolences à réprimer... Dans tous les cas, il faut convenir que la passion du pauvre cardinal n'est pas heureuse, car on ne saurait être plus en disgrâce que lui auprès de la reine ; je crois que depuis deux ans Sa Majesté n'a pas daigné lui adresser la parole.

— Vraiment! dit Arthur. Son Éminence a cependant un noble cœur et je lui crois le meilleur esprit du monde; on dit qu'il n'est point aimé à la cour, par la maison militaire, mais qu'en revanche il a, lui, une prédilec-

tion particulière pour les gardes françaises, qui la lui rendent bien.

— Nos grenadiers l'adorent, reprit Bellegarde. M. de Rohan est un magnifique seigneur, mais en même temps un bon enfant, dans toute la force du mot ; il aime à rendre service, et il le fait avec grâce, sans morgue, sans orgueil, et quant à sa prédilection pour les gardes françaises, elle a une cause toute naturelle; le cardinal est proche parent du prince de Condé , qui est colonel général de l'infanterie du royaume, et qui porte dans son cœur nos grenadiers. Tenez, mon cher de Launay , croyez-moi , nous avons tout à gagner à ce que l'oncle Rohan rentre en faveur; vous verriez alors bien des arrogances se traîner à plat ventre.

— Connaît-il le portrait vivant de la reine? demanda de Launay.

— Il ignore jusqu'à l'existence de mademoiselle de Valency, répondit Bellegarde, et je ne cherche- pas du tout à produire en public ce ravissant portrait.

— Finalement, ajouta Arthur, vous m'avouerez bien, au point où nous en sommes, que vous me trompiez, n'est-ce pas? ce

n'est pas la reine que vous adorez dans son image?... vous êtes réellement épris d'Henriette de Valency , pour elle-même et sans une arrière-pensée , ou plutôt sans une arrière-passion ? La divine fille est bien faite pour inspirer un violent amour. C'est donc elle que vous aimez?

Le marquis de Bellegarde resta silencieux. Arthur de Launay regarda cette réserve comme un aveu tacite; il en fut heureux pour son camarade, qu'il avait cru, quelques heures auparavant, atteint d'une monomanie dangereuse, ou plutôt d'un délire effrayant par ses conséquences. La voiture traversait la longue rue de Sèvres ; Henri de Bellegarde avait la tête à la portière et paraissait absorbé dans ses réflexions. M. de Launay, un peu fatigué par tant d'émotions diverses qui l'avaient agité dans le cours de cette soirée , appuya la tête contre l'oreillère de maroquin et finit par s'endormir.

M. de Bellegarde ne vit pas sans envie la tranquillité d'âme et d'esprit dont jouissait son compagnon de voyage. Les deux lanternes allumées de chaque côté de la chaise de poste éclairaient aussi d'une chaude lu-

mière l'intérieur de la voiture. Henri considérait M. de Launay, dont le noble visage pendant le sommeil était empreint d'un calme sublime. Arthur, en effet, était une de ces natures d'élite, l'honneur de leur époque, enthousiastes du beau et du bien , sévères pour elles-mêmes et qui marchent tète levée à travers les vices et les mesquines passions du monde. C'était un officier, comprenant toute la dignité du commandement, rigide observateur de la discipline, donnant l'exemple de la subordination comme celui de la bravoure au moment du péril, ennemi de tout privilège, partisan sincère des réformes, mais les attendant de l'autorité royale, pour laquelle il professait un respect profond et une fidélité à toute épreuve; du reste, cœur chaleureux, ardent esprit, n'ayant jamais encore engagé sa liberté trop avant avec une femme ; capable d'une grande passion, mais cherchant à l'éviter en toute occasion , non par dédain, mais par cet amour de l'indépendance qui le rendait un des plus fiers militaires de son temps. Comme M. de Bellegarde, il avait à un très-haut degré le sentiment de la dignité de son arme ; à ses yeux

les compagnies des gardes françaises étaient les premières troupes du monde : celles qui, dans un temps de progrès, devaient remplacer, comme corps d'élite , autour du trône , toutes ces compagnies si riches de titres, de privilèges et de costume , qui étaient devenues pour la monarchie un embarras fastueux et un danger même, puisqu'elles établissaient une barrière dorée , une barrière de favoritisme et d'étiquette entre le roi et la nation.

M. de Bellegarde, lui, esprit fougueux, âme impétueuse , nature éternellement battue par tous les orages des passions , regardait dormir ce soir-là son digne camarade, avec une sorte de colère; volontiers il lui eût cherché querelle à propos de ce paisible sommeil, tandis que lui depuis longtemps avait renoncé au repos. Cependant, comme il avait l'esprit aussi élevé que le cœur, il reprima bientôt ces premiers mouvements d'impatience, et tout en considérant le tranquille dormeur, il se parlait ainsi à luimême :

— Heureux de Launayî comme il repose paisiblement : ne dirait-on pas qu'il est arrivé

à l'âge OÙ s'éteignent toutes les passions ardentes de la vie? Ne dirait-on pas qu'il est de glace ? Mais je le connais, il y a au fond de cette âme une ardeur contenue, un feu caché. Comment est-il parvenu à se rendre aussi maître de lui-même qu'un écuyer l'est d'un cheval vigoureux mais dompté? De Launay a-t-il trouvé le secret de fermer son cœur, d'éteindre son imagination? Non, non, je n'y croirai jamais; j'ai les preuves du contraire. Il s'effrayait de ma passion... il prévoyait pour moi des malheurs inouïs, il frémissait comme un enfant candide à la pensée qu'une grande reine... 0 mon cher de Launay, que vous avez une belle âme! Et maintenant qu'il a vu de ses yeux la vérité, comme il est rassuré, mais comme il se trompe aussi sur les sentiments de mon cœur ! Pourquoi le détromperais-je? Je ne lui ai que trop avoué ma fatale passion. Eh bien , puisqu'il a pris le change, puisqu'il me croit tout autre que je ne suis , laissons -lui son erreur. Va, de Launay, va, c'est le portrait que j'aime et non le modèle ; c'est l'autre ellemême, la ressemblance parfaite et non la royale personne. Va , mon ami , dors paisi-

blement ; ta souveraine est à l'abri de tout danger, à son Trianon bien-aimé. On la vénère, on l'adore, mais comme la divinité au fond du sanctuaire. Dors paisiblement, de Launay ; ton ami n'est pas le fou pour qui tu tremblais , il a dans le cœur une douce et charmante passion pour une femme qui peut, en tout bien tout honneur, se vouer tout entière à un simple gentilhomme; tout est bien, mon cher de Launay, dors en paix; c'est une page d'un roman agréable que tu viens de lire; c'est une amusante comédie à laquelle tu viens d'assister; tes craintes sont dissipées , l'orage a fui , la foudre que tu entendais venir s'est éteinte dans les airs , tout est pour le mieux , rien ne sera troublé, ni le bonheur d'un ami, ni les hautes destinées d'une reine, ni la paix du monde; dors, ô mon cher Arthur, celle dont je suis véritablement épris, celle que je vois dans mes rêves , celle qui m'enivre de son sourire et de son regard, mon âme, ma vie... oui, tu l'as devinée, tu l'as reconnue, c'est Henriette de Valency.

La chaise de poste entrait dans la grande avenue de Versailles. M. de Bellegarde dé-

posa à la pôrle de son logis ce cher M. de Launay, qui s'éveilla avec une sérénité digne d'un sage, et lui-même se hâta ensuite de gagner son hôtel , situé à l'autre extrémité de la ville, près du Cours-la-Reine.

Il devait dans la matinée se rendre à la grande aumônerie, au château même où l'attendait Son Éminence l'oncle Rohan, comme l'appelait cet étourdi dans ses moments de folles joies.

La itrande «uniAnerle.

A la cour, tout le monde est levé de bonne heure, la paresse n'existe qu'à la ville. Les gens de la cour, comme les gens de la campagne, renoncent à tout jamais aux habitudes d'oisiveté, aux prétendues douceurs du far mente, aux langueurs de l'esprit et du corps, au repos, à la quiétude, aux heures de paresse enfin. Un homme de la cour dort mal et rêve beaucoup les yeux ouverts, et ici il diffère essentiellement de l'homme des champs qui dort peu, cela est vrai, mais bien.

Ce serait une grave erreur de penser que

celte activité d'esprit et de corps n'existe à la cour que chez les subalternes; montez l'échelle des grades et des dignités aussi haut que vous voudrez , et vous serez effrayé de trouver à chaque échelon des soucis plus inquiets, des insomnies plus fréquentes, des habitudes plus alertes , des renoncements plus intrépides à tout ce qui est joie et repos. Montez, montez toujours ; arrivez même au dernier échelon, au degré suprême, et voyez si le souverain lui-même n'est pas l'homme de la cour le plus vigilant et le plus actif? A la cour de France, surtout, cette remarque vous frappera, et non-seulement à notre époque , mais à toutes celles qui nous ont précédés. Les rois fainéants datent de bien loin, je vous assure ; et encore ces pauvres rois, détrônés bientôt par quelque maire de palais, la chevelure rasée et le froc sur les épaules, étaient-ils livrés à quelque abbé commendataire qui leur imposait l'oraison et le travail incessants.

Sous le règne de Louis XVI, ce roi laborieux et d'une vie si exemplaire , on ne dormait pas beaucoup à la cour; tout le monde y était levé de bonne heure. Nous tenons à

constater ce fait, que nous aurions pu appuyer par des preuves plus positives encore, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas d'invraisemblance quand nous leur dirons qu'un des plus grands seigneurs, un des plus hauts dignitaires de la couronne, un prince de l'Église, un duc et pair du royaume, monseigneur le grand aumônier de France, enfin Voncle Rohaiiy donnait audience, à sept heures du matin, dans son cabinet au château de Versailles, après avoir travaillé avec ses chapelains pendant deux ou trois heures. Donc il faut augurer de là que le moment du lever de Son Éminence précédait de beaucoup le lever du soleil, attendu que la toilette de M. le cardinal duc, dont l'élégance et la grandeur étaient citées, demandait seule un temps assez long.

M. de Bellegarde fut exact au rendez-vous, et dès huit heures du matin, 'il traversait les deux salons d'attente de la grande aumônerie. Arrivé dans une pièce fort spacieuse et qui précédait le cabinet de^^Son Éminence, il y trouva trois personnes", au nombre desquelles était une femme de quarante ans environ , et dont le visage et les manières ne i 10

manquaient pas de distinction. Henri fut surtout frappé de la finesse de son regard qui indiquait autant de ruse que d'intelligence. Cette femme s'adressait à l'huissier de Son Éminence toutes les fois que cet homme à chaîne d'or venait à passer; elle sollicitait avec instance d'être admise au plus tôt à l'audience de M. le cardinal. L'huissier s'excusait de son mieux et parlait des rigueurs de sa charge , auxquelles il ne pouvait se soustraire.

Un prélat et un maréchal des camps furent successivement introduits auprès de Son Éminence, et presque aussitôt cî)ngédiés avec toutes les satisfactions dues à leur rang et à leur amour- propre. Le tour de la femme remarquée par Henri arriva; elle se leva avec précipitation et courut plutôt qu'elle ne marcha sur le tapis, jusqu'à la porte dorée du cabinet, qui se referma aussitôt.

— En a-t-elle pour longtemps? demanda M. deBellegarde à l'huissier de service.

— M. le marquis, dit celui-ci, Son Éminence ordinairement reçoit cette dame plus tôt ou plus tard , à des heures particulières.

— Diable ! pensait Henri, elle a doiic quelque importance aux yeux de l'oncle Rohan? Voulez-vous me dire son nom? demandat-il à l'huissier. Vous hésitez?

— Cette dame, M. le marquis, a l'habitude de se faire précéder chez monseigneur par une petite lettre bien fermée qu'elle me livre, et au moyen de laquelle elle est introduite sans être annoncée.

— Ah ! ah ! dit Henri, le moyen est joli et mystérieux ; alors vous ignorez son nom ?

— Je l'ignore, M. le marquis, j'ai mes ordres et voilà tout.

— Fort bien! ajouta M. de Bellegarde en arrangeant la dentelle de son jabot devant une glace , à merveille ! j'ai grande envie d'user du même moyen chez mon oncle, cela me donnerait les petites entrées.

Mais dix minutes à peine s'étaient -elles écoulées que l'on vit le bouton doré de la porte du cabinet remuer, ce qui indiquait que la conversation achevait ses dernières phrases au moment où une main touchait déjà la serrure.

— Ils ne perdent pas une seconde! se dit H^nri; que diantre l'oncle I\ohan peut -il

lii LES CHARMILLES DE TRIANON.

dire à ce visage sans nom, orné d'une patte d'oie?

Le bouton tourna tout à fait;" la porte s'entr'ouvrit discrètement; l'inconnue sortit et se retourna encore pour une dernière révérence à laquelle répondit par un salut assez vif la belle main blanche de monseigneur, que l'on vit un moment en dehors de la porte.

— A mon tour! dit Henri en s'approchant du cabinet.

Mais il ne fut pas surpris médiocrement en s'apercevant que la femme inconnue, tout en se retirant, le suivait des yeux dans une glace, avec un mouvement de curiosité trèssignificatif. M. de Bellegarde se retourna brusquement; l'inconnue précipita le pas et disparut.

Le cabinet de M. le cardinal de Rohan était une grande pièce , tendue d'un magnifique damas vert, à riches efflorescences , ayant pour encadrements de larges liteaux dorés. Deux portraits étaient appendus en face l'un de l'autre, celui de Louis XIV, et celui du dernier Rohan, duc de Bretagne. M. le cardinal prouvait ainsi devant le roi de France

l'origine royale de sa propre race, à lui, en même temps qu'il semblait protester contre l'occupation d'un duché dont la souveraineté appartenait au sang de la maison de Rohan. Du reste, ceci n'était qu'une satisfaction pure et simple donnée aux beaux souvenirs du passé et qui n'influait en rien sur le dévouement et l'attachement profond du grand aumônier pour la maison de France. Une large table couverte d'un tapis de velours à crépines d'or occupait le milieu du cabinet, des papiers, quelques beaux livres, un encrier d'argent monumental et ciselé comme une petite cathédrale modèle, étaient là sur une table en compagnie de deux tabatières d'or, d'une bonbonnière d'écaillé et de deux ou trois couteaux à papier d'une richesse éblouissante comme celle des yatagans d'un padischah. Au milieu de la table, et comme symbole dominant toute pensée de grandeur humaine , s'élevait un christ en bois d'ébénier, quant à la croix; mais dont le corps d'ivoire était un chef-d'œuvre d'art, un ouvrage sans prix. Ce beau crucifix avait pour base un socle de vermeil. Sur la cheminée une grosse pendule à double mouvement et

à quatre aiguilles, marquait et divisait le temps depuis l'heure jusqu'à la seconde de manière que M. le grand aumônier pouvait parfaitement connaître ce qu'il donnait de son existence à ses fonctions pontificales et à ses relations du monde. Enfin , au milieu de plusieurs fauteuils charmants de forme, de dorure et de couleur, présidait le fauteuil de Son Éminence, remarquable par un grand dossier portant couronne fermée à son sommet, et l'écusson des princes de Bretagne sous la couronne; belles armoiries enlourées d'une plus belle légende et qui devrait être la devise de toutes les noblesses possibles : « Fais ce que dois, advienne que pourra. »

M. le cardinal de Rohan était à quarantehuit ans un des plus beaux grands seigneurs de la cour. Il était vraiment né pour la pourpre romaine. Son visage, d'une coupe admirable, avait une expression de douceur et de fierté qui charmait ; sa taille était élevée, ses manières grandes, son langage sinon éloquent du moins facile et toujours de haute compagnie.

Le grand aumônier, ce jour-là, était vêtu

de noir de la tête aux genoux , ay^t les bas rouges et la calotte rouge. Sa croix d'or (sa croix pastorale) était à moitié cachée dans sa veste de satin moiré. Quant à la plaque de l'ordre du Saint-Esprit, elle élincelait sur le vêtement appelé petit manteau qui, s'attachant au cou, retombe par derrière jusqu'aux jarrets; mais ce petit manteau si richement armorié du premier ordre de France était rejeté encore sur le dos d'un fauteuil, en attendant d'aller recouvrir les épaules et le dos de l'habit de monseigneur.

M. de Bellegarde n'avait pas vu le cardinal depuis près de dix-huit mois. Il fut frappé de l'altération que semblait avoir subie ce noble visage. Cependant Son Éminence avait plus que jamais, ce jour-là, les yeux beaux, animés, et la lèvre d'un rouge vif, ce qui révélait un bon état de santé.

— Vous voilà donc ! dit le cardinal au moment où Henri entrait et refermait la porte avec soin. J'ai grand plaisir à vous voir, monsieur; je pense que, de votre côté, vous êtes bien aise de me retrouver, n'est-ce pas ?

Le marquis de Bellegarde s'était incliné deux fois, mais avec un respect tempéré par

us LES CHARMILLES DE TRIANON.

un certain air de parenté auquel il avait droit.

— Voyons, reprit le cardinal, asseyez-vous là. J'ai à vous parler beaucoup, et ma pendule ne me donne pour cela qu'un peu de temps. Passons sur les questions inférieures; j'arrive à des faits capitaux. Vos témérités sont inouïes, monsieur. Vous vous êtes mis en hostilité avec toute la maison du roi... surtout la maison militaire, que vous raillez avec inconvenance... Vous allez plus loin, vous chansonnez les ministres de Sa Majesté avec vos amis, dans je ne sais quels lieux publics... Vous partagez l'esprit d'insubordination qui gagne peu à peu l'armée aujourd'hui; vous êtes chaud partisan des réformes (Dieu sait lesquelles!), et vous criez beaucoup contre les privilèges des divers services militaires de la maison, apparemment parce que vous voudriez de ces privilèges uniquement pour votre arme, pour les gardes françaises, que j'honore beaucoup du reste, mais enfin qui ne sont pas inslituées pour le service de Leurs Majestés le roi et... la reine.

Cette dernière parole se détacha de la phrase de M. le cardinal de Rohan, comme une belle perle |qui s'échapperait seule du

LES CHARMILLES DE TRL\NON. Ii9

fil et tomberait en \ibrant sur un parquet de cristal. M. de Bellegarde releva la tête, assez surpris de l'accent avec lequel le grand aumônier venait de prononcer ce mot final : la reine.

— Monsieur, reprit Voncle Rohan , cette conduite est intolérable et je ne la souffrirai pas plus longtemps. Votre mère était ma proche parente ; c'était une digne et noble femme. Elle vous recommanda à mes soins, à mon affection , en mourant; je crois que j'ai rempli ses intentions. Après avoir complété votre éducation à Vienne, où je vous avais amené avec moi lors de mon ambassade, j'ai obtenu pour vous une lieutenance dans un corps d'élite. J'ai assuré votre avenir et comme carrière et comme fortune, car je vous ai rendu les biens considérables de votre mère, en bon et loyal tuteur.

Ici M. de Bellegarde s'inclina avec un profond sentiment de conviction.

— Fort bien ! vous savez cela; mais moi, je sais aussi que vous reconnaissez peu mes soins et que vos désordres ont compromis non-seulement votre réputation, mais encore cette même fortune. A vingt-quatre ans, vous

aviez des dettes pour vingt mille écus; à vingt-cinq ans , vous en aviez pour trente mille. Je suis venu à votre aide. Mais à mon arrivée ici, après dix-huit mois d'absence, j'apprends aujourd'hui que vous devez encore cinquante mille écus. Vous n'avez que vingt-sept ans et demi, et il est certain que si vous y allez de ce train-là, monsieur, à trente-cinq ans, vous serez ruiné comme le premier venu d'entre les habitués de tripot et de maison suspecte. Passons cependant, j'ai quelque chose de plus sérieux encore à vous communiquer.

M. de Bellegarde s'accommoda dans son fauteuil comme un grenadier qui s'affermit sur lui-même au moment de recevoir à la baïonnette une rude charge de cavalerie. Le cardinal jeta un coup d'œil sur la porte du cabinet comme pour s'assurer qu'elle était bien fermée, et parla ainsi, mais en baissant la voix d'un ton , l'œil animé , la pommette des joues rouge et le geste nerveux.

— Serait-il vrai, monsieur, que dans votre délire de présomption, vous vous soyez vanté de fixer l'attention particulière de Sa Majesté la reine?

M. de Bellegarde allait répondre et protester contre celte accusation de fatuité, lorsque la main de monseigneur l'arrêta.

— Serait-il vrai , monsieur, poursuivit le cardinal , que vous affectez pour Sa Majesté une sorte de passion qui ressemble bien plutôt à une monomanie fougueuse qu'à un dévouement respectueux, une profonde vénération? Monsieur, ajouta-t-il, votre position est sérieuse, et je dois vous prévenir qu'on a l'œil sur vous. Comment! depuis près de six mois vous ne passez pas quinze jours sans vous prendre de querelle avec les officiers de la maison de Leurs Majestés! Vous avez eu trois duels avec les gardes du corps; vous avez failli en avoir un quatrième dernièrement, après la sortie du spectacle de la cour, en quittant votre service; et ce fut grâce à je ne sais quel incident que ce duel n'eut pas lieu. Vos camarades, animés du même esprit que vous, et probablement à vos instigations, ne cessent non plus de s'attaquer aux plus dévoués serviteurs delà maison royale. De tous côtés on n'entend parler que d.e cartels entre les gardes françaises et les gardes du corps. Mais vous voyez bien ,

monsieur, qu'il faut un exemple. Or, apprenez que vous avez été signalé comme le plus fougueux d'entre les officiers des gardes et que, hier au soir même, le ministre de la guerre me disait, au jeu du roi, qu'il vous destinait une épaulette de capitaine dans le régiment du Perche, en ce moment en garnison sur la frontière d'Espagne , en Roussillon. Ainsi, monsieur, si le brevet vous en est adressé, vous accepterez avec reconnaissance . et vous partirez immédiatement. A ce prix , je me charge de vos affaires, je verrai votre notaire , et nous aviserons au moyen de payer vos dettes , sauf à vous aider encore de ma bourse pour ces diaboliques cinquante mille écus , mangés ou bus , Dieu sait comment! Allez, M. de Bellegarde, vous pouvez vous retirer.

— M. le cardinal, dit enfin le marquis, avant de me retirer, puis-je avoir l'honneur de faire ici une déclaration devant Votre Éminence ?

— Parlez, monsieur, ajouta le grand aumônier, mais soyez bref, je dois partir pour Paris, et j'attends mon carrosse.

— Je déclare en quatre mots, reprit Belle-

garde d'un ton ferme, d'une voix claire , je déclare que si M. le ministre de la guerre décide que je quitterai les gardes françaises et provoque ma nomination de capitaine, dans quelque régiment que ce soit, surtout éloigné de Versailles, moi, marquis de Bellegarde, j'irai trouver le roi et mettrai à ses pieds ma démission d'officier, afin de reprendre ma liberté pleine et entière, c'est-à-dire afin de pouvoir vivre à mon gré à Versailles et à Paris, et de tuer au gré de mes colères et de mes justes ressentiments tel officier de 4a maison militaire qui aura eu l'insolence de s'occuper de moi. Voilà, monseigneur, la franche déclaration d'un homme qui vous tient de près par la parenté, et qui est animé pour Votre Éminence de sentiments de profond respect et d'affection.

Après ces paroles , prononcées d'un ton déterminé, M. de Bellegarde s'était levé pour sortir lorsque le cardinal lui saisit le bras et l'obligea à rester. Son Éminence avait subitement rougi et pâli ; elle était loin de s'attendre à celte brusque réponse du marquis dont elle ne connaissait pas encore à fond tout le caractère.

— Comment, monsieur! s'écria le grand aumônier, vous osez, vous êtes assez ennemi de vous-même...?

— Tout ce que vous voudrez, monseigneur; mon parti est pris.

— Mais, malheureux, songez donc qu'en vous perdant, vous me ruinez en partie aus§i dans l'esprit du roi, qui m'a boudé longtemps, je ne sais trop pourquoi.

— Ma résolution est irrévocable, monseigneur.

• — Mais, mon enfant, reprit l'oncle Rohan que la frayeur rendait plus doux de moment en moment, mais mon pauvre enfant, ne voyez-vous donc pas que cette épouvantable conduite vous fera mettre à la Bastille pour le reste de vos jours...?

— La Bastille ! dit Henri avec un sourire effrayant, c'est la retraite d'une infinité d'esprits distingués et de grands seigneurs. Tenez, mon excellent oncle, je gage que vous finirez par y prendre aussi un logement, comme le prince de Condé, le duc de Luynes votre cousin , le maréchal de Bassompierre , le surintendant Fouquet, et tant d'autres; alors, par exemple, quand vous serez écroué au

donjon, savez-vous ce qui arrivera ?... je me mettrai à la tête des gardes françaises et du peuple de Paris, et nous irons gaiement démolir les remparts et les demi-lunes de la Bastille, à coups de canon, et nous vous délivrerons mort ou vif...

— Mort ou vif! s'écria M. le cardinal.

— Plutôt vif que mort, je l'espère, ajouta M. de Bellegarde.

— Mon ami ! mon ami ! dit l'oncle Rohan avec un accent pénétré, vous vous perdez décidément, et cela, je vous le répète , au moment le plus favorable, au moment où je rentre dans les bonnes grâces du roi, et peutêtre aussi (ce que j'espère, mon Dieu!) dans les bonnes et belles grâces de la reine, dont les rigueurs envers moi n'ont duré que trop longtemps, et sans motifs, je le certifie. Oui, reprit-il , oui , il s'offre pour moi , aujourd'hui, une occasion magnifique , providentielle de prouver à Sa Majesté tout mon dévouement, et par conséquent de reconquérir son estime , sa royale amitié. Allons , soyons raisonnables, mon cher marquis; pas de coups de tête et je me charge de votre fortune.

— Ah ! M. le cardinal , dit Bellegarde , vous avez un moyen excellent de vous gagner l'amitié de la reine! l'occasion de lui être agréable, de la servir avec dévouement, et vous me cachez cela , à moi , votre affectionné parent et serviteur!... Oh ! que c'est mal!

— Monsieur, reprit sérieusement le cardinal, ce secret ne m'appartient pas ; je dois le garder dans l'intérêt de Sa Majesté.

— Gardez-le donc , monseigneur, s'écria le marquis, et périssent mille fois ma curiosité, mon bonheur, mes joies, mon avenir et ma personne plutôt que d'affliger un moment cette adorable et charmante Majesté!

Les yeux de Henri brillaient d'un singulier éclat et son animation était telle , que M. de Rohan eut en ce moment de nouvelles frayeurs. La mauvaise tête de Bellegarde lui donnait de sérieux motifs d'inquiétudes; quelle ne fut donc pas sa perplexité quand il crut découvrir ce qu'il y avait de vrai dans l'exaltation du jeune officier aux gardes pour la reine ! Prenant la main du marquis, il lui demanda de l'air le plus paternel et avec un sentiment bien caractérisé :

— Mon ami, serait-il vrai!... seriez-vous atteint de ce délire dont on m'a parlé?

— Quel délire? reprit Henri fort naturellement.

— De cette passion effrayante autant qu'audacieuse?

— Pour qui? dit Bellegarde.

— Vous me comprenez bien , répliqua Rohan.

— Moi ! non , je ne trouve ni audacieux, ni effrayant , ni délirant d'aimer ma souveraine.

— Malheureux! s'écria le cardinal.

— Ni malheureux , ajouta Henri en prenant à son tour la main de M. de Rohan. Et vous, cher oncle, dit-il en le regardant fixement, et vous... n'aimez-vous pas la reine?

Le cardinal recula de deux pas et faillit tomber à la renverse , tant la question de M. de Bellegarde lui arrivait à bout portant, brutale et inattendue, comme un coup de feu. Il s'appuya de la main contre la table recouverte de velours , et ses yeux s'arrêtèrent sur le beau crucifix placé au milieu. Après quelques minutes de silence, M. de Rohan, reprenant du cœur sans doute par la i u

contemplation de l'image sainte, releva la tête et dit tranquillement à son neveu :

— Henri, vos paroles sont inconsidérées; mais je vous les pardonne, mon ami. Allez, nous voilà réconciliés. Je veillerai sur vous, sur vos affaires, sur votre bonheur. Calmez un peu votre tète par intérêt pour vousmême et aussi un peu et même beaucoup dans mes propres intérêts. C'est une grâce que je vous demande, mon cher Henri.

l\ n'y avait pas moyen de résister à de telles paroles , dites d'un air amical et d'un son de voix attendri. Le marquis serra la main de M. le cardinal, son trouble était visible. M. de Bellegarde, dont la pénétration était grande et prompte , devina qu'il avait été peut-être excessivement cruel envers le grand dignitaire de la cour, le plus digne de ménagement, et son regret égala sa surprise. En attaquant les sentiments intimes, mystérieux de M. de Rohan, le lieutenant aux gardes venait de découvrir une blessure douloureuse, la même peut-être dont il souffrait, lui , Henri de Bellegarde ; avec cette différence, cependant, que sa jeunesse et la carrière qu'il suivait pouvaient servir d'excuse

aux plus grandes folies, tandis que pour absoudre M. de Rohan, si la fièvre d'une passion lui avait gagné le cœur et lui brûlait le sang, que fallait-il?... Une amère et écrasante pénitence.

— Mon oncle , dit le jeune officier en se retirant, comptez sur moi; je veillerai à ce que rien ne survienne de fâcheux pour vous.

— Et moi , dit M. le cardinal , je veillerai à ce que vos dettes soient payées , mon enfant, et à votre avancement.

— Surtout, reprit Henri en se retournant, surtout pas de brevet de capitaine au régiment du Perche en garnison aux Pyrénées. Je préfère encore le plus petit vin de Versailles, le clairet de Suresne ou de Saint-Cloud le plus aigrelet , au plus généreux vin de Roussillon qui ait jamais vieilli dans un tonneau de chêne.

— Non, non, répétait l'oncle attendri, pas de régiment sur la frontière, pas d'exil; je vous comprends, mon ami. Adieu, Henri, soyez prudent.

M. de Bellegarde descendait quatre par quatre l'escalier de la grande aumônerie, lorsqu'il rencontra encore la femme de qua-

rante à quarante-cinq ans , qui revenait en toute hâte chez M. le cardinal. Il s'arrêta ; la figure de cette femme, son regard, toute sa personne, avaient aux yeux du jeune officier quelque chose de fatal.

— Madame , lui dit-il , si vous demandez à voir une seconde fois monseigneur, vous risquez de ne pas être reçue. Monseigneur part pour Paris à l'instant même.

— Je vous remercie , monsieur, répondit l'inconnue avec un sourire équivoque qui fit bondir le cœur de M. de Bellegarde ; je vous rends mille grâces, monsieur, et je suis d'autant plus aise de savoir que monseigneur va partir pour Paris, que je craignais de l'avoir fait attendre. Monseigneur a daigné m'offrir une place dans son carrosse.

Et cette femme monta l'escalier d'un pas ferme et rapide.

— Je voudrais te savoir au fin fond de l'Océan , double face d'intrigante ! murmura Henri en s'éloignant pour regagner les quartiers où étaient casernées les compagnies des gardes françaises.

Vu placard provocateur.

Il était environ midi lorsque M. de Bellegarde, qui n'était pas de service ce jour- là, se rendait en petite tenue au quartier des gardes pour y rencontrer son ami de Launay, à qui il voulait raconter probablement son entrevue avec l'oncle Rohan.

Henri était encore tout ému de la scène du matin et presque attendri du résultat de cette conversation intime , qui avait commencé par des menaces de la part du cardinal , et qui s'était terminée par deux larmes échappées des yeux de Son Éminence.

M. de Bellegarde, le chapeau légèrement

posé sur l'oreille et l'épéc au côté, entrait assez résolument dans la cour de la caserne au moment où trois compagnies allaient rompre les rangs. A peine M. l'aide-major marquis d'Agoult avait-il levé l'épée comme dernier signal, que le roulement des tambours annonça aux gardes françaises que Vordre était terminé. Il y eut alors un grand pêlemêle ; des grenadiers regagnaient leurs salles; d'autres s'arrêtaient par groupes dans la cour; d'autres couraient çà et là, très-affairés, comme des reclus qui ont à demander quelque permission de sortie. M. de Bellegarde remarqua avec surprise plusieurs groupes très-nombreux où se manifestait une animation bruyante ; ce qui ne l'étonna pas moins , ce fut de voir plusieurs officiers mêlés à ces groupes, et prenant part eux-mêmes aux chaleureuses conversations des grenadiers. Henri, une minute après, entendit son nom retentir de divers côtés et il se vit le point de mire de l'attention presque générale. Un grand silence succéda presque tout à coup au brouhaha qui venait d'avoir lieu. — Évidemment, se dit en lui-même le marquis, c'est de moi qu'il s'agit ici.

Et il s'avança hardiment vers deux ou trois officiers de ses camarades qui. le reçurent fort poliment , mais avec une certaine circonspection.

— Messieurs, leur dit Henri de Bellegarde, j'étais absent et je ne suis nullement au fait de ce qui se passe ici. J'ai entendu prononcer mon nom par des grenadiers, je vois que ma présence excite en ce moment une attention presque générale... Veuillez me donner quelques explications.

— Marquis de Bellegarde, lui dit un officier survenu tout à coup et qui lui prit le bras, venez, j'ai à vous parler en particulier.

Cet officier était le brave de Launay, qui était accouru vers son ami dès qu'il l'avait aperçu et qui voulait lui éviter des explications publiques avec les officiers mécontents. Arthur entraîna le marquis vers la voûte qui menait à un grand jardin sur lequel donnaient les fenêtres des appartements de plusieurs officiers supérieurs ; tous deux , sans articuler un seul mot encore, se dirigèrent dans une allée retirée ; là , M. de Launay rompant le premier le silence :

— M. de Bellegarde, dit-il, ce qui se passe

est sérieux , et cela vous concerne en particulier. J'allais envoyer à votre logement. Ce matin, reprit de Launay , au moment où les grenadiers sortaient du quartier, on a trouvé un placard affiché contre le mur extérieur de la cour, presque à l'angle de celui de la grande porte, où se trouvent les sentinelles. Le placard a été posé dans la nuit , par une main furtive. Les sentinelles n'ont rien vu , rien entendu.

— Et ce placard ? demanda Henri pâle de colère.

— Il est injurieux pour vous , dit M. de Launay.

— Pour moi... seul? demanda Henri avec un amer sourire.

— Et pour les gardes françaises , ajouta Arthur en serrant le pommeau de son épée.

— Ah ! quelle lâcheté ! murmura M. de Bellegarde, qui tremblait comme un furieux, l'œil ardent et les dents serrées. Et que dit cet infernal placard ?

— Les gardes l'ont arraché immédiatement , plusieurs l'ont lu , d'autres l'ont mis en pièces en jurant de se venger vigoureusement.

— Ils l'ont déchiré, dit Henri avec rage, et je ne saurai pas ce que disait l'insolent!...

— Voici à peu près dans quels termes il parlait de vous... et de nous, reprit M. de Launay en cherchant à se rappeler les propres expressions du placard anonyme : «Puis- « que M. le marquis de Bcllegarde , au mo- « ment de vider une affaire d'honneur sur « le terrain, se met sous la sauvegarde d'une « personne devant laquelle il n'est pas per- « mis de tirer l'épée , MM. les lieutenants « aux gardes françaises, camarades du noble « marquis, sont priés de vouloir bien choi- « sir entre eux quatre champions pour don- « ner satisfaction à des gens de cœur que le « marquis , si bien sauvegardé , a insultés. « La rencontre aura lieu à l'épée ou au pis- « tolet, au choix de messieurs les gardes « françaises , au rond-point de la petite py- « ramide, au bois Robert, demain vendredi, « à six heures du matin. Le premier grena- « dier qui lira cet écrit sur le mur de la ca- « serne est invité à le porter fidèlement aux « officiers de sa compagnie. »

— Et point de signatures ! s'écria M. de Bellegarde en serrant les poings et en mor-

dant sa lèvre. Ah ! double race de valets de pied, continuait-il, je vous connais et je vous reconnais !

— Ainsi, marquis, dit M. de Launay, vous savez d'où nous vient la provocation ?

— Si je le sais, monsieur ! reprit Henri , mais c'est à moi seul qu'elle arrive, à moi seul, en tendez -vous? J'irai seul, et je jure Dieu de les tuer tous les quatre!

— Calmez-vous, mon cher Bellegardc, dit Arthur, la provocation a déjà été acceptée par vos camarades. Vous serez libre de faire partie des combattants. Il est inutile de vous dire, mon ami, que j'ai demandé le premier à être du nombre.

— Ah ! brave de Launay ! s'écria Henri en le serrant contre sa poitrine. Je vous reconnais là, mon noble ami.

— Vous avez remarqué la réserve des officiers vis-à-vis de vous, Henri ? ajouta de Launay. Ces messieurs ont vu avec un sentime^nt pénible que le placard osait vous accuser de lâcheté... Ils n'y ont pas cru, mon ami, mais enfin , le placard articulait un fait qui demande une explication. Ces messieurs l'attendent de vous; après quoi, ils seront tous

à VOS ordres. Voulez- vous que j'aille chercher nos camarades : Chaverny , d'Écouen , d'Épinay , n'importe qui ? Vous vous expliquerez devant eux, et tout sera dit. Je dois vous prévenir en outre que, par un rare sentiment de délicatesse, les grenadiers n'ont communiqué le contenu du placard qu'aux lieutenants et sous -lieutenants des compagnies ; le secret a été admirablement tenu à l'égard des officiers supérieurs; vous comprenez le bon procédé de nos braves gardes...

— Admirables grenadiers ! dit Bellegarde avec autant d'attendrissement que d'exaltation. Ah î voilà les véritables soldats dignes du roi et de la France ; dignes de garder le roi et de se battre pour lui, au premier rangî Allez, de Launay, allez, ajouta-t-il; je vous attends ici, vous et nos amis.

Arthur s'éloigna rapidement. Dans la première impétuosité de la colère, M. de Bellegarde ne réfléchit pas à l'impossibilité où il se trouverait de donner à ses camarades les explications franches et complètes qui lui seraient demandées. Henri avait une faiblesse, une secrète résolution prise avec lui-même, et à laquelle il tenait autant qu'à la vie ;

Henri tenait à cacher l'existence de mademoiselle de Valency, à la foule de ses amis , du moins. Cet amour mystérieux qu'il portait au fond du cœur à la souveraine , il croyait le profaner en divulguant le culte qu'il rendait à l'image vivante de la reine, à une personne d'une si parfaite ressemblance avec la Hère et belle descendante de la maison de Hapsbourg. D'ailleurs ce secret connu, qu'en serait-il résulté? Le malheur d'Henriette d'abord , puisqu'elle saurait bientôt qu'elle ne servait que de prétexte à la passion du pauvre fou, qu'elle n'était qu'un jouet servant à tromper un cœur malade , un esprit exalté ; et puis il en serait résulté du ridicule pour le noble officier aux yeux des railleurs et même des indifférents. Sans compter, ce qui eût été pire cent fois, que de très-méchantes gens, pour affliger la reine ou pour perdre M. deBellegarde, n'auraient pas manqué l'occasion de faire tout savoir , par des moyens occultes, à Sa Majesté et au roi peut-être luimême.

Ces réflexions arrivèrent en foule, comme un essaim ardent , à M. le marquis de Bellegarde ; il en devint fiévreux , et il sentait

presque que des défaillances pouvaient survenir dans son moral en face de ses camarades.

Cependant M. de Launay revint suivi de MM. de Chaverny et d'Épinay seulement.

Comme cela arrive presque toujours aux âmes généreuses devant un danger imprévu, Henri de Bellegarde reprit tout à coup son indomptable énergie, résolu à tout événement, et prêt à se perdre lui-même s'il le fallait.

Les officiers aux gardes françaises l'abordèrent avec une courtoisie calme. M. de Cbaverny le remercia, au nom de tous ses camarades , des explications franches qu'il allait donner. Il lui posa une première question, donnant pour excuse légitime l'honneur du corps à soutenir.

— M. de Bellegarde, dit-il, permettez-moi de vous demander, au nom de tous nos camarades, s'il est vrai que vous ayez amené deux de vos adversaires sur le terrain et dans telle circonstance donnée qu'il devenait impossible à ces messieurs de se battre contre vous ? Nous vous savons très-brave ; cette supercherie de votre part nous paraît une fable inventée pour vous nuire et nous insulter.

— Monsieur, répondit Henri, il est trèsvrai que j'avais provoqué l'autre jour deux gardes du corps. 11 est vrai aussi que nous tirions l'épée déjà, lorsque ces messieurs ont cru devoir refuser le combat en voyant une femme descendre de carrosse près de nous.

— Vous saviez, monsieur, en amenant ces messieurs sur le terrain, que vous trouveriez là ce carrosse et cette femme?

— Je l'avais d'avance déclaré à mes adversaires, dit Henri d'un ton ferme et la tète haute.

— Et de quoi diable alors se plaignentils? s'écria le lieutenant. M* d'Épinay.

— Au fait ! cela est vrai ? dit Chaverny, de quoi se plaignent-ils ?

— Messieurs , ajouta de Launay avec un frémissement de joie, vous le voyez, le placard est une lâcheté. On veut, en nous provoquant, essayer de flétrir dans l'opinion un homme de cœur, notre intrépide et loyal camarade; en jetant l'odieux d'un soupçon de lâcheté sur un de nous, on espère, comme Bazile , qu'il restera toujours quelque chose de la calomnie sur le corps entier des gardes françaises. J'ai donc l'honneur de vous pro-

poser de nous déclarer satisfaits des explications du marquis de Beilegarde et de prendre nos mesures et nos sûretés pour pouvoir le seconder à châtier vigoureusement ses ennemis qui sont aussi les nôtres. Marquis, je suis un de vos champions.

— Et moi aussi , dit vivemetit Chaverny.

— Et moi de même, ajouta aussitôt M. d'Épinay.

— J'accepte , messieurs , dit Beilegarde le chapeau à la main et remerciant du regard ses trois camarades.

— Ainsi, dit M. de Launay, la partie est engagée. Touchez là ! ajouta-t-il en ôtant son gant.

Alors, dans cette allée écartée, sous les grands ombrages des tilleuls et des chênes, eut lieu un serment solennel et terrible entre quatre officiers intrépides : le serment de n'ac- Cepter qu'un combat à outrance , un cartel à mort contre les ennemis des gardes françaises. Hélas! ce serment avait plus d'extension que ne pouvaient se l'imaginer les quatre braves lieutenants qui, dans ce moment-là , ne croyaient venger qu'une querelle particulière.

On se sépara après s'être donné rendezvous pour le lendemain de grand matin au bois Robert, au lieu désigné par le placard. Il fut convenu aussi qu'on prendrait toutes précautions pour que l'affaire ne fût nullement ébruitée jusqu'au moment du combat.

M. de Launay fît sortir son ami Bellegarde par une porte dérobée qui donnait du jardin dans la rue, et il le suivit en fidèle camarade.

lie gant de la reine.

Henri de Bellegarde et M. de Launay avaient beaucoup de choses à se dire ; ils se dirigèrent vers la porte de l'Orangerie et montèrent ensemble le grand escalier qui conduit à la plate -forme, vis-à-vis le château. Les appartements de la reine donnaient de ce côté, au midi, faisant face à l'Orangerie et à la pièce d'eau des Suisses, au second plan. M. de Bellegarde s'arrêta un moment , les yeux fixés sur ces grandes fenêtres , au nombre desquelles il distinguait celles du petit salon de Sa Majesté. C'était là que la 1 12

belle reine aimait à passer de longues heui^es en compagnie de ses meilleures amies. Henri connaissait parfaitement la distribution de ce royal appartement; il n'ignorait rien non plus des habitudes journalières de sa souveraine. Un amoureux est comme un prisonnier; il a l'instinct de tout ce qui est en rapport avec son âme, il devine tout avec une merveilleuse sagacité.

— Eh bien , mon ami, lui disait M. de Launay, passerez-vous votre journée à regarder ces fenêtres?

— Mon âme tout entière est dans ce corps de logis, répondit Henri.

— Vous revenez donc à vos chimères , marquis ? ou plutôt vous voulez encore me jouer? Est-ce que je ne sais pas positivement que vous êtes épris de mademoiselle de Valency , ce qui ne vous empêche pas d'être le serviteur le plus dévoué de Sa Majesté?

— Comme il vous plaira, dit M. de Bellegarde ; en attendant, je ne puis me défendre d'envoyer là-haut tous mes soupirs et tous les élans de mon cœur.

— Si nous allions un peu promener notre rêverie sur les bords du grand canal? ajouta

de Launay; d'autant plus que votre prétendue idole habite Trianon en ce moment, vous vous rappi'ocheriez d'elle.

— Vous avez raison, dit Henri. Ici la cage est magnifique ; mais le bel oiseau n'y est pas. Allons au grand canal.

Et nos deux amis , bras dessus bras dessous, se dirigèrent, par les allées latérales qui avoisinaient l'amphithéâtre de Flore, vers le tapis vert. Là, M. de Bellegarde se retourna encore , jetant un dernier regard sur le château de Versailles et toujours du côté des appartements où logeait son âme.

Arrivés à la pièce d'eau de Neptune , ils prirent à droite et sortirent par la grille qui donne sur l'avenue des deux Trianons ; mais traversant cette avenue dans toute sa largeur, ils gagnèrent la lisière des bois qui borde le grand canal. L'eau étincelait sous les feux du soleil ; quelques petites embarcations, ayant leur poupe dorée et leur voile blanche gonflée comme l'aile d'un cygne, se balançaient au milieu du canal, amarrées aux anneaux de la rive par des cordes de crin. Quelques mariniers , en livrée de fantaisie , s'occupaient au repliage des voiles et à l'ar-

rangement intérieur des jolies barques dont la quille fine posait à peine sur l'eau.

— Comme ces embarcations sont frêles !

disait M. de Bellegarde ; mais un coup de vent pourrait faire chavirer cela î... Grand Dieu ! je ne comprends pas M. le premier gentilhomme qui permet que Sa Majesté monte ces petites barques dans ses promenades.

— Soyez tranquille, reprit M. de Launay, le premier gentilhomme répond sur sa tête des jours de la reine.

— Ah ! s'écriait Henri, elle pourrait trouver une garantie plus sûre contre tout danger.

— En vous confiant la garde de sa personne? demanda Arthur.

— Certainement, M. de Launay, répliqua Henri. J'ose me vanter que tous les premiers gentilshommes du monde ne vaudraient pas le lieutenant qui vous parle, comme surveillance et sécurité.

— Marchons, et laissons ces barques, dit Arthur. Ces amoureux se prennent à tout. Que mademoiselle de Valency est heureuse ! Quand elle n'est pas là, il faut que M. de Bellegarde se préoccupe d'elle encore en s'occu-

pant de son image; car en vérité, je le répète, celte ressemblance entre ces deux femmes est extraordinaire.

— N'est-ce pas ? dit Henri. Pauvre Henriette ! ajouta-t-il avec un soupir.

Et ils continuèrent à marcher sur la lisière verte, entre le bord du canal et le bois.

— Or çà, dit M. de Launay, vous connaissez donc nos agresseurs? Ces sont des gardes du corps?...

— J'en connais deux, répondit Bellegarde; il en est un brutal comme un tambour-major en colère, et l'autre astucieux comme un procureur. Je me chargerai demain de M. d'Argentan.

— Lui ! s'écria de Launay. En effet, il est vain de sa force musculaire. Par la taille il vous dépasse de toute la tête.

— Oui, mais l'épée à la main, je le remets à ma taille. Vous chargez-vous du procureur, M. de Launay ? H est rusé , il doit avoir des coups de Jarnac, je vous en préviens.

— Va pour le procureur , ajouta de Launay ; va pour Jarnac ! seulement je ferai de mon mieux pour ne pas être la Châtaigneraie.

— Et VOUS ferez bien ! Du reste, entre vos mains, Arthur, M. de Charniont aura de la peine à s'en tirer : vous avez une audace et un calme admirables ; vous tuez les gens avec un horrible et magnanime sang-froid.

— J'ai pour principe, dit M. de Launay en regardant ses ongles, de discipliner ma main aux conseils de mes yeux, et mes yeux y voient toujours clair , car je ne permets jamais à la colère de les troubler.

— Vous êtes heureux ! reprit M. de Bellegarde. Pour moi, j'avoue que je ne connais qu'une méthode sur le terrain, c'est de pousser droit et à fond sur mon homme jusqu'à ce que je l'aie enferré... Je sais que le procédé est dangereux, mais que diable voulezvous? mon cœur bondit, il faut bien que ma main le précède , sous peine de le livrer au fer de l'adversaire.

— Chacun sa méthode, son art et sa nature, répondit Arthur ; que ce soit par bémol ou par bécarre, l'essentiel est que notre homme reste sur le pré.

La conversation changea de ton , et M. de Bellegarde se mit à raconter à son ami de Launay l'entrevue qu'il avait eue dans la ma-

tinée avec le cardinal , grand aumônier de France, l'oncle Rohan.

— Mais c'est un excellent homme t dit Arthur après avoir écouté jusqu'au bout le récit d'Henri, il paye vos dettes... il vous aime sincèrement ; ce qui m'embarrasse pour vous , M. de Bellegarde, c'est l'engagement que vous avez pris avec l'oncle d'éviter toute affaire avec les officiers de la maison militaire de Sa Majesté. Le contre-temps est fâcheux ; le cas est diablement embarrassant !

— Oui , ce cartel arrive on ne peut plus mal! reprit Henri, moi qui me suis4)resque engagé d'honneur!... mais aussi peut-on prévoir jusqu'où ce même honneur nous engage lui-même, de son côté et à notre insu?...

— Le raisonnement est subtil , dit M. de Launay, et demain vous êtes décidé à trancher le nœud, la difficulté avec votre épée?

— Ma foi, comme Alexandre ! s'écria Henri. Je répondrai au cardinal par les belles paroles de la devise de ses armes : Fais ce que dois , advienne que pourra»

— C'est fort bien dit , reprit de Launay. En attendant, mon ami , et selon la devise,

faisons ce que nous devons , et éloignonsnous d'ici.

— Comment et pourquoi ? demanda vivement le marquis.

— Parce que. . . parce que. . . , répétait M. de Launay d'un air embarrassé , parce que je crois reconnaître à cent pas de nous quelqu'un qu'il n'est pas permis d'approcher de trop près. Venez, M. de Bellegarde , venez...

Il avait déjà pris le bras du marquis, et il cherchait à l'entraîner en lui faisant rebrousser chemin , mais il avait affaire à la tête la plus ardente du monde. Henri regardait de tous côtés autour de lui, résistant à son ami. Tout à coup ses yeux se portèrent sur une allée fort longue et qui venait aboutir à un point demi -circulaire près du canal. M. de Bellegarde quitta brusquement le bras du prudent de Launay, et il s'arrêta, l'œil animé et un sourire étrange sur les lèvres.

— M. de Launay, dit-il, il n'est plus temps. Mon parti est pris. Vous pouvez vous éloigner si bon vous semble. Je vous avoue même que vous me rendrez grand service de rebrousser chemin.

— Monsieur, répliqua de Launay dont

l'émotion était visible, je vous parle à cœur ouvert et avec la cruelle franchise d'un ami dévoué : suivez-moi , éloignons-nous. Vous ne pouvez, vous ne devez pas rester ici plus longtemps... quelqu'un vient par cette avenue.

— Je le vois, monsieur, dit Bellegarde, et voilà pourquoi je reste. Dût le tonnerre m'écraser ici, je reste... Adieu, de Launay.

Arthur vit que la tète du marquis se montait à un degré dangereux. Il jugea qu'il était plus prudent, dans l'intérêt même de son ami, de ne pas prolonger le débat ; il prévit que le délire pouvait gagner ce brûlant cerveau, et agissant envers lui comme envers un fiévreux, il céda comme fait un grand médecin quand il y a péril extrême à braver la volonté du malade.

— Adieu , marquis, dit-il avec une gaieté qu'il était loin de ressentir, adieu... Soyez prudent. Je vais voir encore les jolies embarcations.

Il s'éloigna lentement , tournant quelquefois la tête à demi et jetant à la dérobée des regards sur M. de Bellegarde qui restait immobile à la même place. Tout à coup M. de

Launay \it le marquis prendre à pas lents la direction de l'allée qu'il aurait dû éviter, et deux minutes après, M. de Bellegarde avait disparu.

— Il est perdu! se dit Arthur ; perdu... si je l'abandonne complètement! Quelle folie ! et moi qui voulais absolument voir en lui une autre passion que celle dont il est dévoré ! Restons ici et attendons tout événement.

Triste , soucieux , livré à une anxiété extrême, il s'approcha du petit débarcadère près duquel se trouvaient les embarcations pour les promenades de la cour.

Qu'était devenu M. de Bellegarde? Arthur croyait qu'il s'était aventuré dans l'avenue désignée ; il n'en était rien cependant. Dans toute la longueur de cette avenue écartée et ombragée par les feuillages des chênes, une femme seule se promenait à pas lents, un livre à la main, c'était la reine.

L'allée ombreuse dont il est question aboutissait d'un côté, au grand canal, et, de l'autre, elle touchait à une des grilles du parc réservé de Trianon. Sa Majesté aimait quelquefois à se promener seule aux alentours

des jardins de sa résidence d'été, suivie seulement, à une assez grande distance, par quelques femmes ou par un ou deux valets de pied, de manière à pouvoir être entendue si elle appelait , mais de manière aussi à jouir de cette douce et rare chose, si peu habituelle aux têtes couronnées, la liberté de la promenade.

La reine, ce jour-là, avait à la main, nous l'avons dit, un livre qui paraissait l'intéresser beaucoup. Elle portait un costume d'une élégance et en même temps d'une simplicité charmantes. Sa Majesté , ayant le projet de montera cheval dans l'après-midi, était vêtue d'une sorte d'amazone d'étoffe légère couleur gris-perle, avec des passementeries d'argent au corsage et aux manches. De ces manches larges et s'arrêtant au milieu du bras, sortait un flot de mousseline des Indes qui, rétrécissant ses bouillons , venait gracieusement serrer le poignet. Le parement de la manche, roide et galonné, se découpait carrément sur le moelleux de l'étofTe blanche. La robe était ample , mais sa longue extrémité pouvait à volonté se rattacher et venir se perdre dans les grands plis de sa jupe;

18i LES CHARMILLES DE TRIANON.

ce qui permettait à la belle écuyère de marcher quand la fantaisie lui en prenait. Des bottines de maroquin mordoré et à talons rouges chaussaient les pieds élégants de Sa Majesté ; une de ces bottines , celle du pied gauche, était armée d'un petit éperon d'argent. Un joli chapeau de feutre gris, ombragé d'une plume d'une nuance vert tendre, était délicatement posé et fixé sur le côté droit de la tête , laissant à découvert une abondante chevelure , irisée de poudre et enroulée à gros bouillons. Sa Majesté tenait un livre de la main gauche , et de la droite elle jouait avec une cravache dont elle frappait les pans de sa robe à petits coups et par distraction. La reine, ainsi vêtue pour monter à cheval, attendait l'heure de la promenade. Il est à remarquer aussi qu'une seule main de la reine , celle du livre, avait son gant; la main droite, qui jouait avec la cravache, tenait l'autre gant de peau de chevreuil bordé d'un cordonnet d'or, que Sa Majesté devait remettre en montant à cheval. Certainement la lecture devait être trèsentraînante , car la belle écuyère , allant et venant d'un bout de l'allée à l'autre, ne déta-

chait pas ses regards du livre , et ne s'inquiétait nullement de ce qui pouvait se passer autour d'elle dans le bois. Elle était loin de se douter que deux yeux ardents la suivaient du milieu d'un fourré de chênes , à quelques pas de là.

M. de Bellegarde, dont le premier mouvement avait été d'entrer résolument dans l'allée, s'était arrêté au quatrième pas dans cette direction ; l'irrésolution l'avait gagné, et cédant à un sentiment qui tenait de la crainte, de l'embarras et peut-être aussi du respect, il s'était rejeté à droite, dans l'épaisseur du taillis , marchant à pas de loup comme un chasseur avide de surprendre quelque belle proie. La tête montée, le cœur en feu, mais ne manquant pas cependant de cet admirable instinct qui nous guide dans les situations extrêmes, M. de Bellegarde s'était approché de l'allée à la distance de dix pas, sans être vu,nienlendu,etils'étaitblotti dans un massif de manière à pouvoir lui-même tout voir et tout entendre d'un bout à l'autre de l'avenue. A mesure que la charmante liseuse passait non loin du fourré, la respiration d'Henri s'arrêtait presque complètement, il

était effrayant de pâleur; ses yeux dardaient deux rayons.

Il arriva un moment où la reine s'arrêta tout à coup, vers le milieu de l'allée, mais à un point plus rapproché cependant du canal que du parc de Trianon. Sa Majesté regardait autour d'elle le sable de l'avenue ; elle fit quelques pas en avant, revint sur ses pas et se rapprocha de l'extrémité de l'allée qui avoisinait l'eau , sans toutefois dépasser la limite de l'ombrage. Évidemment la reine cherchait quelque chose qu'elle avait dû laisser tomber; c'était un gant, celui qu'elle tenait à. la main droite en même temps que la cravache. Sans doute elle allait se rapprocher de ses gens pour les appeler, lorsqu'un officier des gardes françaises parut devant elle.

M. de Bellegarde avait une attitude respectueuse; le chapeau très-bas, la tête inclinée, la main gauche au fourreau de l'épée. La reine, après le premier mouvement de surprise, prit un air contrarié, presque boudeur ; son teint s'était animé et son regard était loin d'être bon en ce moment. Elle avait pleinement sujet d'être mécontente, se

croyant suivie par un importun, un extravagant, un audacieux même, qui devait avoir quelque placet à lui présenter.

— Eh! monsieur, dit-elle, ignorez-vous qu'il est défendu de me suivre et de m'adresser la parole?

M. de Bellegarde ne répondait pas ; il restait immobile , n'osant même lever les yeux.

— Qui êtes-vous, monsieur ? demanda Sa Majesté, que me Youlez-vous? C'est au roi que tout officier doit s'adresser. Je ne me mêle en rien des affaires de l'armée... Estce de l'avancement que vous demandez?... ajouta-t-elle avec une colère visible et qui donnait à ses yeux un singulier éclat.

— Non , madame , répondit Henri d'une voix altérée ; parmi tant de faveurs qui peuvent tomber de la main de Votre Majesté , je ne demande qu'une grâce...

— Laquelle, monsieur ? dit la reine, dont le mécontentement cédait à la bonté naturelle.

— Celle de remettre moi - même à Votre Majesté ce gant qu'elle a laissé tomber.

Et M. de Bellegarde , mettant presque un genou en terre, présentait à la reine le gant qu'il avait ramassé.

— Ah! oui... mon gant, dit Sa Majesté. Donnez, monsieur.

La main du marquis de Bellegarde tremblait d'un mouvement presque convulsif. La reine fut frappée de cette vive émotion , et un sentiment de bienveillance éclaira son noble visage ; le sourire sur les lèvres et un doux rayon dans les yeux, elle tendit la main pour reprendre son gant. Henri, que le délire gagnait de plus en plus, oublia le monde réel où il vivait; il pressa le gant contre ses lèvres, et rencontra la belle main blanche, le carmin odorant, les doigts effilés de la souveraine.

— Monsieur! dit la reine en prenant le gant et retirant la main , mais lentement et sans colère ; monsieur, que faites-vous ?

— Je jure à Votre Majesté, reprit M. de Bellegarde, foi et hommage jusqu'à mon dernier soupir.

— Relevez - vous , de grâce! lui dit une voix d'une angélique harmonie; relevezvous... le roi et moi connaissons les sentiments de fidélité des gardes françaises... nous ne demandons pas de nouveaux serments, monsieur. Mais avant de vous retirer,

dites-moi, je vous prie, à qui je dois le gant que j'avais perdu.

Ces derniers mots furent prononcés avec une expression de gaieté et une finesse de sourire qui arrivaient à propos, et admirablement pour rompre le sérieux que cette scène avait pris. La reine insistait en marchant du côté où se trouvaient ses gens. M. de Bellcgarde l'accompagnait presque sur la même ligne, mais laissant entre elle et lui deux pas de distance ; il se nomma en s'inclinant.

— Ah ! dit Sa Majesté , c'est vous , monsieur?

Et un regard d'une expression indéfinissable fut adressé au marquis, dont l'ivresse était au comble.

— Vous êtes allié aux Rohan, n'est-ce pas? ajouta la reine avec une ravissante petite moue. J'ai à me plaindre d'eux... Prenez garde , monsieur, à votre tour. Il y a beaucoup de témérités chez MM. de Rohan , et quant aux gardes françaises, il y a aussi parmi eux quelques mauvaises têtes. J'espère que vous ferez tout au monde , vous , monsieur, et les officiers vos camarades,

pour que rien ne puisse affliger le roi... ni moi. Vous comprenez; je désire qu« toute querelle, toute rivalité cesse entre vos compagnies et celles de la maison militaire du roi. Allez, monsieur, j'étais fâchée, je l'avoue, mais vous avez racheté votre faute... votre empressement un peu téméraire. Je compte sur vous : la paix, n'est-ce pas? k paix... Plus de rivalités, plus de querelles.

En parlant ainsi, elle rejoignit ses femmes au bout de l'allée et deux gentilshommes d'honneur qui ne furent pas peu surpris de retrouver Sa Majesté achevant sa promenade avec un lieutenant aux gardes françaises.

— Messieurs, leur dit la reine en remettant son gant de la meilleure grâce du monde, c'est M. le marquis de Bellegarde que j'ai rencontré. Je lui dois mon gant que j'avais perdu... Vous me laissez aller seule un peu trop loin, ajouta-t-elle en riant ; il faudra bientôt que je me fasse escorter par une compagnie. Allons, allons, à cheval.

Et saluant encore de la main le marquis, elle passa la grille du parc de Trianon, suivie de beaucoup de gens de la cour qui étaient venus au-devant d'elle.

M. de Bellegarde resta seul en dehors de la grille, regardant encore l'entrée du parc, bien que tout le monde eût disparu, et écoulant le bruit des pas qui s'éloignaient, croyant toujours entendre cette voix d'un timbre ravissant, qui lui avait parlé pendant cinq minutes et qui devait toujours retentir au fond de son âme.

Combien de temps resta-t-il ainsi dans un extatique ravissement? Il ne le sut jamais ; et ce fut une main amicale , lui frappant sur l'épaule 5 qui le rendit au sentiment de la réalité.

— Ah! s'écria- 1- il en reconnaissant de Launay, mon ami, pourquoi m'avoir éveillé?

M. de Launay vit bien qu'il ne fallait lui adresser aucune question en ce moment; le marquis avait de l'égarement dans le regard, mais son visage était éclairé de la plus douce sérénité.

— Ma foi ! dit en lui-même Arthur, s'il devient fou , ce sera du moins d'une charmante folie ; il est vraiment d'un calme et d'une beauté d'expression que l'excès du bonheur seul peut donner.

Lui prenant alors le bras , il le ramena

dans l'allée pour retourner avec lui vers le grand canal et dans le parc de Versailles. M. de Bellegarde se laissait conduire avec une angélique douceur; mais son regard ne quittait pas le sable de l'allée et comme ce sable un peu humide pouvait avoir gardé les traces d'un pied adoré, Henri épiait çà et là quelque chose que M. de Launay ne pouvait deviner. Tout à coup Arthur le vit courir devant lui , s'arrêter, plier les deux genoux et baiser le sol. Il le cru fou décidément. Mais M. de Bellegarde, se relevant avec le sourire à la bouche et la joie dans les yeux :

— Tenez, tenez, Arthur, lui dit-il ; regardez donc ces empreintes d'un pied divin... suivez, suivez ces traces élégantes... ce sont ses pieds charmants... c'est la forme adorable de ses pieds... Regardez ce joli talon imprimé dans le sable... regardez quels ravissants contours ont ces empreintes.

Et d'un bout de l'allée à l'autre, il indiquait du doigt à son ami les traces laissées par la reine, évitant de marcher sur ces empreintes, comme s'il eût eu peur de les profaner. C'était du délire sans doute, mais c'était de l'ivresse aussi, et M. de Launay avait

trop de cœur et de délicatesse pour chercher à refroidir l'enthousiasme, la folle joie de son ami. Lui-même, Arthur, sentit deux larmes couler sur ses joues.

Tous deux traversèrent le grand parc et gagnèrent les guichets du château qui donnaient sur la cour d'honneur. M. de Launay ramena le marquis à son hôtel , et ne le quitta plus jusqu'au lendemain.

le» •ou«-offloler« aux ^ai de» f i'ançat«e«.

Le jour se levait éclatant et limpide , une rosée abondante couvrait les prairies et les champs de blés verts; les arômes les plus suaves s'exhalaient des bois d'alentour. Au mois de mai , la campagne est toute de fraîcheur et de parfums; le mois de mai rappelle tous les ans la naissance du monde ; ce fut au mois de mai , que le premier rayon de l'aurore dut poindre à l'horizon et vint animer et féconder les grandes vallées de l'Éden. ,

La matinée dont nous parlons ,était char-

mante entre toutes celles du printemps, aux environs de Versailles. Déjà le bois Robert recevait à ses plus hautes cimes les premiers feux du soleil ; une brise rieuse et fraîche faisait frissonner les jeunes feuilles , et des milliers d'oiseaux chantaient dans les massifs et les futaies.

Vers le centre du bois, à un carrefour peu fréquenté, s'élevait une petite pyramide que le temps a renversée, mais qui servait alors de point déterminé pour les rendez-vous de chasse.

Il était six heures du matin, lorsque, d'une allée couverte débouchèrent sur le rond-point quatre sous -officiers aux gardes françaises en petite tenue; ils avaient devancé d'une heure leurs officiers qui devaient se battre contre des adversaires inconnus dont la provocation avait été si singulièrement formulée par le placard insultant.

Ces braves sous-officiers , dont nous citerons les noms, avaient imaginé aussi un moyen expéditif de donner de leurs nouvelles aux provocateurs de leurs officiers. Soupçon- , nant très-fort les gardes du corps d'être les agresseurs cachés , ils avaient envoyé par un

tambour, la veille au soir, une déclaration sans signature, à l'hôtel de MM. les gardes, dans la grande avenue; laquelle déclaration disait : «que la rencontre était acceptée pour « le lendemain , mais qu'elle aurait lieu à « six heures du matin , une heure plus tôt « que ne l'indiquait le placard , le service « des gardes françaises le voulant ainsi. » Le tambour avait résolument livré la déclaration au premier garde du corps qu'il avait rencontré à l'hôtel, l'invitant à la communiquer à ses camarades, en évitant de la montrer aux officiers supérieurs. La chose avait parfaitement réussi, car, à six heures précises, les sous -officiers virent arriver par une allée opposée quatre militaires, simples gardes, en petite tenue de manège et venant droit à eux.

Revenons un instant à M. de Bellegardc, que nous avons laissé à son hôtel , en compagnie de M. de Launay. Dans les premières heures qui suivirent la scène de l'allée, près de Trianon, Henri avait été sous le charme d'une exaltation telle, que sa pensée ne s'était nullement reportée vers le lendemain ; cette première ivresse passée, la réflexion arriva,

amère et fiévreuse. Henri se rappela avec des frémissements les dernières paroles de la reine , ses recommandations expresses et auxquelles il avait promis d'obéir par un consentement tacite; son silence respectueux pouvait être regardé, avec juste raison, par Sa Majesté, comme un acquiescement, une obligation solennelle, un serment juré... et un cartel sanglant allait avoir lieu à cause de lui et pour lui ; et lui-même allait y prendre une part violente. Cette affaire était très-sérieuse dans ses conséquences. Elle allait rallumer une rivalité haineuse, une soif de vengeance entre les compagnies des gardes françaises et les compagnies de la maison militaire du roi. Henri était donc placé dans cette terrible extrémité, ou de passer pour un lâche aux yeux de tous, ou de parjurer sa promesse à la reine et d'affliger le cœur de celle qu'il adorait.

Cependant il refusa toute explication à M. de Launay. Il prit une résolution extrême; une idée suprême et terrible le dominait ; il voulait mourir; il était décidé inviolablement à se faire tuer par d'Argentan.

Plus calme après cette énergique conven-

tion faite entre son honneur et son amour, il écrivit deux lettres qu'il cacheta soigneusement. L'une était pour le cardinal, l'autre pour Henriette de Valency. Cela fait , il dit à son valet de chambre ;

— Voici deux lettres : tu porteras l'une et l'autre à leur adresse, toi-même ; si je suis tué , tu remettras mon testament , que voici également, au cardinal.

Et il lui remit un troisième papier cacheté ; cela étant fait , il soupa avec M. de Launay buvant tous deux de très -grand cœur, mais sans s'enivrer. Puis ils préparèrent leurs pistolets, examinèrent la lame de leur épée et attendirent, chacun dans un fauteuil, le point du jour, pour se rendre à sept heures du matin au bois Robert.

Or, comme nous l'avons vu, ils avaient été devancés par quatre sous -officiers des gardes françaises ; ces braves champions se nommaient MM. Beaumanoir, la Corbie, Bagnolet et la Thibaudière ; tous les quatre sergents chevronnés dans les compagnies de MM. de Launay et de Bellegarde.

Les gardes du corps, arrivés au rond-point . de la pyramide, abordèrent les sergents aux

gardes, et M. d'Argentan, s'avançant le premier, leur dit d'un air très-hautain :

— Il paraît , messieurs , que vos officiers prennent des précautions; nous n'avons pas amené de témoins de peur d'ébruiter l'affaire, et d'ailleurs, trouvant parfaitement inutile de nous faire garantir par des formalités, le combat devant être à mort; les survivants s'arrangeront comme ils pourront.

— Monsieur , répondit Beaumanoir, nous ne sommes pas ici des témoins , mais bien des adversaires.

— Vous ! dit d'Argentan avec un affreux sourire de mépris.

Et se tournant vers M. de Charmont et les deux autres gardes du corps, il parut se consulter avec eux.

— Eh bien , reprit le sergent Bagnolet, vous décidez-vous ?

— Est-ce l'épée ou le pistolet? répliqua la Corbie.

— Peut-être l'un et l'autre, dit la Thibaudière en dégainant une large lame.

— Or çà, sergents, riposta M. d'Argentan, est-ce que vous êtes' fous? Depuis quand,

s'il VOUS plaît, les gardes du corps du roi se battent-ils avec des bas-officiers?

Les quatre sergents mirent l'épée à la main et firent quelques pas en avant.

— Eh ! eh ! messieurs , dit M. de Charmont, vous faites ici les capitans! Apprenez, vous dis-je, que l'épaulette ne croise pas le fer contre le galon.

— Si vous continuez à faire de l'insolence, répliqua d'Argentan d'une voix de stentor, je vous fais fourrer au cachot par votre aidemajor et pour trois mois!

— Où sont donc vos officiers? s'écrièrent les deux autres gardes; ils se cachent! ils sont donc bien poltrons ou bien grands seigneurs qu'ils chargent la livrée de venir nous tenir tête?

Le mot de livrée fut comme un signal donné par un coup de canon; n'écoutant que leur colère, l'œil en feu, les dents serrées, l'injure à la bouche, les quatre braves sergents marchèrent de front et résolument contre les gardes du corps, l'épée haute, et déterminés à les éventrer. Les gardes, forcés à la défense, tirèrent le fer; alors s'engagea un combat terrible : ce ne fut point un car-

tel régulier, mais un pêle-mêle féroce, où huit adversaires rugissaient de rage et cherchaient à se plonger le fer daus la poitrine, Beaumanoir poussait vivement la pointe à d'Argentan , qui bondissait comme un lion : Bagnolet piqua M. de Charmont, qui lui rendit le coup par un revers affreux ; mais la Corbie et la Thibaudière , poussant à fond , plongèrent leurs épées dans le corps des deux autres gardes qui tombèrent roides morts. M. d'Argentan , ivre de vengeance , jeta un grand cri et passa son épée tout entière dans l'épaule de Beaumanoir, dont il venait de recevoir un bon coup de pointe dans le flanc.

Tout à coup on entendit des clameurs s'élever d'une allée voisine. Les quatre officiers aux gardes françaises accouraient, jurant et menaçant comme des hommes à qui on enlèverait, par surprise, le droit de venger leur honneur.

11 était trop tard ! deux gardes du corps gisaient roides sur le pré ; les deux autres étaient hors de combat ; et quant aux sergents, ils étaient grièvement blessés.

Touteexplication devenait inutile. Le corn-

bat parlait de lui-même ; les braves sergents avaient voulu les premiers laver dans le sang l'honneur des compagnies françaises (réparation qui leur aurait été refusée probablement par les voies ordinaires et légales du duel), sauf à leurs ofticiers de prendre leur part de vengeance contre d'autres gardes du corps.

On appela des paysans qui labouraient dans les champs voisins, on fit emporter les morts par des chemins détournés, jusqu'à un hôpital militaire hors la ville, et on transporta les blessés à l'hôpital ordinaire du quartier Saint-Louis. MM. des gardes françaises, après une délibération de cinq minutes , résolurent , après avoir serré la main de leurs braves sous-officiers, de prendre hautement sur eux la responsabilité du cartel , sauf à demander plus tard une satisfaction personnelle à MM. des compagnies militaires de la maison du roi.

M. de Bellegarde suivit son sergent à l'hôpital , et s'approchant de son lit , il lui prit la main et lui dit :

— Mon ami, tu m'as sauvé plus que la vie aujourd'hui ; tu m'as évité un parjure envers

la femme que j'adore et que je vénère le plus au monde. Guéris-toi vite. J'aurai une affaire; celte fois je pourrai l'accepter librement, tu seras mon second.

Ce cartel fit grand bruit à Versailles. Il y eut des arrestations nombreuses et des condamnations d'une grande sévérité.

li'escadrou <le la relue.

S'il est souvent d'une bonne politique de tromper l'attente du public par un événement tout autre que l'événement prévu, il est toujours d'une politique excellente de procéder par de la générosité quand l'opinion publique s'attend à des rigueurs.

Une enquête sévère avait été ordonnée pour rechercher les véritables causes de cette malheureuse affaire du cartel, au bois Robert, où deux gardes du corps avaient été tués; mais à quel résultat eût amené l'enquête î A compromettre des noms , à provo- 1 u

quer des arrestations en grand nombre, à instruire des précédures, à donner au scandale une belle et bonne occasion de s'égaudir dans ses cruelles et criardes révélations. On fit mieux : après avoir puni comme on le devait, par les peines disciplinaires en usage, par les arrêts et la prison, les provocateurs véritables qui avaient figuré dans cette rencontre sanglante , on annonça comme devant avoir lieu à quelques jours de là une grande revue des compagnies des gardes françaises, en garnison à Versailles ; cette revue devait être passée par M. le prince de Condé lui-même. Mais les secrets de cour dépendent d'un souflle qui les emporte comme ces jolies bulles de savon que les enfants livrent à l'air, et qui éclatent à la grande joie des spectateurs.

La revue des gardes françaises était un beau spectacle, que la reine tenait à voir et qu'elle voulait honorer de sa présence, tout en conservant l'avantage de l'imprévu ; c'està-dire que cette charmante reine, qui cherchait toutes les occasions de se soustraire aux exigences de l'étiquette, voulait assister à une solennité militaire sans y être atten-

due , espérant même ne pas y être remarquée.

Sa Majesté était dans une complète erreur; si elle comptait avec raison sur la valeur et la fidélité des braves compagnies, elle ignorait à quel point ces aimables et fiers grenadiers admiraient les grâces royales de leur souveraine et avec quel enthousiasme ils auraient tous affronté le plus grand péril pour lui plaire. Oui, il faut l'avouer hautement, l'infanterie d'élite, celle qui composait les gardes surtout, était encore alors dans les sentiments les plus dévoués à la royauté ; en vain avait-on cherché à affaiblir, chez les gardes françaises, cette fidélité chaleureuse qu'elles avaient jurée à la monarchie ; en vain quelques zélés novateurs avaient-ils pu glisser dans les casernes certains écrits pamphlétaires, où la royauté était avilie aux dépens d'un principe révolutionnaire, fort imposant sans doute en lui-même, mais très-dangereux par les moyens indiqués et révélés pour son triomphe ; les compagnies gardaient encore pour le drapeau du roi cette fidélité héroïque, ce respect inviolable, cette religion militaire enfin, qui sont des titres d'hon-

neur, des titres héréditaires dans l'armée.

La revue devait avoir lieu sur les terrains vagues situés au delà des bois de Versailles, au nord de Trianon , entre les lisières de la forêt royale et les dépendances du domaine de Marly-le-Roi.

Au lever du soleil, les habitants de Versailles virent défiler, tambours en tête et drapeau déployé, les grandes compagnies des grenadiers formant le corps d'élite tenant garnison dans la ville. D'autres compagnies^ venant de Paris par la grande avenue, rejoignirent celles-ci et prirent rang pour se rendre au terrain de manœuvres. Le régiment du Royal-Dauphin ne tarda pas à se mettre en marche; il devait prendre position sur les mêmes lignes que les grenadiers de l'infanterie royale.

Il était sept heures du matin, lorsque cinq ou six mille hommes, formant environ trois régiments, furent échelonnés sur le Champde-Mars. La brigade avait deux maréchaux de camp, et chaque tête de colonne avait un colonel. Le commandement supérieur était réservé à M. le prince de Condé ; on attendait Son Altesse Sérénissime.

Bientôt parut an milieu d'un tourbillon de poussière que le soleil levant dorait, un gros de cavalerie qui arrivait au galop. C'était M. le prince de Condé, escorté d'un brillant état-major. Le prince montait un cheval bai clair, croisé anglais et normand, de haute taille et enharnaché d'or et d'écarlate. Le prince, revêtu de l'uniforme sévère d'un lieutenant général tenant la campagne, paraissait animé ce jour-là de cette chaleureuse intrépidité qui était héréditaire dans sa famille. Quand il s'avança sur le front de bandièrCjles troupes le saluèrent d'un vivat unanime. M. de Bourdon-Condé rendit le salut à toute la ligne, et allant se placer au centre en face de toutes les colonnes, il observa d'un œil rapide et exercé la masse des compagnies pour se mettre en rapport avec l'aspect et l'étendue des terrains. Quelques officiers l'entouraient, et parmi eux on distinguait bon nombre de grosses épaulettes qui n'étaient pas plus dans les sympathies du prince que dans celles de l'infanterie; mais les convenances et les exigences de position devaient être respectées, et Son Altesse Sérénissime, quoique général très-sérieux et

d'une fierté de caractère digne de son aïeul, n'était pas moins, comme cousin de Sa Majesté et comme sujet dévoué, très-circonspect envers tout officier supérieur ou inférieur attaché au service de la maison du roi.

Le temps était magnifique, mais la chaleur de la journée s'annonçait devoir être très-forte, et tout faisait craindre quelque orage. M. de Condé ne se hâtait pas cependant de donner les premiers ordres pour les manœuvres. Immobile sur son cheval de bataille, il faisait face aux régiments, répondant avec distraction aux officiers supérieurs qui venaient à lui de temps en temps. Cette grande figure militaire du prince semblait annoncer déjà à cette époque le rôle important et intrépide que le général en chef de l'armée de Condé était appelé à jouer, pendant de longues années, sur une terre étrangère. Le caractère du prince , son héroïque fidélité au roi, ses principes, qu'il ne faussa jamais, ses convictions profondes, son courage comme soldat , sa capacité comme général, tout a été jugé avec sévérité et souvent avec conscience; nous ne toucherons pas à de telles questions , elles sont encore

irritantes et dangereuses même pour l'historien le plus parfaitement impartial.

Mais M. de Condé, à la revue des gardes françaises dont il est question, appartient à ce livre, comme le modèle appartient à l'artiste qui l'étudié.

La tenue sévère du prince avait au premier aspect quelque chose du caractère prussien qui rappelait le grand Frédéric , à cheval , passant en revue son régiment. L'habit bleude-roi, à revers rouges, les grosses bottes, la queue longue, la forte épée, et jusqu'à ce grand chapeau à cornes, à l'aile duquel s'épanouissait une large cocarde, tout rappelait le roi de Prusse, quant au costume ; ce jourlà, il est vrai que ce costume était exceptionnel et qu'en sa qualité de colonel-général de l'infanterie française, M. de Condé portait d'ordinaire l'habit de drap blanc au revers de couleur, selon l'ordonnance de l'uniforme de l'infanterie ; mais en passant en revue un corps d'élite comme les gardes françaises, le colonel-général pouvait-il ne pas en adopter l'habit militaire ?

Ses traits et sa physionomie étaient parfaitement dans le type héréditaire de sa

race; nez aquiliii, vivacité de regard, ovale de visage très-allongé, sourcil marqué, teint bruni et comme rouillé aux influences de l'atmosphère , par suite des exercices les plus violents, tenue de corps roide sous l'uniforme, mouvement brusque et précis, sourire bienveillant mais rarement épanoui : telle était à peu près Son Altesse Sérénissime. Le prince, on le voit, était par la ressemblance (il l'était par le cœur aussi) le noble descendant du grand homme qui donna tant d'éclat à un nom déjà si glorieux'.

Cependant les chefs de corps ne comprenaient pas le retard apporté au premier signal des manœuvres. Un d'eux s'en inquiéta au point de quitter le front de bandière de son régiment. Il piqua droit au prince, mit le chapeau à la main et lui dit quelques paroles qui seules furent entendues de Son Altesse.

— M. le colonel, reprit M. de Condé, je vous remercie de votre observation; si nous perdons du temps à attendre, à l'heure qu'il est, nous le regagnerons plus tard. Il commence à faire très-chaud, cela est vrai, mais les gardes françaises et le Royal-Dauphin se

LES CHARMILLES DE TmANON. 215

sont trouvés souvent sous un feu plus terrible. Se retournant alors à mi-corps sur la selle, et comme frappé d'un bruit lointain :

— Tenez, M. le colonel, reprit-il, vous pouvez porter à vos officiers et à vos soldats la preuve qu'on ne perd rien pour attendre ; regardez !

En effet, du fond de la plaine, au sud, s'élevait un nuage de poussière au milieu duquel étincelaient des points lumineux. Bientôt on put distinguer ce clapotement sonore produit par le galop de nombreux chevaux lancés sur un terrain solide. Le nuage, comme une vapeur dorée, fuyait emporté par le vent, derrière les cavaliers qui arrivaient; et, quelques minutes après, un brillant escadron se détacha tout à fait sur le fond poudreux de l'horizon.

— Allez, mon cher colonel, ajouta le prince; la journée est magnifique décidément; voici la reine!

Le colonel partit au galop, et à peine eutil rejoint son régiment, que Sa Majesté, en costume d'amazone, et suivie du plus élégant et du plus noble état-major, arrivait sur le terrain de manœuvres, sans être attendue, et

très -h eu relise de surprendre son monde. La reine montait un cheval isabellc dont les crins argentés flottaient au vent, comme un pavillon de soie ; doux et ardent, le magnifique cheval n'obéissait qu'en frémissant à la main de l'écuyère qui, du reste, fort habile et très-hardie , se jouait de lui avec un certain caprice orgueilleux. Sa Majesté avait adopté un costume en harmonie avec la rencontre qu'elle devait faire à la promenade. Elle portait ce jour-là des brandebourgs en argent sur le corsage d'une robe verte qui dessinait Une taille majestueuse , mais cette taille était si souple, si ronde, si pure dans ses contours, qu'on en oubliait la majesté pour n'en admirer que la grâce voluptueuse. Un chapeau de feutre gris galonné d'une dentelle d'argent et une petite cravate de satin noir enroulée autour du cou, sans trop le cacher, complétaient ce costume un peu militaire ; j'oubliais la plume rouge et blanche dont la tige partait du chapeau près de l'oreille et dont le flot, comme un rameau de saule, ondulait jusque sur les épaules.

L'escadron de la reine se composait, ce jour-là , de deux jeunes femmes ; l'une des

deux était cette angélique princesse de Lamballe, dont l'âme ressemblait au visage ; autour d'elles se groupaient de nombreux cavaliers, parm'i lesquels MM. de Coigny, de Guiche, de Dillon et le prince d'Esterhazyse faisaient remarquer par la simplicité de leur costume et par le luxe de leurs chevaux. Venait ensuite la foule, c'est-à-dire ces fidèles satellites qu'un soleil emporte toujours après lui,* dans le cercle de son attraction : jeunes seigneurs , heureux gentilshommes encore, pour qui Versailles était l'univers. Au nombre de ceux-ci se mêlaient quelques gardes du corps en tenue de ville, et venus, non comme escorte, mais dans un but d'observation que certainement Sa Majesté n'eût point approuvé; enfin tout ce bel escadron, l'élite de la grâce et de la noblesse, était suivi d'une légion de piqueurs, d'heiduques et de jockeys, écuyers de toutes livrées et de tous grades.

Le nom de la reine, parti de l'extrémité de la ligne, courut sur le front de bataille avec la rapidité de la pensée. Il y eut dans toutes les compagnies comme un frémissement électrique, et chacun comprit l'intention de

M. le prince de Condé en retardant le moment de commencer les manœuvres.

Le prince s'était avancé vers Sa Majesté, et, feignant d'être surpris par une arrivée imprévue :

— Madame, dit-il d'une voix claire et bien accejituée, de manière à être entendu des régiments, les gardes françaises, le Royal-Dauphin et moi, nous nous étions donné rendezvous sur ce terrain pour des manœuvres ; mais ces exercices fatigants , Votre Majesté vient les changer en fête militaire; que la reine daigne elle-même passer dans nos rangs... je ne commande plus ici ; je ne suis ici que le premier grenadier de Sa Majesté.

— Mon cousin, répondit en souriant la reine de France, je vous suis. Passons ensemble la revue, puisque ma bonne étoile m'a amenée de ce côté, dans ma promenade.

Le prince de Condé , remettant son chapeau sur la tête, prit la droite, à côté de la reine, et tous les deux, suivis seulement de trois officiers d'ordonnance à cheval, s'approchèrent du front de bandière pour en parcourir toute la ligne.

L'enthousiasme fut immense. Les grena-

diers ne doutaient plus des intentions de Sa Majesté, qui avait voulu leur donner une marque particulière de sa bienveillance, en venant ainsi passer une revue sans élre escortée d'officiers appartenant à la maison du roi ; mais seule , tête à tête avec le colonel général de l'infanterie française, c'est-à-dire avec le chef qu'ils aimaient et qui pour eux était un frère d'armes et un protecteur illustre. Les grenadiers savaient en outre d'autant plus de gré à Sa Majesté de cette visite, qu'en la mettant sur le compte du hasard et de l'imprévu , elle la rendait plus particulière, plus familière, brisant l'étiquette de cour en leur faveur, pour l'aimable sans-façon du camp. Troisième raison qui justifiait pleinement les cris d'enthousiasme et l'ivresse qui gagnait tous les cœurs, c'est que MM. des gardes françaises etdu Royal-Dauphin, après tant de faveurs accordées aux diverses compagnies privilégiées, dorées, éperonnées, pouvaient enfin, eux aussi, contempler la royauté au milieu de leurs rangs, et surtout cette royauté de la grâce et de la beauté dont ils étaient certainement, en France, les plus ardents admirateurs.

C'était, en effet, un spectacle charmant de voir cette belle écuyère, dans tout l'éclat de la jeunesse, dans toute l'élégance de ses manières, guidant son cheval à côté du cheval de ce sévère personnage de cinquante-deux ans, équipé comme un jour de bataille, l'attitude fière, l'œil martial, et adressant aux officiers quelques paroles énergiques jusque dans leur bienveillance.

Les gardes françaises présentaient les armes, mais chacun dévorait du regard cette rayonnante et souveraine beauté. M. de Bourbon-Condé saluait brusquement et parlait laconiquement aux gardes; la reine ne saluait pas, mais elle souriait. Arrivée à l'extrémité du second rang. Sa Majesté s'arrêta tout à coup.

— Qu'est-ce donc, madame? dit le prince.

— Rien ! répondit la reine , rien , mon cousin.

M. de Condé jeta un regard pénétrant et rapide sur un officier aux gardes qui, aligné ayec les grenadiers et en tête de la compagnie, paraissait en proie à un tremblement nerveux. Le visage du lieutenant passait alternativement et avec une effrayante rapidité

du rouge à la pâleur, ses yeux brillaient d'un singulier éclat.

— Monsieur , lui dit le prince , vous êtes souffrant; retirez-vous.

— Moi, monseigneur, reprit l'officier, non, je suis... ivre.

Cette singulière réponse surprit et indigna le prince de Condé , et se retournant brusquement vers l'aide-major qui le suivait à cheval :

— Marquis d'Agoult, dit-il, voilà un de vos officiers qui gardera les arrêts pendant un mois.

— Monseigneur, reprit le marquis , ce sera donc deux mois d'arrêts forcés ; car cet officier y est déjà par mes ordres. J'ai cédé aujourd'hui à ses instances ; il tenait, disaitil , à assister à cette revue.

La reine s'était arrêtée , et se retournant aussi, elle regardait ce lieutenant aux gardes, qu'elle croyait déjà avoir vu quelque part, mais dont le nom ne lui revenait pas. Il arriva que les yeux de Sa Majesté rencontrèrent ceux du jeune officier; la souveraine fut singulièrement frappée de la tendresse et de l'enthousiasme que décelait ce regard. Elle

était femme et femme charmante avant tout; prenant à son insu même un subit intérêt à l'officier qui venait d'être si rudement condamné :

— Mon cousin, dit-elle à M. de Condé, je me charge de punir le coupable, y consentezvous?

Le prince s'inclina.

— M. d'Agoult, dit la reine à l'aide-major, pour qui elle avait une bienveillante affection, veuillez dire à cet officier de s'approcher.

Le marquis fit signe au lieutenant qui, abaissant la pointe de son épée, fit huit ou dix pas en avant, et se trouva auprès du cheval Isabelle dont il touchait presque l'épaule droite. Sa Majesté alors s'inclinant un peu, dit quelques mots à voix couverte au lieutenant.

— Madame, répondit celui-ci également à demi-voix, je suis le plus dévoué sujet du roi et de la reine , je suis le marquis de Bellegarde.

— Ah! dit Sa Majesté, c'est vous, monsieur... Oui, je vous reconnais. Eh bien, croyez-moi, dévouez exclusivement cet atta-

I^S XUÂJVMILLES DE TRIANON. 221

chement enthousiaste (dont je ne puis, du reste, que vous remercier) à la royauté. Elle a besoin d'un grand dévouement aujourd'hui, et quaut aux personnes royales, eh! xaon Dieu, ne les voyez pas avec des yeux si prévenus ! Marquis de Bellegarde , j'abrégerai vos arrêts.

Le lieutenant s'inclina et alla rejoindre sa compagnie.

— M. d'Agoult, reprit la charmante reine, je vous prie, avec la permission du prince de Condé, de ne pas doubler le temps des arrêts forcés de M. de Bellegarde, il m'a expliqué parfaitement le sens de sa réponse.

Et aussitôt piquant son cheval de la molette de son éperon d'argent , elle partit au petit galop, suivie de M. de Condé, assez surpris de cette conclusion. Mais l'aventure qui venait d'avoir lieu avait eu pour témoin toute une compagnie. Les vivats éclatèrent avec un délire qui gagna bientôt toutes les lignes : ce qui était contre les règlements, ce qui faisait froncer le sourcil au colonel-général, tout en lui donnant de la joie en secret. Le prince suivait toujours la fière écuyère dont le cheval s'animait aux cris des grenadiers ,

et qui eut bientôt parcouru l'espace pour sortir du rang. Sa Majesté tourna bride en arrivant à une tête de colonne, et revint se placer au centre du front de bandière ; là , ayant toujours auprès d'elle le seul prince de Condé, elle répondit aux acclamations des gardes françaises et du Royal-Dauphin, par trois saints envoyés de la main aux six mille soldats, et dont chacun, en particulier, reçut comme une enivrante émanation.

Les tambours battirent aux champs ; les drapeaux s'inclinèrent. Sa Majesté prenait congé du prince, et allait se retirer.

— Mon cousin, lui dit-elle, le sourire sur les lèvres, en vérité, je suis très-contente de votre magnifique infanterie.

La reine avait rejoint la princesse de Lamballe et le brillant escadron qui l'attendait à distance. Elle fît prendre le galop au cheval isabelle qui hennissait, et l'escadron disparut dans les profondeurs des bois.

Les gardes françaises et le Royal-Dauphin regagnèrent leurs divers quartiers de casernement. On donna permission de libre sortie pendant tout le reste de la journée, et jusqu'à dix heures du soir, la ville de Versailles

LES CHARMILLES DE TniANON. 225

retentit de refrains joyeux et de bachiques pont-neufs chantés par les plus galants et les plus intrépides grenadiers du royaume de France.

Quand M. de Bellegarde rentra chez lui avec son ami, M. de Launay, il accrocha son épée au mur du salon , et, prenant Arthur par la main, il lui dit ces paroles :

— Mon ami, ils peuvent me faire fusiller demain si cela leur est agréable ; mais en m'ôtant la vie même, je leur porte le défi d'effacer de ce cœur l'image adorable de la reine. Entre elle et moi, c'est pour l'éternité ; elle ne saura jamais dans ce monde à quel point je l'aime. Voilà pourquoi je sens qu'il faut que je meure pour elle et à cause d'elle, un jour, bientôt peut-être!...

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