BOULEVARD DE WATERLOO
Le eabaret des BouM-JEiifanta.
De tous les temps , les habitants de Paris ont eu une sainte frayeur des chaleurs de Tété ; pour eux , la canicule est réellement un astre fatal qui plane sur la ville pendant un mois, sous la forme d'une chienne aux dix têtes, et qui, haletante, écumante, peut-être même enragée , verse des flammes , du bitume et des cendres embrasées sur les toits et les pavés de Paris. Ce n'est donc pas Vamour des champs qui amène les Parisiens à la campagne (et ici nous parlons des bons bourgeois), c'est la peur d'éloufFer et de 2 1
prendre feu sur le pavé brûlant , comme un tonneau de poudre.
L'été de l'année 1786 fut un des plus chauds, dans la dernière période des années du dix-huitième siècle. La glace menaçait de manquer à Paris; l'eau de la Seine baissait à vue d'œil , l'air devenait insuffisant ; enfln il y avait péril à rester plus longtemps dans la ville, disait-on de tous côtés, et le plus sage était de se sauver à la campagne (expression consacrée), dût-on n'y trouver que de l'herbe à manger.
Vers les huit heures du soir, après une ardente journée de juillet, deux hommes d'une mise assez recherchée causaient visà-vis l'un de l'autre , à une table , dans un cabaret de la rue de Valois, près du Palais- Royal. La dénomination de cabaret en 178G n'était point encore une sorte d'humiliation pour les restaurateurs, traiteurs et cafetiers de la ville de Paris. Un galant homme mangeait au cabaret et dépensait ses trois livres dix sous avec autant de satisfaction et d'élégance , qu'un lion d'aujourd'hui en éprouve à payer sa carte un louis au Café de Paris , aux Frères-Provençaux et ailleurs.
Nos deux convives du cabaret des Bons- Enfants avaient assez copieusement bu et mangé pour trouver fort doux de rester là , les coudes sur la table et la tête livrée aux parfums bachiques. La table était étroite; les deux fronts des convives se touchaient presque, car ces messieurs parlaient bas et avec certaines précautions. L'un des deux était un ex-gendarme de la compagnie rouge de la maison du roi. Des dettes de jeu , et quelques méchantes affaires dans lesquelles son honneur s'était fourvoyé, l'avaient obligé à quitter le service , à la grande satisfaction de ses camarades. Il portait un costume à demi bourgeois, à demi militaire; manière composite de s'habiller qui, en général, jette beaucoup de louche sur une position sociale. Un chapeau à cornes, une grande redingote bleue , des bottes fortes , une cravate noire, un gros catogan, fortement enrubané et.orné d'une boucle d'acier, retombant lourdement sur le col de drap jusqu'à la naissance du dos, des gants de peau de daim et une grosse cravache comme maintien , telles étaient les différentes pièces du costume du sieur Lamotte, dont le de problématique n'avait point
encore été contesté cependant. A l'âge de trente-cinq ans, il s'était marié à une femme dotée de quelques années de plus que lui, et d'un talent d'intrigue prodigieusement développé. Cette femme , recueillie dans son enfance par la noble famille de Boulainvilliers, prétendait descendre en ligne collatérale de la maison de Valois, par les comtes de Saint- Rémy, dont elle se disait petite-fille. Depuis qu'elle avait quitté, jeune encore, le château de ses bienfaiteurs, sa vie était restée un mystère pour ceux qui l'avaient connue autrefois. Elle reparaissait sur la scène du monde après vingt ans, mariée à l'ex-gendarme, M. de Lamotte, dont il est ici question. Mais la descendante des Valois devait nécessairement porter un titre qui justiflât sa royale lignée : aussi donna-t-elle de sa propre main une couronne de comte et un comté à son mari. Le comte de Lamotte, ex-officier de la maison du roi, trouvait sa position fort avenante et commode, dans une ville comme Paris où le charlatanisme commençait alors à faire fortune et préludait aux grands succès d'aujourd'hui.
Quant à l'autre convive, le compagnon de
M. de Lamolte au cabaret des Bons- Enfants, il avait nom Réteau de Villette. Il appartenait à cette ingénieuse caste de détrousseurs de bourse , qui vivent si agréablement dans un certain monde, très-nombreux à Paris, le monde des dupes et des fripons. M. de Vil^ lette, décoré de plusieurs ordres étrangers, d'une mise élégante, selon l'occasion, d'une dextérité de manières , d'une souplesse de caractère et d'esprit qui tenaient du merveilleux, était un des meilleurs types du chevalier d'industrie, à l'époque dont nous parlons.
M. de Villette avait bu plus modérément que son ami , le comte de Lamotte : aussi dirigeait-il la conversation à son gré.
— Savezrvous, lui disait-il à voix couverte, que vous avez fait un fameux mariage?
— Fameux ! répétait l'ex-gendarme dont l'œil brillait et la joue rutilait de plus en plus, très-fameux! nous descendons des Valois... rien que cela !
— Et les Valois ayant précédé les Bourbons sur le trône de France et leur ayant cédé la couronne faute de descendant mâle...
— La couronne de France pourrait tora-
ber dans notre maison, si la loi salique était abrogée un jour, ajoutait Lamoltc.
— C'est ce que j'allais vous dire , reprit Villette. Cette magnifique affaire des diamants de Bœhmer est donc en bon chemin.
— La chose marche comme une montre montée sur rubis. Madame de Lamotte, ma femme, de la maison de Valois...
— C'est entendu , reprit Villette , une fois pour toutes , elle a du sang royal dans les veines.
— La comtesse de Lamotte, continua l'exgendarme, est depuis quelque temps en rapport de haute amitié avec M. le cardinal de Rohan, grand aumônier de France et évêque de... Philipsbourg, Pétersbourg, Hambourg, Presbourg...
— De Strasbourg, dit Villette ; son diocèse ne fait rien à l'affaire.
— Donc, dit le comte, le cardinal étant amoureux de la...
— Ne nommez pas ainsi les personnes , reprit Villette.
— Étant amoureux de quelqu'un... veut acheter le collier pour ce quelqu'un.
LES CHARMILLES DE TRIANON. il
— Je comprends , et le joaillier Bœhmer veut du collier?
— Dix-huit cent mille livres.
Les deux yeux de Villette s'agrandirent et brillèrent d'un singulier éclat.
— Bœhmer, reprit Lamotte, est un niais, je veux dire un honnête homme , sans esprit.
— Je comprends parfaitement, dit Villette, continuez.
— Le cardinal achète le collier ; mais le cardinal est obligé d'emprunter.
— Ah bon !
— Il y a ici un capitaliste anglais, nommé Saint-James, qui fait de l'or à volonté.
— Bah!
— Comme Cagliostro, et avant lui le comte de Saint-Germain ; avec cette différence que, pour faire de l'or, M. de Saint -James ne prend que la peine d'écrire dix lignes sur un morceau de papier, lesquelles dix lignes sont envoyées au trésor, d'où on rapporte des sacs de louis à M. de Saint-James, en échange de son chiffon de papier.
— Je comprends, il a un crédit illimité.
— Infini, ajouta le comte 5 il peut aspirer
(le l'or à volonté. M. le cardinal emprunte à l'Anglais trois cent mille livres demain pour premier payement : Bœhmer livre le collier...
— Au cardinal ? demanda Villette.
— Sans doute.
— Mais alors, M. le comte, où est l'affaire, puisque le cardinal , recevant le collier, le donnera lui-même à la personne qui est son idole ?
— Où est l'affaire? dit M. de Lamotte en se frottant le nez qui passait en ce moment du pourpre au violet et du violet au safran, où est l'affaire?
— Sans doute; Bœhmer reçoit cent mille écus, il livre le collier au cardinal, le cardinal en fait présent à son amour. Voyons.
— C'est vrai î dit le comte avec stupeur.
— Dans tout ceci , je ne vois que M. de Saint-James qui avance cent mille écus, et une femme ( que je ne veux pas nommer) qui reçoit un cadeau magnifique ; entre donner et recevoir, je ne vois pas de terrain intermédiaire pour nous pour établir une affaire. Entre ces deux points, c'est le vide...
. — • Attendez ! dit Lamotte en lâchant son
nez, j'y suis!... Madame de Lamotte est une femme de génie !
— Après?
— C'est elle qui reçoit le collier des mains du cardinal pour le remettre elle-même à la personne au nom de qui le cardinal fait celte acquisition.
— Cela change, dit Villette. C'est mieii^y beaucoup mieux ! Alors madame de Lâlià^liÉë a ourdi la trame etxon'dtïiï'rcs'ichdsié^âe manière que M. k'todin^r ke&oit'teléîri^^^^ un prêfeJnôiif 'dritré lè'joàiilîyf-'ij'yi'vMtt é^W p'èHâdi<i/ef=qïir'«%'èhâéll'MBdkfee'rféî'i9motte S'e§«''flé>éêè''Coînmé'^'îHtbM^di'dlrél bffifcieuse ëm^é 'tfetré' if^«rso Aiiè' 'éV le ' ièar(^
^& W ^ '(îdlîîeî* 'étStil' iiri¥'' ïol^'H^'i^ë» k'tf 'snWàn caît*aiyi';r^èlui-(îi'n*^teM^ artléufe 'diffiyilW^
c^é'^dè^^^i^M^i^a^n^ (Fè LartfoÉt^Vld^tè^^av^P reçu le précieux écrin, se dirige'^1[iVèf^W tf'ësd]*.'H^P^'''' ' '>if»'ïî''l f'>ît''inv iib î ilA -
— Hôtel des Trois-Roses, à Versaill-éy^^to^ l^'€bmtë'iî^i4lfé'^lt)né^iltt'ïè|feiîrt¥i¥ eT où iM?feF^tfeftaP«ns^¥6^%^fâ«î',*^ttl8ft*eUi^.''''^
Les deux convives se regardèrent pendant une ou deux minutes sans proférer une parole, mais avec une inexprimable expression de joie.
— C'est admirable! dit Villette; je vous l'ai dit, mon cher comte, il y a du sang royal dans les veines de la comtesse ; elle était née pour diriger les plus grandes affaires du monde.
— Oui! dit avec un profond sentiment d'admiration M. de Lamotte, oui, mais il reste une difficulté à lever, ajouta-t-il.
— Diable ! et laquelle? demanda Villette.
— Le cardinal ne doute pas que madame de Lamotte (descendante des Valois) ne soit reçue intimement par l'auguste personne et qu'elle n'ait ses confidences ; cependant , avant de se décider à acheter le collier, ce diable de cardinal ne s'avise-t-il pas de vouloir entendre, de la bouche même de la reine, que Sa Majesté consent à l'acquisition des, diamants.
— Ah ! dit Villette, l'affaire craque de ce côté-là.
— Non, monsieur, ajouta le comte; l'afifaire est solidement montée, vous avez déjà
LES CHARMILLES DE TRIÀNOX. lU
écrit plusieurs billets au cardinal ou à madame de Lamotte , avec ce talent admirable d'imitation qui trompe les yeux les plus clairvoyants. Le cardinal n'a jamais élevé un soupçon sur ces billets qui pour lui sont écrits de la main même de la reine. Or vous aurez la bonté (c'est madame de Lamotte, descendante des Valois, qui vous en prie), d'écrire sur du joli papier les dix lignes dont voici le texte rédigé par ma femme. Vous me remettrez ce mot charmant, je le porterai à Versailles, à madame de Lamotte, elle le montrera au cardinal qui deviendra fou de joie. Un rendez-vous sera convenu...
— Entre qui? demanda Villette.
— Entre le cardinal et l'auguste personne. — r Allons donc! dit Villette, c'est un rêve,
c'est une tentative impossible... la descendante des Valois se perdra... je commence à le croire.
— Monsieur, reprit le comte en se rengorgeant comme un dindon, madame de Lamotte est une femme de génie! Écoutez, et admirez. Un rendez-vous sera convenu par l'intermédiaire de ma femme, le soir, dans un bosquet à Trianon; M. le cardinal s'y;
rendra d'un côté; deux minutes après, du côté opposé, arrivera l'auguste personne...
— Fable ! c'est une fable ! dit Villette. J'ai assez d'esprit et de jugement pour être convaincu que jamais la reine...
— Monsieur! dit le comte sérieusement fâché, j'ai eu l'honneur de vous dire que madame de Lamotte, descendante de la maison de Valois...
— C'est bon ! ajouta Villette. Vous voulez le billet? je l'écrirai; donnez-moi le modèle, et veuillez me remettre aussi les dix louis d'honoraires que madame de Lamotte m'adresse pour chaque billet écrit de ma main royale. Que l'affaire ne marche plus que d'un pied ensuite, ma foi, je m'en lave les mains... Si vous vous noyez, ne comptez pas sur moi, je ne sais pas nager.
— C'est bon, monsieur ! répondit le comte avec majesté. Voici le modèle du billet.
— Et les dix louis, monsieur?
— On paye donc d'avance, monsieur?
— Il est certaines écritures qu'on ne fait jamais gratuitement, monsieur.
— J'entends. Celles qui peuvent mener aux galères, currente calamo^ monsieur.
M. de Lamotte prononça ces dernières paroles presque dans l'oreille de son compagnon : n'importe, Villette rougit et pâlit coup sur coup. Appuyant fortement son pied droit sur le pied gauche de son vis-à-vis :
— Étes-vous fou? lui dit-il. A qui croyezvous donc parler, monsieur?
— A un galant homme, répondit le comte en souriant, voici le petit paquet contenant les dix louis, prix de la rédaction.
Villette tendit la main, glissa le petit paquet dans sa poche, plia le papier en quatre et le mit dans un portefeuille. Les deux convives n'ayant probablement plus rien à se dire, se levèrent de table. M. de Lamotte , toujours assez bien pourvu d'argent par la descendante des Valois , paya la carte et donna même royalement une pièce de douze sous au petit garçon, comme on disait alors de tout servant de cabaret, aurait-il eu cinq pieds dix pouces.
M. le comte de Lamotte reçut en se retirant les saluts et les remercîments du maître du logis et de ses garçons. C'était un si bon gentilhomme et qui payait si bien !
Le maKaalti de M. Bœhmer, Joaillier dé la eouronue.
Les deux personnages dont nous avons surpris la conversation excentrique au cabaret des Bons-Enfants , se dirigeaient bras dessus bras dessous vers le logis de Tun d'eux, lorsque, en passant dans la rue Richelîeu , ils ne purent se défendre de jeter un coup d'œil appréciateur sur la riche devanture du magasin du joaillier de la couronne de France. Si l'or et les diamants sont la joie des yeux , chez les femmes du monde , ils n'attirent pas avec moins de volupté les regards de certains industriels , dont les
20 LES ClIARMILLKS DE TRIANON.
mains sont frottées d'un singulier aimant , celui du vol. Entre un bijou de prix et un filou, il y a une attraction indicible, irrésistible.
Or MM. de Lamotte et de Villette, en vrais connaisseurs, s'arrêtèrent un moment devant les glaces de Bohême du magasin , le seul , peut-être, à Paris, qui se permît alors ce luxe de vitrage. Les échantillons de parures et les sébiles remplies de rubis, de brillants, d'émeraudes, de perles fines, de camées précieux, étaient soumis à l'examen raisonné et éclairé de ces messieurs, lorsque la belle idée leur vint à l'un et à l'autre , en même temps , d'entrer chez M. Bœhmer. Pourquoi cette visite? Mon Dieu! ces messieurs n'auraient pas pu dans ce moment-là définir précisément quel en était le but. Cette visite leur était devenue agréable, nécessaire même par un de ces goûts subits, savoureux et irritants à la fois , qui sautent à la gorge de certains industriels, un jour de bonheur.
Le joaillier connaissait M. le comte de Lamotte , officier en retraite , et époux d'une descendante de la maison de Valois; surtout, M. Bœhmer connaissait beaucoup madame
de Lamotte, dont le crédit et la bonté l'avaient mis en rapport avec M. le cardinal de Rohan d'une façon plus particulière que M. Bœhmer n'était autrefois avec ce grand dignitaire. Donc , le joaillier avait de la considération pour M. de Lamotte et même une assez haute confiance en ses mérites.
Les deux amis trouvèrent l'honnête joaillier occupé à cacheter soigneusement une petite boîte destinée sans doute à quelque jolie personne qui la devait venir chercher.
— Bonjour, M. Bœhmer, dit le comte de Lamotte. Je me serais fait un scrupule de passer devant le magasin le plus riche de Paris sans entrer pour vous offrir mes compliments.
— Ah! M. le comte, vous me faites bien de l'honneur; vous prenez un bien grand intérêt à mon magasin, n'est-ce pas? dit Bœhmer.
— C'est-à-dire, reprit Lamotte , que je regarde tout ce que vous possédez de richesses avec des yeux de tendresse ; en tout bien tout honneur...
— Bien entendu, ajouta le joaillier.
— Je vous présente un de mes bons amis ,
«I LES <ÏHARMILLES !)È fRIANÔN.
un gentilhomme normand , M. de Vîlletfe, grand connaisseur en pierres précieuses, camées, etc.
— Monsieur, je suis flatté...
— Voyons, mon cher M. Bœhmer, reprit le comte , et notre affaire , où en est-ellet Madame de Lamotte, ma [femme, m'a dit avoir pour vous les plus grandes espérances.
— - Ah ! que ne dois-je pas à madame la comtesse ! Oui... il paraît que l'on tient décidément à avoir les plus beaux diamants de l'Europe.
— N'est-ce pas, et vous en demandez toujours?...
— Un million huit cent mille livres, messieurs. Il vaut cela, je vous le jure. Il y a dès chatons de mille pistoles chacun; il y en a un qui vaut cent cinquante mille livres à lui «eul.
— Jour de Dieu ! exclama le comte de Lamotte, ce doit être un coup d'œil ravissant!
— Ravissant! dit Bœhmer, digne de sa royale destination.
— Or çà , reprit Lamotte, le roi décidément n'a pas assez d'argent pour faire cette galanterie 5 notre belle reine.
— Monsieur, dit le joaillier, Leurs Majestés sont obligées à des réformes... les temps sont mauvais; telles sont les raisons qui font hésiter Leurs Majestés.
— C'est sage, reprit M. de Villette, c'est très -louable; mais en même temps c'est fâcheux pour M. Bœhmer.
— Eh î oui, ajouta celui-ci; cependant dixhuit cent mille francs ne ruineraient pas la royauté.
— Non , dit Lamotte , moi qui vous parle, je connais à fond les ressources du domaine privé , l'épargne , les revenus des domaines de la couronne, et bien d'autres choses...
~ Vraiment? répondit Bœhmer, eh bien, M. le comte, vous croyez donc...?
— Ayez toute confiance en madame de Lamotte, ma femme, dit-il.
— Si j'ai confiance en elle, bon Dieu! s'écria l'honnête joaillier; je lui livrerais tout mon magasin.
« — Et il ne saurait tomber en de meilleures mains , dit imperturbablement M. de Villette; la comtesse est une femme...
— De haute distinction, répliqua le mari.
— Et d'une bonté ! dit Bœhmer dont les
yeux devenaient humides d'attendrissement.
— Oui, oui, dit Villette, c'est la Providence du pauvre et le soutien du riche ; elk a l'œil sur tout le monde. Quant à moi je lui dois beaucoup , elle m'a réconcilié avec un parent qui est trois fois millionnaire.
— Mais, à propos, reprit Bœhmer, seriez-vous bien aises, messieurs, de voir le collier? Je ne le montre qu'aux vrais connaisseurs.
MM. de Lamotte et de Villette se regardèrent avec autant de surprise que de sensibilité. Dix-huit cent mille livres étincelèrent tout à coup devant leur imagination échauffée. Ils ne purent répondre au joaillier qu*en s'inclinant par manière de consentement.
— Le collier est au premier étage, dit le naïf Bœhmer, et sous clef... sous trois clefs... Ah ! ah î il faut des précautions à l'époque où nous sommes. Le pain est cher... Dame! c'est à M. de Galonné d'y pourvoir. Si j'étais premier ministre, il me semble que j'arrangerais si bien les choses, que tout le monde en France serait à même de porter un brillant au doigt.
— Eh l eh ! reprit M. de Villette avec une
gaieté nerveuse, vous êtes orfèvre, M. Josse î Bœhmer répondit par un éclat de rire d'une grande franchise, et laissant le magasin aux soins d'un petit commis , il précéda ces messieurs , et tous trois montèrent l'escalier intérieur qui conduisait au premier étage.
On arriva dans une petite antichambre assez obscure; mais une porte s'ouvrit sous la main du joaillier, et une grande chambre étincelante d'argenterie et de bijoux parut tout à coup. Elle était splendidement éclairée, la nuit était venue et à chaque instant M. Bœhmer pouvait recevoir quelque belle visite. De grandes armoires à vitres, des étagères, des dressoirs, étaient plaqués aux murs : tout cela étincelait d'un éclat qui rappelait les richesses des contes arabes.
— Mais, c'est un palais enchanté ! s'écria M. de Lamotte.
— C'est la trésorerie d'une fée ou d'un sultan! reprit Villette.
— On n'a jamais vu tant de richesses unies à tant de goût et de beauté. Vraiment^* M. Bœhmer est un homme de ^énié^ ^Vkïf donne à ses ouvriers. -'^^yf -t . ji iiioî)'! 'A)
~ . M, Bœhmer est l'âme, l'esprit, la poésie...; les ciseleurs sont les mains qui travaillent. Minerve présidait seulement aux labeurs merveilleux des filles des rois et des héros...
-^ Vous me comblez ! s'écriait le joaillier. Je ne mérite pas... je suis confus. Messieurs, reprit-il , voici le cofFre-fort ; c'est le tabernacle de mes vases précieux. Le collier est là. Ouvrons !
— Ouvrons et admirons ! dit Lamotle.
— Ouvrons et adorons ! repartit M. de Villette avec un certain air de componction (jui sentait son larron d'une lieue.
M. Bœhmer choisit trois clefs parmi celles d'un énorme trousseau et il procéda à l'ouverture du coffre-fortj scellé dans la muraille par des bandes de fer.
— Tue-Dieu! dit M. de Lamotte, un voleur aurait de bonnes griffes s'il arrachait
— Ah ! le gredin de voleur ! ajouta Yillette, ne nous y fions pas* Il y en eut un qui trouva moyen , au château de mon père , de voler six chevaux de race, sans ouvrir la porte de l'écurie. Je vous conterai cela plus tard.
LES CHAUMILLES DE TniANOiV. Î7
Le joaillier ouvrit les deux battants du coffre merveilleux. Il était en cœur de chêne, doublé de lames de fer. Formidable à l'extérieur, il était élégant et charmant à l'intérieur. Une belle tenture de velours cramoisidoublait les parois, et cette tenture était relevée par des filets d'or comme encadrement. Les étagères étaient de cristal de roche, de. manière que les bijoux hors, de prix., placés dessus , ne perdaient rien au premier coup d'œil de leur grâce et de leur richesse de tr^vnil. M» Bœhmer savait combien est importante la première impression que ressent Ta^cheteur placé en face de ce, qu'il veut acquérir. Le coffre était presque rempli : i| y, avait là , entre autres magnificences , des couronnes ducales et royales à éblouir les yepx.
— Voici notre collier, dit Bœhmer en plongeant le bras dans un coin du coffre.
I|'étui qu'il retira était large et assez hai|t en épaisseur; il était de forme circulaire et du plus fin maroquin vert qui jamais eût été préparé dans les officines parfumées du Maroc. Le joaillier repoussa les battants du coffre par une sage habitude,, et , se dirigeant
vers une table couverte d'un tapis de damas grenat et sur laquelle brûlait un gros candélabre à cinq bougies , il y déposa l'écrin et invita ses nouveaux amis à s'asseoir; ce qu'ils firent avec empressement.
L'étui fut ouvert avec une sorte de respectueuse précaution et au milieu d'un profond silence. MM. de Lamotte et de Villette étaient là comme deux mages contemplatifs , attendant le lever du soleil. L'astre parut... il élincela.
— Ah ! s'écria Lamotte en mettant la main devant ses yeux.
— Oh î dit Villette en feignant un éblouissement.
~ — N'est-ce pas, messieurs? ajouta lejMllier. Je ne vous avais pas préVè^\iè^^Wà'ié^t* vrai. Dame ! nous jetons des flammes... "Ëh'!^ eh! des feux dé^Miâmy^tS fè^'f eWHs feux de l-'éeéiîé,mià§' 'et^ëtîiW^la¥t^!.:'lN'6Ws'%Mû
rfièS'teSttit,^ èéftè§i; ^'cAïs''Wé''é(Jiife'ëhtli^i à
— Il en vaut trois, dit Lamotte , et je les donnerais... si je les avais.
— Eh bien, reprit Bœhmer, je le cède, moi, à dix-huit cent mille livres. C'est donné. Mais je suis le plus dévoué serviteur de Sa Majesté.
Le comte de Lamotte s'était levé, laissant Villette causant avec le joaillier qu'il étonnait par. ses connaissances variées comme lapidaire, ciseleur, orfèvre et tant d'autres professions. M. de Villette suivait d'un œil son compagnon qui allait d'une armoire à* glace à un bahut, examinant en amateur sérieux tout le magasin de bijouterie et chaque pièce en détail. M. de Villette ne perdait de vue pour cela ni le magnifique collier déposé sur le damas de la table, ni son intéressante conversation avec Bœhmer.
— Voyons , monsieur, dit-il tout à coup, combien de carats ?
Et prenant le collier dans sa main droite qu'il creusait en forme de coupe-:
— Oh ! Dieu ! reprit-il , mais c'est à ne pas y croire. Qu'il est lourd !
— C'est que nous sommes les plus fins brillants du monde, monsieur.
— Oui, M. Bœhmer, certainement , mais 2 5
comment une femme délicate peut-elle porter cela autour du cou et sur la gorge?
Le joaillier se prit à sourire, et hochant la tête :
— Monsieur, répondit -il d'un petit air narquois, chargez de diamants la plus faible femme , donnez un poids égal en verroterie à la plus forte...
— Et la plus faible vaincra la plus forte , n'est-ce pas? reprit Villette avec un éclat de rire.
En ce moment on entendit un bruit sourd dans le fond de l'appartement. M. de Lamotte venait de renverser par mégarde un lourd guéridon en bois d'ébénier.
— Ah! s'écria-t-il aussitôt, je viens de m'écraser le pied.
Et il alla se jeter dans un fauteuil feignant de souffrir horriblement. M. de Villette s'était levé en jetant un cri, il courut à son ami, car M. Bœhmer, malgré toute l'émotion que lui causait cet accident, avait repris le collier et le replaçait dans l'étui.
-^ Mon ami , disait Lamotte en gémissant, vite, vite de l'eau... la douleur est si vive!... je me trouve mal...
— Marguerite! Marguerite! criait le joaillier tout en enfermant ses bijoux; Marguerite! montez... apportez de l'eau fraîche.
— Le coup est manqué, monsieur, disait à voix basse Villette à son compagnon. Le rustre m'a repris des mains le collier au moment où j'allais le glisser dans ma poche.
— Tonnerre de Dieu ! répétait Lamotte à voix couverte, j'aurais dû casser un ou deux vases du Japon.
— Cela valait mieux, reprenait Villette. Il aurait été plus saisi... il aurait couru... oubliant un moment les diamants dans mes mains.
— Marguerite ! Marguerite ! répétait l'honnête Bœhmer en se dirigeant vers son coffrefort pour le fermer.
— Si la servante monte , reprit Villette , tout est manqué définitivement. Monsieur, vous avez sur vous votre couteau-poignard?
— Je l'ai dans la poche , dit Lamotte au milieu des aïe ! des hélas ! des soupirs que lui arrachait la douleur; oui, il faut en finir... sautez-lui à la gorge... prenez l'étui... je frapperai juste... Vous filerez; vous m'attendrez à la porte Saint-Denis. Dans qua-
rante-huil heures nous serons en Angleterre.
— Marguerite ! . . . venez donc, Marguerite ! exclamait le prudent Bœhmer.
— Allons! feu!... dit vivement Lamotte en se dressant comme un tigre.
Villette et lui allaient sauter sur le joaillier, lorsque tout à coup la portière de damas qui donnait sur l'antichambre se souleva. Un officier aux gardes françaises, en grande tenue, parut sur le seuil. Lamotte et Villette pâlirent et se regardèrent. Le comte retomba dans son fauteuil comme si ses forces cédaient à la douleur. Villette, anéanti devant l'apparition, feignait de chercher à ranimer son ami. Marguerite arrivait portant une carafe d'eau fraîche. M. Bœhmer, après avoir fermé son coffre, s'approchait du blessé d'un air affligé. L'officier aux gardes françaises, debout au milieu de l'appartement, contemplait cette scène en silence sans la comprendre.
Cependant l'eau fraîche et une certaine force de volonté apportèrent quelque soulagement au blessé. M. de Lamotte finit même par se lever et par appuyer le pied sur le parquet. Au bout de deux minutes, il put mar-
cher. S'appuyant alors fortement sur le bras de Villette, il \oulut prendre congé du joaillier, disant qu'il marcherait jusqu'à la rue , où un fiacre lui serait amené. M. de Villette soutenait son compagnon qui, clochant d'un pied, finit par gagner sans accident nouveau l'escalier qu'il descendit même assez bien. Tous deux, après avoir traversé le magasin, offrirent un dernier remercîment à Bœhraer, et comme un fiacre vide passait, ils montèrent en voiture et s'éloignèrent.
— C'est singulier! disait Bœhmer en revenant dans le salon du premier étage , où il avait laissé l'ofScier, je le croyais estropié... et le voilà qui marche comme par enchantement.
— Qui sont ces deux messieurs? demanda l'officier.
— Deux grands connaisseurs et amateurs de bijoux, répondit Bœhmer. Deux hommes charmants !
— Charmants? dit l'officier. Fiez-vous-y î Mais chacun a ses affaires, M. Bœhmer... Je viens ici en toute hâte pour vous prier de rendre un grand service à M. de Bellegarde , mon ami , qui , vous le savez , est
aux arrêts forcés depuis huit jours... depuis une certaine rencontre entre des gardes du corps et nos sous-officiers. Voici une lettre que vous adresse mon ami M. de Bellegarde.
Or, l'officier qui parlait ainsi était l'honnête et charmant M. de Launay.
En entrant dans le fiacre , M. de Lamotte avait dit, avec force jurons, à son compère :
— Le coup était hardi , mais prompt et décisif! Il est manqué. Allons, il faut tout attendre de la stratégie de la descendante des Valois.
M. de Launay.
Assis dans un grand fauteuil placé près de la table, l'oliîeier aux gardes françaises contemplait avec calme la bonne figure de M. Bœhmer, qui lisait fort attentivement , aux lueurs des bougies, la lettre du marquis, de Bellegarde. Cette lettre en contenait une autre soigneusement cachetée. Le tout avait été apporté au joaillier sous une grande enveloppe scellée d'une cire aux armes de la maison de Rohan.
— Monsieur , dit Bœhmer en repliant le papier et en déposant sur le damas la lettre
cachetée, je suis certainement très-flatté de la confiance que me témoigne M. le marquis ; mais mon crédit à la cour est bien mince... M. le marquis aurait pu s'adresser beaucoup plus haut...
— M. Bœhmer, reprit Arthur de Launay, mon ami de Bellegarde est aux arrêts forcés par ordre du roi... par conséquent en disgrâce momentanément. Vous connaissez trop bien les gens de cour pour ne pas comprendre à quel point ils respectent les ordres de Sa Majesté. Ils se feraient bâtonner plutôt que de servir en rien aujourd'hui un officier en disgrâce.
— C'est juste, dit le joaillier. Ainsi donc, M. le marquis désire que cette lettre, incluse dans la mienne, puisse parvenir, n'importe par quel moyen, jusqu'à la reine... Eh! ce n'est pas pour moi une petite affaire. Je suis reçu par Sa Majesté en audience privée, cela est vrai, mais je me garde bien de dire un seul mot étranger à ce qui regarde mon état. Ainsi , demain , je dois porter chez la reine une paire de girandoles destinée à Sa Majesté; mais il est possible que je ne puisse parler qu'à la première femme de chambre...
— Eh bien ? dit M. de Launay.
— Sans doute, c'est un moyen, reprit Bœhmer. Je remettrai la lettre à la femme de chambre de service, sans explication. La suscription porte ces mots : A la reine; le cachet armorié prouve que la lettre vient de bon lieu... C'est bien, la commission sera faite. D'autant plus, ajouta Bœhmer avec un sourire qui décelait une arrière -pensée, d'autant plus, monsieur, que je ne crois pas être porteur d'une déclaration de guerre... eh ! eh !
— Vous êtes porteur d'une lettre respectueuse et qui supplie Sa Majesté la reine de prendre pitié d'un pauvre prisonnier consigné aux arrêts forcés, sans limite, sans terme... La reine, admirable de bonté, parlera au roi; les arrêts seront levés ou du moins abrégés par ordre supérieur.
— Je le crois aussi, répondit Bœhmer; mais comment diable M. le marquis a-t-il été assez imprudent...?
— Trêve là-dessus, monsieur, répliqua de Launay. D'ailleurs, le combat déplorable qui a eu lieu entre les gardes du corps et nos sous-ofBciers a fait assez de bruit pour que
VOUS en connaissiez les causes et les détails. Comme le nom seul de M. de Bellegarde était mêlé là dedans , lui seul officier a été puiii. Quanta nos braves sergents, deux sont encore à l'hôpital et les deux autres sont au cachot, ce qui exaspère d'autant plus nos compagnies, que les deux gardes du corps survivants , non -seulement n'ont pas même été réprimandés, mais sont l'objet de toutes les sollicitudes et les cajoleries de la cour. Il y a même des femmes assez évaporées pour envoyer leur livrée savoir des nouvelles des deux héros blessés. Cette partialité pour la maison militaire du roi est déplorable , je vous le dis ici sérieusement, mon cher monsieur : les gardes françaises sont un corps d'élite aussi , et par leur dévouement , leur conduite, leurs sentiments, elles méritent plus d'égards. D'ailleurs, nous appartenons à l'armée même, et cette considération est grave. Mécontenter les gardes françaises, les humilier, c'est offenser l'armée... offenser la brave infanterie française dont M. le prince de Condé est colonel-général , c'est mécontenter le prince de Condé... c'est jeter un dangereux levain de fermentation au milieu
des troupes et s'aliéner en même temps un prince du sang... Déjà la cour n'est pas en si grande vénération , mon Dieu ! les temps sont mauvais, et de bien méchantes gens exploitent l'époque. Les intentions toutes paternelles du roi sont souvent méconnues... La reine, la plus noble des femmes, est souvent attaquée dans l'opinion. J'ignore, je ne puis m'expliquer comment elle peut avoir tant d'ennemis, elle qui est digne d'être adorée î . . .
— C'est la vérité même, dit Bœhmer en essuyant une larme.
— Une femme d'une grande modération dans les goûts, quoi qu'on dise.
— Comment ! s'écria Bœhmer, le roi a eu toutes les peines du monde à lui faire accepter les girandoles en brillants que j'apporte demain à Versailles, et depuis près de deux ans Sa Majesté n'a fait prendre chez moi que deux bracelets et une parure de rubis... le tout d'une valeur qui serait en rapport avec une fortune ordinaire.
— Une femme douée d'un esprit vif et charmant, mais d'un cœur loyal...
— Oh! dit le joaillier de la couronne, c'est cela ! c'est cela !
— Qui aime la vie de famille; qui serait la dame châtelaine la plus heureuse du royaume, si elle n'était la souveraine.
— Mon Dieu! répliquait Bœhmer, ncrefuse-t-elle pas obstinément d'acheter mon incomparable collier , ni plus ni moins que si elle n'avait que cent mille livres de rente?
— Enfin , ajouta M. de Launay avec un accent d'enthousiasme chevaleresque, une femme pour qui je me ferais tuer, moi, ici présent, si ma vie pouvait apporter à la sienne une heure de bonheur de plus.
— Ah ! monsieur , s'écria Bœhmer , vous êtes le digne ami de M. de Bellegarde!
— Je m'en fais honneur, reprit de Launay en se levant. Ainsi, monsieur, la lettre à Sa Majesté...
— Lui sera remise par un intermédiaire sûr et discret, ajouta le joaillier.
— Adieu, M. Bœhmer. il est tard ; j'ai une. visite encore avant de me rendre à Versailles.
— Comment! dit le joaillier-, M. de Launay part sans témoigner le moindre désir de voir mon fameux collier ?
— A quoi bon? reprit Arthur, je suis
LES CHARMILLES DE TRIANON. il
peu connaisseur, et, d'ailleurs, voulez-vous que je parle avec franchise? Eh bien, mon cher, mon excellent M. Bœhmer, la vue de ce collier superbe me donnerait de la tristesse.
— Pourquoi cela ? les diamants sont la joie des yeux.
— Parce que je suis certain que Sa Majesté (en eût-elle envie) ne peut l'acquérir, et même qu*elle ne le veut pas.
— Oh ! oh ! dit Bœhmer. Mais... non, ne touchons pas cette corde. Ce que je sais, moi aussi, je le sais bien. D'ailleurs, les diamants ont toujours leur valeur, et Sa Majesté ne ferait que placer son argent. Je tiens à vous montrer le collier, monsieur, ajouta-t-il.
— Et moi, je tiens à ne pas le voir, reprit M. de Launay en lui serrant les mains ; que diable ! La vue des bijoux de grand prix me fait mal, là ! êtes-vous content?
— Je ne comprends pas pourquoi. Le diamant, je le répète, récrée les yeux...
— Et attriste le cœur, quelquefois.
— Par exemple, monsieur !
— Eh ! mon Dieu , dit l'honnête de Launay, vous voulez donc toute ma confession ?
i2 LES CHARMILLES DE TUIANON.
J'aimerais à donner beaucoup... etjenesuis pas riche.
— Mais le collier destiné à la reine doit faire exception, répliqua Bœhmer. On peut bien l'admirer sans avoir la moindre envie de l'acheter.
— Tout ce que vous voudrez, M. Bœhmer ; mais je répondrai , moi , que je ne connais pas de borne aux ambitions , aux rêves du cœur humain, et que plus pn voit, plus on désire.
— Vous êtes un sage, M. de Launay, dit Bœhmer en remettant ses clefs dans sa poche. Diable ! si tous les jeunes gentilshommes vous ressemblaient... je serais ruiné depuis longtemps. Je n'admire pas moins ce beau caractère, et tiens M. de Bellegarde pour très-heureux de vous avoir pour ami.
— Adieu, M. Bœhmer, répliqua Arthur en descendant l'escalier; surtout, ajouta-t-il, défiez-vous de certains visages et de certains grands connaisseurs en joaillerie, tels que les deux quidams qui m'ont précédé chez vous. J'ai le coup d'œil bon et je n'aime pas du tout ces figures-là.
— Merci pour vos bons avis, dit Bœhmer;
mais, je vous le répète, monsieur, vous êtes un sage.
M. de Launay quitta la maison du joaillier et s'achemina vers une voiture de place qui l'attendait à dix pas de là. Il monta en carrosse et dit au petit laquais qui fermait la portière :
— Rue de la Chaussée ; je tirerai le cordon devant la porte où il faudra s'arrêter.
La voiture partit au grand trot des deux chevaux de remise.
— Ah! disait Arthur de Launay, seul dans la voiture et causant avec lui-même, je suis un sage! Honnête Bœhmer, vous croyez cela ! et vous ignorez où m'emporte cette voiture , et vous ne vous doutez pas de l'orage enfermé dans ce cœur qui pour vous est un sage ! Belle et forte sagesse, ma foi ! qui n'a pu tenir contre l'œil animé et le sourire caressant d'une femme ! Moi , moi qui me croyais invulnérable et qui passe pour l'être! ah ! mon cher Bellegarde , qu'avez-vous fait là ? Pourquoi m'avoir amené chez le ravissant sosie de votre idole? et pourquoi surtout m'avoir avoué votre véritable et téméraire passion? C'est fatal! reprenait-il, c'est fatal ! il brûle pour le modèle et moi pour le
portrait... Cette adoration audacieuse le perdra, et mon amour, à moi, ne sera ni compris, ni partagé... que dis -je? oserais -je jamais en faire l'aveu à une femme qui aime M. de Bellegarde?
C'est ainsi que M. de Launay courait les rues de Paris, un soir du mois d'août, par une nuit magnifique, ayant avec lui-même ce singulier dialogue. Hélas! la chose n'était que trop réelle : comme cela arrive d'ordinaire, l'ami, devenu confident, était devenu amoureux aussi. Il est vrai que M. de Bellegarde trompait sa passion véritable en passant une grande partie de sa vie chez mademoiselle de Valency ; mais il était vrai aussi qu'Henriette trompée, abusée, crédule , rassurée, aimait le marquis et que M. de Launay avait un rôle bien triste à jouer auprès d'elle; celui de dénonciateur ou celui de martyr. Entre les deux en était-il un autre? Je ne le crois pas, et M. de Launay n'en trouvait pas non plus, bien qu'il se creusât l'esprit pour imaginer une troisième position à prendre chez mademoiselle de Valency , qu'il brûlait de revoir ce soir-là, et de revoir en tête-à-tête, le malheureux !
La voiture de place courait le long des boulevards , bien différents encore alors de ce qu'ils sont aujourd'hui; elle longeait de nombreux jardins, ayant leur grille sur le trottoir; elle atteignit enfin la descente faisant face au pavillon de Hanovre, de galante mémoire, et tourna à droite dans la rue de la Chaussée-d'Antin. M. de Launay venait de doubler le cap de Bonne-Espérance, que l'on nomme aussi le cap des Tempêtes.
La voiture s'arrêta devant une grille des deux côtés de laquelle s'élevaient deux jolis pilastres , surmontés chacun d'un vase de fleurs. Une brise fraîche agitait le feuillage des peupliers du jardin qui dépassaient de beaucoup le toit ardoisé et luisant de la maison. Un énorme dogue enchaîné dans la cour et qu'on ne lâchait qu'à minuit, aboyait gravement aux chevaux du carrosse. M. de Launay avait donné son nom au domestique qui était venu le recevoir au coup de cloche de la grille. Arthur attendait près du perron, allant de la loge du dogue à l'angle de la maison, de la maison à la claire-voie du jardin. Le domestique revint.
— Monsieur, dit-il, mademoiselle est bien
occupée en ce moment ; mais elle prie M. de Launay cTavoir la bonté de l'attendre un peu de temps dans le salon du rez-de-chaussée.
— Bien occupée î disait en lui-même Arthur tout en suivant le domestique qui lui ouvrait les portes.
Le salon du rez-de-chaussée était parfaitement éclairé. M. de Launay y retrouva une ancienne connaissance, la perruche verte, la petite brésilienne, à qui il devait certainement beaucoup, puisque, grâce à elle, Arthur tendit la main à Henriette tombée sur le parquet, et qu'il lui fut possible ainsi de remarquer la cicatrice légère qu'avait au coin de l'œil, près de la tempe, mademoiselle de Valency, circonstance qui tira ce bon M. de Launay d'un bien grand embarras, d'un doute accablant.
Il s'approcha de l'oiseau américain et lui fit mille avances aimables, comme s'il voulait se rendre favorable cet ami de la maison. Un soupirant est crédule, superstitieux, poltron même bien souvent. Combien en voyonsnous qui font la cour au petit chien du logis, chez leur belle, et qui se laissent mordre les
LES CHARMILLES DE TRIANON. il
doigts plutôt que de taper le hargneux épagneul si peu sympathique à leurs sentiments! M. de Launay eût volontiers accepté des coups de bec de la perruche d'Henriette, mais la perruche, à moitié endormie sur son perchoir, ouvrait un œil qu'elle refermait aussitôt, allongeait une patte, puis l'autre ; frissonnait un peu et se replongeait dans sa somnolence, peut-être même dans ses rêves de forêts vierges et de savanes fleuries.
Arthur comprit qu'il était plus digne , et plus commode aussi, d'attendre dans un fauteuil. Il s'assit, cherchant toujours dans sa logique aux abois et dans son imagination en feu un moyen mixte de n'être ni martyr ni dénonciateur.
Une question se présente, et comme elle intéresse la loyauté de M. de Launay, nous sommes obligé d'y répondre. Arthur, avant de partir de Versailles, en acceptant la mission amicale de porter une lettre des plus importantes à Bœhmer, avait-il prévenu M. de Bellegarde qu'il était dans l'intention de rendre visite à Henriette de Valency ?
Eh bien , non. M. de Launay n'avait pas soufflé mot au sujet de son projet de visite;
M. de Launay avait éloigné même toute conversation relative à mademoiselle de Valency dans l'intervalle d'une heure qu'il lui avait été permis de passer auprès de son ami. Donc, Arthur de Launay, lieutenant aux gardes françaises , manquait-il à la loyauté en cette occasion?
Eh bien, non, répondrons-nous encore.
Pourquoi? Le voici. De deux choses l'une, s'était dit Arthur, ou mademoiselle de Valency aime M. de Bellegarde ou elle ne l'aime pas. Dans le premier cas, je saurai me taire et .souffrir. Dans le second cas, je me tairai également, mais je chercherai à plaire. Dans l'un et l'autre cas enfin , à mon retour de Paris, j'irai porter des nouvelles delà charmante personne au pauvre prisonnier, ce qui sera pour lui une surprise, une distraction, une joie.
Tel était le beau raisonnement que s'était fait M. de Launay en partant de Versailles, et telles étaient les résolutions qu'il prenait héroïquement dans le salon du rez-dechaussée , chez Henriette de Valency. Mais une note désagréable troublait de temps en emps l'harmonie de ses pensées et la séré-
oilé de ses sentiments : ce malheureux domestique avait dit : « Mademoiselle est bien occupée en ce moment. »
— En ce moment! répétait à part lui M. de Launay, et il est près de dix heures du soir ? Si elle écrit à M. de Bellegarde , ma visite n'est pas une importunité pour elle. Si elle est en tête-à-téte avec quelqu'un... (et cette idée lui donnait le frisson ) elle ne peut avoir la témérité de me recevoir, moi, l'ami du marquis. Très - occupée ! mais à quoi donc? les femmes ont de singuliers moyens de nous tourmenter ! par l'arrangement de certains mots, elles donnent à une phrase un vague désespérant, une incertitude, une ambiguïté insoutenables. Ah ! les ravissantes et perverses créatures!... Mais non, je suis fou... Je suis bien autre chose et bien plus à plaindre... je suis amoureux! et pourtant je n'ai vu qu'une fois cette femme 1 . . . S'éprendre à première vue , moi , un sage ! comme dit Bœhmer. Mais les minutes passent. L'occupation de mademoiselle de Valency est bien sérieuse... ou bien douce ! Ah! déjà de la jalousie, grand Dieu! des soupçons injurieux , juste ciel ! mais je suis perdu !...
Jl en était là de ses réflexions, assez fîé- \reuses, comme on le voit, lorsque le tintement d'une sonnette se fit entendre. Bientôt un laquais portant deux flambeaux se montra dans l'escalier. M. de Launay avait laissé les portes ouvertes , et du fauteuil où il était assis, dans le salon, il pouvait distinguer ce qui se passait au vestibule de la maison. Le laquais attendait quelqu'un pour éclairer, bien qu'une grosse lanterne fût allumée, appendue au milieu de la cage de l'escalier. Arthur distingua la voix harmonieuse d'Henriette, ce son de voix clair et doux à la fois. A qui parlait-elle? à une femme... M. de Launay respira à pleine poitrine.
— Oui, madame, disait Henriette, c'est convenu, vos explications me paraissent satisfaisantes. Adieu , madame ; tout cela me paraît parfaitement loyal.
— Adieu , mademoiselle, reprenait une voix inconnue, mais d'un timbre faux, d'un accent équivoque. A bientôt, et rappelezvous bien toutes nos conventions.
— Je ferai de mon mieux, madame.
— Adieu, ma belle demoiselle. Tout ira à merveille, si vous le voulez.
Henriette, arrivée sous le vestibule, salua la femme étrangère dont M. de Launay ne put distinguer que la mante noire qui devait être un point d'Alençon fort à la mode alors, et la coiffure haute , poudrée et à aigrette , coiffure en usage dans la belle compagnie. Un carrosse entra dans la cour et sortit presque immédiatement.
Mademoiselle de Valency , belle , grande , parée avec une adorable simplicité, entrait au salon , répandant autour d'elle un enivrant parfum qui monta à la tête de l'aventureux officier aux gardes françaises.
— Comment! monsieur, dH-elle, c'est vous ! que vous êtes aimable de m'apporter des nouvelles de M. de Bellegarde.
M. de Launay s'inclina, de l'air le plus courtois; il prit la belle Henriette par la main et la conduisit au canapé. Lui-même, assis sur un fauteuil, vis-à-vis d'elle, le chapeau à la main et l'épée au côté, chercha à donner à sa visite le prétexte le plus plausible.
— De toutes manières , reprit Henriette avec son sourire de reine, vous êtes le bienvenu. Voyons , racontez-moi donc ces terri-
bles affaires de Versailles. Vous êtes donc toujours de bien mauvaises têtes ; vous voulez donc faire une guerre d'extermination aux compagnies de la maison militaire du roi? J'écoute, M. de Launay.
0oua les eharniilles de Trianon.
M. de Launay était entré chez mademoiselle de Valency , très-épris de cette belle personne; il sortit de chez elle, la tète en délire et le cœur battant la campagne.
Henriette avait-elle deviné la passion naissante d'Arthur pour elle? Il serait difficile de l'affirmer et imprudent de le nier. Ce qu'il y eut de certain, c'est qu'elle fut d'une amabilité charmante pour le plus galant des officiers , tout en se montrant la personne du monde la plus aimante pour Henri de Bellegarde. Quoi de plus mystérieux, de plus in-
compréhensible que l'esprit d'une femme quand elle le veut ainsi? Rien, si ce n'est son cœur.
A quelques jours de là, on vint annoncer au marquis que le roi, cédant à une auguste demande, avait ordonné à M. l'aide -major commandant la ¥ compagnie des gardes françaises que les arrêts de M. de Bellegarde seraient levés après quarante-huit heures. Henri sauta de joie et se jeta au cou de M. de Launay.
— Dans deux jours ! s'écria-t-il, dans deux jours, il me sera permis de la revoir !
— Qui donc ? demanda Arthur.
— Eh! qui, dites- vous? elle d'abord.,.
Henriette après.
— Ainsi, mon cher marquis, reprit de Launay, vous commencez toujours par le modèle...
— N'est-ce pas dans l'ordre , ami ? Le divin modèle n'a-t-il pas droit au premier hommage? La belle copie doit -elle s'en fâcher?
— J'ignore, reprit le loyal de Launay, ce que mademoiselle de Valency penserait de cela et comment elle accepterait le second
rang dans votre cœur; ce que je sais bien, c'est que la douce et belle personne vous aime sincèrement.
— Mon Dieu ! et moi aussi je l'aime, dit le marquis, mais par réaction, cela est vrai : elle est la planète de mon soleil.
— Elle croit être pour vous l'étoile fixe, ajouta l'honnête de Launay. Marquis, tenez, pardonnez à ma franchise, je ne puis me défendre d'une très -grande sympathie pour elle... Vous la trompez.
— Non, monsieur, dit Henri.
— Comment cela ? demanda son compagnon avec une vive émotion, comme s'il espérait.
— Comment? c'est très-facile à expliquer. Je continuerai ma comparaison astronomi-
. que. Une planète n'a de lumière que par le soleil : si nous admirons et nous aimons notre globe, c'est par la vie qu'il reçoit de l'astre solaire. Ces deux amours se confondent en nous si bien, que rien ne peut les séparer. Terre et soleil ne sont pour nous que le même univers. Ainsi j'aime Henriette en adorant la beauté de la souveraine. Je suis clair.
— Comme le jour, dit M. de Launay, mais comme lui impénétrable dans son principe. Revenons à la terre. Vous sortirez d'ici dans quarante -huit heures. Je crois, mon cher marquis, que vous devez vous attendre à un cartel sérieux. Les gardes du corps ont juré de venger la mort de leurs deux camarades ; rien ne peut leur ôter de la tête que nous les avons fait sabrer par nos sous-officiers.
— Ils nous supposent donc d'une grande lâcheté !
— Ou ils feignent de nous croire tels. C'est une guerre déclarée.
— Nous la soutiendrons, mon ami.
— Comptez sur moi et sur vos camarades. En attendant, il faut éclairer l'esprit du roi et nous justifier aux yeux de la reine. Leurs Majestés ont trop de préventions contre les gardes françaises... et pourtant Dieu connaît le fond des cœurs...
— Ah ! si ma belle souveraine lisait dans le mien ! s'écria M. de Bellegarde.
— A propos, ajouta de Launay, on dit que le prince de Rohan, votre oncle, rentre en grâce.
— Il en serait bien temps , reprit Henri.
Voilà plus de deux ans que la reine ne lui a adressé la parole. Pauvre cardinal !
— Serait-il vrai , marquis , que Son Éminence eût au fond de l'âme...?
— Dieu seul voit le fond des cœurs, M. de Launay, vous l'avez dit vous-même. Dans tous les cas, j'aime encore mieux ma position que la sienne.
— Pauvre cardinal ! répéta à son tour Arthur.
Le jour baissait, M. de Launay quitta le prisonnier pour se rendre à l'ordre du soir. Il devait prendre le service de Trianon à l'entrée de la nuit. Le marquis soupira en serrant la main de son excellent camarade.
Il était environ huit heures du soir, M. de Launay et ses grenadiers avaient relevé la garde aux deux Trianons. Ne sachant trop comment charmer ses loisirs , le lieutenant se promenait au clair de lune dans les allées et les contre- allées qui avoisinaient la demeure royale. Arthur rêvait beaucoup à Henriette comme tout homme de cœur qui a mis son amour au secret. A ses yeux mademoiselle de Valency était une victime. Il prévoyait pour elle la plus amère des déceptions, et il se
voyait dans l'impossibilité de l'éclairer. Quant à M. de Bellegarde , il devenait un être inexplicable pour Arthur. La comparaison du soleil et de la planète l'avait fort peu éclairé au sujet de la passion d'Henri. M. de Launay se sentait secrètement entraîné vers cette opinion que le marquis agissait envers une charmante femme avec la dernière déloyauté. N'avait-il pas lui-même une passion contrariée , à la veille d'être malheureuse? et dans cet état de cœur n'accuse-t-on pas l'univers entier? n'éprouve -t- on pas un irritant besoin de se plaindre de tout le monde, et Dieu lui-même est -il à l'abri de nos folles accusations? Le lieutenant aux gardes, ce soir -là, aurait donné sa vie pour rien, et malheur à celui qui fût venu lui chercher querelle.
Tout en causant ainsi avec son chagrin , Arthur s'éloignait des bâtiments de Trianon et se trouva, sans y songer, à un carrefour solitaire du parc nommé les Charmilles. C'était une sorte de labyrinthe de verdure. La futaie était très-élevée dans ce massif, et de grandes charmilles, fortes et épaisses comme des murailles , bordaient ou plutôt encaissaient en les suivant les sentiers tortueux. M. de Lau-
nay s'arrêta , ne voulant pas s'engager dans ce mystérieux bocage , ne sachant trop comment il en sortirait. Mais un léger bruit vint frapper son oreille, et bientôt il vit deux femmes se glisser dans l'ombre. Arthur, dont la curiosité était fort éveillée dans ce momentlà, se blottit derrière le tronc mousseux d'un hêtre et resta en observation. Presque en même temps arrivait du côté opposé une forme humaine d'assez haute taille, et dont l'ampleur annonçait un personnage qui devait avoir dépassé l'âge de la première jeunesse. M. de Launay ne put distinguer les traits de l'inconnu, bien que le clair de lune fût très-brillant, mais il remarqua parfaitement que le nouveau venu portail un redingote de couleur sombre et qu'il avait le chapeau sous le bras. Le personnage en question entra dans le massif et s'arrêta précisément dans la petite allée sombre qui n'était séparée du gros arbre, servant d'observation à Arthur, que par l'épaisseur d'une large et haute charmille.
L'inconnu allait et venait dans la petite allée, s'arrêtant souvent et laissant échapper quelques soupirs. Le sable craquait sous ses
pieds , ce qui paraissait le contrarier , car il allégeait le pas de son mieux , marchant sur la pointe du pied et très -près de la charmille. Trois ou quatre minutes s'écoulèrent, fort longues sans doute pour celui qui attendait et pour M. de Launay qui se trouvait là, malgré lui, en flagrant délit d'espionnage. Enfin le frôlement d'une robe se fit entendre. Une femme , seule cette fois , entra dans le massif, et fit quelques pas dans l'allée où se trouvait l'inconnu. En le voyant, sans doute, elle se sentit vivement émue, car elle s'arrêta. Le personnage mystérieux s'approcha d'elle, mais d'un pas si mesuré et d'une façon si respectueuse, que le frisson gagna le lieutenant aux gardes , dont l'œil ardent voyait tout, et dont l'oreille pouvait tout entendre. L'inconnu salua deux fois et très -bas la femme qu'il avait attendue. Celle-ci inclina légèrement la tète et fit un pas en avant comme pour rassurer le personnage fort intimidé. Ce premier pas fait, elle se mita marcher décidément dans l'allée, mais lentement, en compagnie de l'inconnu, qui se tenait toujours un peu en arrière , comme s'il n'avait pas le droit de marcher de front. Or, M. de
Launay , parfaitement placé, entendit le dialogue suivant , bien qu'il eût lieu à voix couverte, les promeneurs ne faisant jamais plus de trente pas sans revenir sur leurs traces.
— Madame, mon émotion est extrême...
elle prouve un profond respect pour votre personne... un dévouement sans bornes.
— Remettez-vous, monsieur. Vous avez à médire?...
— Que ce moment est le plus beau, le plus beureux de ma vie, puisqu'il m'est permis de croire que vous daignez ne plus me voir avec colère.
— J'avais... je croyais beaucoup avoir à me plaindre, monsieur.
— On n'a cessé de me calomnier aux yeux de la plus auguste et de la plus noble des femmes... les mécbants !
Et comme le personnage dans le lyrisme de son indignation élevait un peu la voix, la femme se hâta de l'interrompre.
— Laissons le passé , monsieur. Aujourd'hui je suis contente de vous ', continuez
* Tous les mémoires sur l'affaire du collier. 2 5
à me servir avec zèle. Je saurai reconnaître \otre dévouement.
— Madame ! madame ! toute mon existence vous est consacrée, et dès ce moment...
L'inconnu mit un genou en terre, et prenant la belle main , qu'on ne chercha point à retirer , il la porta à ses lèvres avec une vivacité que le respect vint bien vile tempérer.
— Ah ! mon Dieu ! dit aussitôt la femme en tournant la tête subitement, j'entends venir... retirez-vous... Adieu, monsieur. Voilà madame et la comtesse d'Artois qui viennent me rejoindre. Tenez, monsieur, prenez celte boîte. C'est un gage de réconciliation. Vous y trouverez un papier contenant mes instructions.
Se relevant aussitôt, le personnage se glissa dans un étroit passage qui fendait en deux la charmille; il eflleura presque, en se dérobant, la basque de l'habit de M. de Launay, blotti contre le hêtre, et gagnant rapidement une contre- allée il disparut bientôt dans l'obscurité du bois. Le lieulenant aux gardes françaises vcnail de reconnaître le
cardinal , le prince Louis de Rolian , l'oncle Rohan de M. de Bellegarde.
Quant à la mystérieuse femme devant laquelle setait prosterné un si grand dignitaire, il fut aisé à M. de Launay de la deviner. D'ailleurs, ô terrible surprise ! n'avait-il pas distingué dans un pâle rayon ce profil impérial, cette grâce douce et majestueuse qui distinguait la plus belle d'entre les descendantes de la maison de Hapsbourg? Et puis comme preuve suprême, irrécusable, celte voix d'un accent si harmonique n'avait-elle pas vibré jusqu'au fond du cœur du lieutenant aux gardes ?
L'apparition s'étaif. éloignée. M. de Launay, qu'un tremblement nerveux avait gagtié, quitta sa retraite et chercha par un détour à revenir au poste des gardes sans être remarqué. Ce malheureux clair de lune était si éclatant ce soir- là ! Arthur hâtait le pas , lorsque en doublant l'angle d'une allée large et droite , il crut revoir la femme du rendezvous qui s'acheminait à pas précipités vers les grilles donnant sur les avenues du parc de Versailles. Cette direction opposée à celle d€ Trianon fît naître d'incroyables soupçons
64 LES CHARMILLES DE TRIANOrf.
dans l'esprit du brave lieutenant. Il reconnut que la femme qui fuyait était accompagnée d'une autre personne vêtue d'une sorte de domino noir, dont les reflets de satin s'argentaient au clair de lune. Cette conversation interrompue si brusquement , et pour une cause imaginaire; ce déguisement, cette fuite précipitée, tout cela parut suspect à Arthur. L'indignation le saisit, la colère lui monta à la gorge, et le voilà qui se mit à la poursuite des deux femmes qui cherchaient à se dérober et à dépasser les grilles du parc royal des Trianons.
M. de Launay était jeune et d'une agilité incomparable ; il prit une allée latérale et courut , sans être remarqué , de manière à dépasser les deux femmes qui avaient sur lui une grande avance et qui marchaient trèsvile. Se montrant à elles tout à coup et les prenant en face, il leur barra le passage.
— Qui êtes-vous? dit-il, et d'où venezvous?
La plus grande et la plus jeune, sans doute, se voilait le visage avec le capuchon de sa mante , qu'elle avait subitement relevé sur sa tête. Sa compagne, vêtue d'un do-
mino de satin noir, répondit sans hésiter :
— Laissez -nous passer, monsieur. Nous revenons de chez la reine.
— Vous mentez ! dit le lieutenant. Je vous ai suivies, je sais d'où vous venez.
— Alors, monsieur, pourquoi le demandez-vous? répliqua la même femme avec une insultante ironie.
Or, cette femme-là paraissait âgée de quarante ans environ; elle avait une certaine distinction dans les traits et dans les manières. Son aisance, sa parfaite impassibilité faillirent imposer à M. de Launay. Cependant irrité du soin que mettait la compagne du domino noir à se cacher, le lieutenant tint bon, et s'adressant à celle-ci :
— Vous vous cachez , dit-il; je dois vous arrêter jusqu'à nouveaux renseignements. Je suis l'officier de garde au poste des jardins.
— Ah ! monsieur, répliqua toujours la plus âgée, que vous êtes peu courtois ! Arrêter des femmes de qualité qui reviennent de chez Sa Majesté...
— Votre costume , madame, dit l'officier, indique une intention de n'être pas reconnue. On ne se rend pas chez la reine en domino.
— J'ai mes raisons pour cela , monsieur.
— Et j'ai les miennes, madame, pour vous arrêter.
Saisissant alors le bras de la personne qui se cachait sous sa mante, M. de .Launay intima à la duègne l'ordre de le suivre.
— Je vois, monsieur, que vous choisissez avec discernement, reprit celle-ci avec un affreux sourire de méchanceté. Vous abusez de votre position comme officier de service pour chercher à enlever brutalement une jeune personne de haut rang confiée à mes soins!... La reine sera instruite de cela, monsieur. J'ai du crédit auprès de Sa Majesté.
— Vous ? dit l'officier en haussant les épaules.
— M^i, monsieur.
— Allons, madame, répondit Arthur, vous n'êtes qu'une intrigante...
— Vous êtes un insolent ! répondit la grosse voix d'un homme qui sortit tout à coup d'un taillis voisin.
Cet homme était grand, robuste et armé d'un couteau de chasse dont il fit briller fa lame aux rayons de la lune. Presque immé-
LES CHARMILLES DE TttlANON. 67
diatement parut un second personnage armé comme le premier.
— Ah! ail! dit M. de Launay en tirant i'épée, c'est une bande de voleurs...
Et SaAs lâcher un moment la jeune femme dont il tenait le bras de la main gauche , il se mit en garde, prêt à bien recevoir ses deux adversaires. Le poste était loin et hors de la portée de la voix. Les deux inconnus parurent délibérer un moment s'ils attaqueraient ou non l'officier aux gardes dont l'attitude ferme les surprenait beaucoup. M. de Launay cherchait à les reconnaître , mais ces deux hommes s'étaient grimé le visage. Cependant , aux quelques mots qu'avait dits l'un d'eux en l'abordant, le lieutenant crut se rappeler le timbre et l'accent de cette voix.
— Eh bien, dit-il, vous ne cherchez pas à m'enlever ma prisonnière ? Vous êtes deux lâches !
Lâches, certainement, mais prudents comme deux renards qui, ayant une belle proie en vue , rusent et temporisent. M. de Launay vit avec surprise la femme au domino noir abandonner sa compagne et s'enfuir à toutes jambes escortée de ses deux es-
tafiers. Bientôt il distingua une voiture dans l'éloignemcnt et qui s'approchait de la grille. Les deux inconnus et le domino se jetèrent dans le carrosse qui partit à fond de train, suivant la route de Versailles pour regagner probablement la ville de Paris , ce grand refuge de tant de chevaliers et tant de chevalières d'industrie.
Resté seul dans l'avenue au milieu de la nuit, avec sa charmante prisonnière, M. de Launay sentit sa colère s'éteindre par degrés. Il était pour lui de la dernière importance de connaître celle qu'il avait arrêtée comme suspecte. Il lâcha le bras délicat qu'il avait peut-être serré avec trop de rudesse, et voulant réparer un peu son emportement (M. de Launay était poli envers tout le monde), il offrit ses excuses à l'inconnue en termes trèsconvenables, mais avec un trouble qu'il était impossible de méconnaître.
— Madame, ajouta-l-il, je vous en supplie, veuillez me dire votre nom et découvrir votre visage. Je ferai de mon mieux pour concilier mon devoir avec la protection que l'on doit à unejemme... qui , je l'espère, est digne d'égards.
Alors se plaçant en face des rayons de ia lune, la jeune feninic rejeta en arrière son capuchon de soie , et M. de Launay poussa un cri déchirant.
Il venait de reconnaître Henriette de Valency.
Le lendemain de ce jour, vers les quatre heures de l'après-midi, deux hommes attendaient, dans une grande anxiété, près des murs du cimetière Saint-Louis, à Versailles, qu'une femme, leur complice, vînt les retrouver et leur rendît compte d'une négociation secrète. L'un était M. de Villette et l'autre le comte de Lamotte, que le lecteur a sans doute reconnus dans les deux estafiers qui avaient favorisé l'évasion du domino noir. Celle qu'ils attendaient était madame de Lamotte, la descendante des Valois et le domino même qui , la veille, à Trianon, était sorti si heureusement d'une intrigue si audacieuse.
— Que diable doit avoir fait l'ofTicier aux gardes de la demoiselle? demanda Villette.
— Qu'importe ! répondit le comte , elle a joué son rôle. L'actrice , rentrée chez elle , n'est plus rien aux yeux du public.
—• Oui, mais si elle parlait, ajouta Villette.
70 LES CHARiMH.LES DE TRIANON.
— Vous êtes trop spirîtuc], monsieur, reprenait le comte, pour \ous fourrer dans la tête qu'une femme compromise et qui n'a joué la ruse que pour venir à bout de ses fins et épouser un marquis qu'elle aime , puisse articuler un seul mot au sujet de l'intrigue dans laquelle elle a trempé ses jolis doigts. Si la demoiselle Henriette de Valency était sans fortune, sans distinction, si elle avait secondé ma femme pour de l'argent, on pourrait la faire parler, la séduire, l'intimider. Mais son but unique a été de déterminer le cardinal de forcer son neveu à l'épouser, elle Henriette. Le billet enfermé dans la boîte donnée au cardinal contient , entre autres choses, vous le savez bien vous, l'injonction de conclure ce mariage... Le cardirwl n'aura garde de vouloir déplaire à la reine , en ce moment. Henriette a des chances pour devenir marquise. Donc, je vous le répète, elle gardera le plus profond secret sur notre parade des charmilles.
— Mais l'officier aux gardes qui l'a arrêtée?
— Eh bien, reprenait Lamotte, il aura touché ses honoraires, c'est-à-dire qu'il aura déposé mille baisers tendres sur les mains
de la belle Henriette; celle-ci , fine et prévoyante, se sera fait ramener à Versailles par le bel Aldndor, et elle aura gagné Paris une heure après. L'officier, en revenant au poste, aura fait de l'héroïsme et raconté à ses vieilles bétes de grenadiers comme quoi il avait été surpris par des voleurs.
— Allons, allons, disait ViUetle, vous arrangez les choses comme dans un roman.
— Je fais de l'histoire , monsieur. Mais voici, je crois, notre providence...
Une femme arrivait, en effet, par une allée déserte. C'était madame de Lamotte. Elle était pâle... une émotion extrême rendait sa marche incertaine...
— Tout est perdu ! dit Villette, elle n'a pas les diamants !
— Allons donc, oiseau de mauvais augure! répliqua Lamotte qui connaissait mieux que personne la descendante des Valois.
Les deux compagnons coururent au-devant d'elle.
— Eh bien ? dit le comte.
— Eh bien, mon ami!... voici...
Elle ne put articuler un mot de plus en ce moment , mais elle sortit de dessous sa
mante le grand et bel écrin que ces messieurs reconnurent parfaitement, pour l'avoir vu et admiré chez Bœhmer.
— Ah ! c'est du génie 1 dit Villette. Comment ce royal collier est-il donc arrivé sans encombre du magasin du joaillier sous les murs de ce cimetière ?
— Taisez -vous donc, corneille ou corbeau ! répliqua Lamotte en s'emparant de l'étui dont le poids le fît sourire de joie et d'orgueil.
— Mes amis , dit d'une voix saccadée la dame Lamotte, en deux mots, voici la chose : le cardinal, ravi, fasciné, transporté de son rendez-vous d'hier soir, a fait mander chez lui, ce matin, Bœhmer, qui est arrivé à Versailles avec le collier. Il l'a remis au cardinal; le cardinal lui a compté cent mille écus en or, que, grâce à mes soins, le financier Saint- James lui avait prêtés. Plus, il lui a souscrit des billets pour le reste de la somme. Bœhmer est reparti pour Paris , ivre de joie. Je me suis rendue chez le prince de Rohan. Le cardinal m'a baisé les mains... oui, messieurs ! puis , après avoir relu le billet de la reine, celui de la boite, qui le priait de me
remettre le collier pour Sa Majesté, il me l'a... livré!
— Et le voici, dit Lamotte. Allons, fouette postillon ! la chaise de poste nous attend. Nous serons à Calais demain soir et à Londres après demain. Madame, ajouta-t-il en la saluant avec admiration et tendresse , nous sommes vos dévoués serviteurs et vous nous retrouverez à l'hôtel de Lancastre, que vous connaissez fort bien, en la Cité de Londres.
— Adieu, mes amis, et bon voyage! vous emportez les plus beaux diamants de l'Europe.
On se sépara après de rapides serrements de mains. Une demi-heure après, la descendante des Valois partait pour Paris.
liC petit salon du roi.
Le 15 août de l'année 1786, de grand matin, les cloches de toutes les paroisses de Versailles carillonnèrent à toute volée, «n l'honneur de la grande et joyeuse fêle de l'Assomption. Ce jour-là aussi était pour la cour de France une fête particulière ; à pareil anniversaire, on renouvelait, tous les ans, à la chapelle du château royal, la solennité du vœu de Louis XI H.
A la grande aumônerie tout le monde était sur pied dès 1 auhe du jour. M. le cardinal de Rohan devait officier avec toutes les pompes du pontificat. Le prince venait d'expé-
dier quelques lettres importantes, et il était encore dans son cabinet en compagnie de son grand vicaire, M. l'abbé Georget, et du baron de Planta , un de ses amis , lorsque l'huissier vint prévenir Son Éminence de l'arrivée du marquis de Bellegarde.
— Mon neveu! dit le prince de Rohan, certainement, qu'il entre. On a levé les arrêts pour lui hier soir. Je lui sais gré de son empressement à venir me voir.
Henri de Bellegarde entra et alla se jeter dans les bras du bon cardinal qui le reçut avec attendrissement.
— Eh bien, lui dit-il, vous voilà libre... et bien décidé à être sage, n'est-ce pas ?
— Sage! oui, mon oncle, je le serai, car j'espère qu'on le sera envers moi. Mais , M. le cardinal , ajouta-t-il , je vous trouve aujourd'hui un air de bonheur qui me ravit de plaisir.
— Mon ami, j'ai sujet d'être content. Mes ennemis, grâce à Dieu, ne peuvent plus me nuire... j'ai tout pardonné, ajouta Son Éminence avec beaucoup de noblesse.
— Et moi, dit Henri, je chercherai à oublier.
— Il faut pardonner, Henri, dit le cardinal.
— Donnez -moi donc un peu de vos trésors de charité , monseigneur ! répliqua le marquis.
Son Éminencc avait quelques confidences à faire à M. de Bcllegarde. Elle congédia amicalement le baron de Planta et l'abbé Georget; quand ils furent seuls, l'oncle et le neveu se prirent les mains encore et se regardèrent en souriant.
— Mon ami , dit M. de Rohan, j'ai à vous parler sérieusement; nous avons peu de temps aujourd'hui. Il est déjà six heures du malin, et je dois me rendra à neuf heures à la chapelle, c'est jour de grande solennité... Vous assisterez, si cela vous est agréable, à ma toilette... Oh l nous serons très-brillant!
— Monseigneur, reprit Henri, je dois moimême prendre le service dans la matinée; c'est une galanterie de M. l'aide-major, marquis d'Agoult ; le lendemain de ma sortie des arrêts , il m'a désigné pour le poste du château, voulant que le roi puisse me parler; vous me voyez, pour cela, en grande tenue.
— En effet, dit le cardinal, vous êtes très- 2 6
beau , riuiiibrme vous va à ravir. Mais il s'agit d'autre chose , voici en deux mots ce que j'ai à \ous dire, sauf à en reparler plus tard ; asseyez-vous.
M. de Bellegarde prit un fauteuil près de la table sur laquelle étincelaient quelques ornements pontificaux. Le prince de Rohan resta debout, ayant à la main des papiers qu'il déposait , un par un , sur une étagère près de la cheminée.
— Parlez, M. le cardinal, dit Henri, vous me donnerez la moitié de votre esprit, l'autre moitié restera aux grandes affaires de la grande aumônerie, à ce que je vois : César dictait à quatre secrétaires en même temps.
— Fort bien ! reprit Son Éminence en continuant à classer ses papiers. Voici : il y a par le monde une personne charmante à laquelle vous vous intéressez vivement et dont l'intérêt pour vous n'est pas moins sincère, ardent même. Je me sers du mot intéréty monsieur, comme expression très-affaiblie d'un autre sentiment.
— Oui, monseigneur, dit Henri; nous sommes ici à la grande aumônerie.
— C'est cela. Or, cette personne est de
bonne maison, à ce qu'il parait; elle a les meilleurs sentiments; elle s'est attachée à vous aveuglément... Elle est digne d'une honorable position... Me comprenez-vous?
— Parfaitement, M. le cardinal, dit Henri. Mais comment savez-vous... ?
— C'est mon secret. Or , cette personne m'est recommandée très-vivement.
— Par qui, monseigneur?
— C'est encore mon secret. Voyons, mon cher Henri , mettez la main sur votre conscience : ne devez-vous pas en homme d'honneur songer à légitimer...?
— Un mariage, monseigneur! dit M. de Bellegardc avec saisissement. Mais... c'est impossible !
— Ne dites pas cela, Henri, reprit le cardinal. H est toujours possible d'être honnête homme. Je prendrai des renseignements positifs sur la personne en question et nous verrons.
M. de Bellegarde baissa la tête , sérieusement préoccupé.
— Vous devenez triste , Henri , reprit le cardinal. Oh ! je ne veux pas qu'il en soit ainsi aujourd'hui. C'est un beau jour pour
VOUS, pour moi, pour tout le monde. Allons, allons, mon cher enfant, de la joie, s'il vous plaît. Vous êtes désigné pour un poste d'honneur; vous vous rendrez dans la grande galerie à l'heure de la réception. Je vous présenterai moi-même au roi... Sa Majesté vous parlera... N'êtes- vous pas très-heureux?
— Enchanté, monseigneur! dit Henri en soupirant.
■— Eh! oui, certainement, reprit le bon prince de Rohan , les choses humaines sont ainsi : bonheur et tristesse ; alternative douce et cruelle ! Allons , voyons donc , mon cher lieutenant aux gardes françaises , vous rentrez en grâce aujourd'hui, et j'y suis rentré moi-même depuis deux jours.
M. de Bellegarde releva subitement la tête à ces paroles ; il remarqua avec surprise l'expression de joie triomphante qui éclairait le front du prince de Rohan.
— Depuis deux jours, monseigneur! reprit Henri. Eh! qu'est-il donc arrivé?
— Rien , rien, dit M. de Rohan. Je suis content, ne m'en demandez pas davantage.
En ce moment, la porte du grand cabinet s'ouvrit à deux battants, et l'huissier pro-
nonça ces paroles qui suffisaient seules pour être introduit :
— De la part du roi !
Un gentilhomme de la chambre de Sa Majesté parut sur le seuil, en grand costume, et s'avança vers M. le cardinal , après l'avoir salué deux fois. M. de Bellegarde s'était levé, comme frappé d'un coup électrique. Il céda le passage au gentilhomme qui, s'approchant du prince de Rohan , lui dit avec un calme officiel :
— Le roi m'a ordonné d'inviter M. le cardinal, prince de Rohan, à se rendre à neuf heures moins un quart dans le cabinet de Sa Majesté.
Sans prononcer un mot de plus, M. le gentilhomme de la chambre salua et allait se retirer, lorsque le cardinal fit quelques pas pour l'accompagner jusqu'au milieu de l'appartement; là il s'inclina et répondit :
— Je me rendrai aux ordres du roi.
Le gentilhomme sortit; les deux battants de la porte se refermèrent , et le cardinal, frappé d'étonnement, se retourna vers le marquis de Bellegarde dont la surprise était extrême aussi. Une vague inquiétude était
venue assombrir le beau visage de M. de Rohan. Henri avait, à part lui, des pressentiments singulièrement tristes. Rompant tout à coup le silence :
— Qu'est-ce que cela, monseigneur? dit-il.
— J'ignore..., répondit le prince en regagnant le côté du cabinet où il classait ses papiers. J'étais au cercle du roi. Sa Majesté fut pour moi d'une extrême bonté, cependant je crois avoir remarqué chez elle une assez vive préoccupation en m'adressant la parole.
— M. le cardinal, reprit Henri de Bellegarde, vous avez beaucoup d'ennemis.
— Hs me font bien de l'honneur de me haïr! répondit le cardinal ; quant à moi, je les connais trop bien pour leur rendre la pareille.
— Les connaissez-vous tous, monsieur?
— Hélas! non, dit M. de Rohan en jetant les yeux sur le crucifix posé sur la table , mais Dieu m'aidera... les calomnies cesseront.
Le marquis le vit prendre une sonnette d'argent pour appeler ses gens. H était temps de songer à la toilette de monseigneur. Un
LES CHARMILLES DE TRL\iNON. 83
valet de chambre entra. Henri prit congé du prince en le priant de l'informer de tout ce qui pourrait survenir, heur ou malheur.
— Heur ou malheur ! répéta le cardinal, oui, mon ami, vous saurez tout. Adieu, rendez-vous au poste qui vous est confié.
— Au grand vestibule du rez-de-chaussée, près de l'escalier d'honneur, reprit M. de Bellegarde; je serai là avec mes grenadiers.
n sortit, laissant le cardinal de Rohan aux mains de ses gens qui allaient le revêtir de ses habits pontificaux; l'audience du roi ne devait précéder la messe solennelle que de quelques instants.
Huit heures et demie sonnaient à la grande horloge. MM. les gardes du corps, réunis dans leur salle, répondirent à l'appel du major qui désignait à chacun le poste qu'il devait occupera la chapelle pendant la messe du roi. Un gentilhomme de la chambre attendait dans le grand vestibule, attenant au salon des gardes , l'arrivée du grand aumônier pour l'introduire aux appartements de Sa Majesté. Des bruits étranges circulaient parmi les officiers et les dignitaires de la cour qui arrivaient successivement, tous
en grand costume. Enfin, parut un huissier à chaîne d'or précédant Son Éminence.
M. le cardinal de Rohan était revêtu de la rohe rouge et de l'hermine des princes de l'Eglise. Le cordon bleu en sautoir descendait sur sa poitrine , soutenant l'étincelante plaque de l'ordre des chevaliers du Saint- Esprit ; la croix archiépiscopale d'or ciselé se montrait au-dessus. Il avait à la main la barrette rouge. Un valet de chambre, portant l'habit noir et l'épée d'acier, soutenait la queue de la robe. M. de Rohan était certainement dans ce moment -là le plus majestueux prélat de la chrétienté. Quand il parut, les deux gardes du corps, placés en faction à la porte de la salle, le saluèrent du salut militaire; les deux autres gardes, debout et la carabine au bras , formaient la haie. Le gentilhomme de la chambre s'inclina devant Son Éminence et il la précéda , passant par les grands appartements pour se rendre au salon du conseil. Le prince de Rohan devait être introduit dans le petit salon du roi.
Là le battant doré de la porte s'ouvrit; M. le gentilhomme de la chambre s'arrêta,
cédant le pas au cardinal , et il dit à haute voix :
— Monseigneur le grand aumônier de France !
Deux personnes étaient seules dans ce joli salon vert dont l'ameublement était une merveille d'élégance et de bon goût, comme toutes les fantaisies coquettes de Louis XV. On remarquait, entre autres choses précieuses, la statuette équestre de Henri IV, en argent massif; ce chef-d'œuvre de ciselure qui depuis Louis XIV était conservé dans les petits appartements; statuette qui plus tard fut emportée dans l'exil comme un palladium par les descendants directs du grand roi.
Louis XVI se promenait d'un angle à l'autre du salon, les mains dans les poches, l'air soucieux. Il était vêtu d'un habit de soie gros bleu, bordé d'un filet d'or d'une admirable broderie. Le chapeau et l'épée étaient déposés sur un fauteuil. Au nom du cardinal, le roi s'arrêta au milieu du salon, faisant face à la porte d'entrée , et il jeta un coup d'œil inquiet sur le prince de Rohan. Celui-ci entra, seul, l'air majestueux, mais doux et soumis, saluant avec dignité, et attendant les
ordres de Sa Majesté avant de s'approcher d'elle.
— Venez , M. le cardinal , venez , dit le roi dont la figure s'éclaira tout à coup d'un rayon d'affabilité; approchez-vous.
Et comme Louis XVI se retournait pour aller à une petite table sur laquelle quelques papiers étaient déposés, M. de Rohan vit tout à coup près de la cheminée la plus belle, la plus triomphante des femmes, dans tout l'éclat d'une toilette de cérémonie. C'était la reine. Sa Majesté, paraissant fort occupée d'un rosier de Java placé dans une jardinière, ne daigna pas se retourner; elle touchait les unes après les autres les tiges des roses dont les reflets pourpre et nacarat absorbaient toute son attention. Le cardinal, immobile au milieu du salon, le regard baissé, mais le front haut, attendait tout événement.
— Voici , lui dit le roi avec une vivacité contenue, un papier que je vous invite à lire. Reconnaissez-vous cette écriture?
— C'est la mienne, sire, répondit le cardinal dont le visage se colora légèrement.
— Ah! fort bien, reprit le roi. Cette lettre est adressée à une femme très-suspecte,
que je ne nommerai pas ici. Celle lettre est écrite dans des termes affectueux qui prouvent une confiance illimitée en cette femme. Le cardinal ne répondit pas. Le roi reprit le papier et il en remit un autre au cardinal.
— Ceci, monsieur, dit-il d'un accent plus sec , est un placet du joaillier Bœlimer adressé à la reine. Bœhmer félicite la reine d'avoir acquis depuis peu de jours les plus beaux diamants de l'Europe. Il la remercie d'un à-compte de cent mille écus que la reine lui a fait remettre; il la supplie de ne pas l'oublier pour les quinze cent mille francs qui lui restent dus. Connaissez-vous cela ^ M. le cardinal? Quant à la reine, elle suppose que Bœhmer est devenu fou...
Le prince de Rohan voulut répondre; la parole expira sur ses lèvres.
— Enfin , dit le roi dont le visage s'enflammait par degrés, voici un billet saisi dans les papiers de la femme suspecte ; lisez-le.
Il le livra au cardinal qui, en le prenant d'une main tremblante, essaya de le lire. Le billet était adressé à la comtesse de Lamotte, et censé de l'écriture de la reine. Sa Majesté remerciait madame de Lamotte de ses soins ;
elle acceptait les offres de M. le cardinal de Rohan, qui se chargeait d'acheter en son nom le collier au joaillier Bœhmer, et parlait de sa vive reconnaissance pour le service que lui rendait le cardinal. Il était signé : Marie- Antoinette de France.
— Comment se fait-il, dit le roi en reprenant hrusquement le papier des mains de Son Éminence, qu'un prince de la maison de Rohan, et un grand aumônier, ait pu croire que la reine signait Marie- Antoinette de France? Personne n'ignore cependant que les reines ne signent que leurs noms de baptême. J'ai d'autres lettres de vous, monsieur; à Bœhmer, à la dame Lamotte. Vous avez trempé dans une intrigue, ou bien vous avez été dupe d'une odieuse trame ourdie par des faussaires. Expliquez-vous.
Le cardinal pâlissait à vue d'oeil , il s'appuya contre la table et répondit d'une voix altérée :
— Sire, je suis trop troublé pour pouvoir me justifier complètement. J'ai été victime d'une horrible intrigue. J'ai été fasciné... l'envie que j'avais de plaire à S, M. la reine m'a aveuglé... J'ai cru, je l'avoue...
Ici la voix s'éteignit. La reine, oubliant les roses de Java, s'était vivement retournée. Un sourire de dédain était sur ses lèvres ; dans ses yeux brillait un regard d'une telle colère, que M. de Roban en fut comme foudroyé. Et pourtant qu'elle était noble et belle, dans ce moment-là, la fille de Marie- Thérèse, la fîère archiduchesse de la maison d'Autriche, la souveraine de France!...
— Remettez-vous, M. le cardinal, dit le roi que la pitié venait de gagner. Je désire ne pas vous trouver coupable. Passez dans mon cabinet ; vous y aurez des plumes, du papier et de l'encre ; écrivez ce que vous avez à me dire.
Lui-même alors ouvrit la porte du cabinet voisin. Le cardinal revint un quart d'heure après. Il présenta au roi une feuille de papier qu'il avait remplie d'une écriture rapide.
Le roi lut des yeux la prétendue justification. Froissant ensuite le papier, il dit sèchement au prince de Rohan :
— Retirez-vous, monsieur.
Le cardinal, en traversant les grands appartements, semblait reprendre tout ce qui
lui avait manqué de courage dans le salon du roi. Sa démarche devenait plus assurée, et il levait la tête comme pour essayer d'une fierté héréditaire dans sa famille. Il était suivi par le haron de Breteuil. La cour entière regardait en silence passer le grand aumônier; une vive anxiété se montrait sur tous les visages. Arrivé à la salle des gardes du corps, Son Éminence ralentit le pas ; c'était un défi...
Ce fut alors que cet ordre terrible éclata comme un coup de tonnerre :
— Arrêtez M. le cardinal de Rohan !
L'ordre partait de la bouche de M. de Breteuil, qui l'appuya d'un geste impératif. Un frémissement général succéda au silence.
Trois gardes du corps s'avancèrent et firent escorte au grand aumônier pour le reconduire à son appartement. Le prince de Rohan marcha entre deux gardes ; le troisième le précédait ; tous trois ayant le mousquet au bras.
Une heure après, au rez-de-chaussée du bâtiment royal donnant sur la rue des Réservoirs, une porte s'ouvrit sous le vestibule qui menait à un escalier de service ; des gar-
des du corps réunis attendaient le cardinal. Le prince descendit cet escalier et s'arrêta pour donner le temps à un carrosse de s'avancer. Alors un brigadier des gardes du roi, s'adressant à un lieutenant aux gardes françaises qu'on avait mandé, lui dit ces paroles sévères :
— Monsieur, voici un ordre écrit du cabinet de Sa Majesté. Le roi vous ordonne d'escorter, en compagnie d'un garde du corps, M. le cardinal, prince de Rohan, et de l'écrouer à la prison de la Bastille. Vous monterez dans le carrosse avec M. d'Argentan.
Le grand aumônier passa du vestibule à la voiture très-résolûment ; le garde du corps, M. d'Argentan, le suivit, et celui qui monta après eux était le marquis de Bellegarde , officier aux gardes françaises, de service ce jour-là.
Henri, pâle, les yeux ardents, le cœur soulevé de rage, escortait son oncle jusqu'à la tour de la Bastille et il avait pour acolyte, dans cette terrible mission, son ennemi mortel à lui, le garde du corps avec qui il devait se couper la gorge.
Le carrosse partit au galop , sans escorte
à cheval, mais ayant deux exempts de la Heutenance de police en place du laquais. L'heiduque du prince voulut s'élancer derrière la voiture pour suivre son maître ; les exempts le repoussèrent brutalement.
M. de Rohan vit cela, et il fut assez heureux pour lancer, par la portière, un papier plié qu'il cachait dans sa main. L'heiduque sauta sur le papier et partit comme on trait, en gagnant des rues détournées.
Due vUlttt tutttt«iidu«.
Le soir même du jour de l'arrestation de M. le cardinal de Rohan, des crieurs publics colportaient dans toutes les rues de Paris la relation imprimée de l'événement du malin, avec les noms de tous ceux qui avaient pris part dans l'affaire du collier. Cette relation était officielle. Mais ce qui échappait à la police , c'était bon nombre de pamphlets trèsacerbes pour la cour et qui circulaient sous main. Une vive agitation se manifestait dans la ville.
Les bruits les plus étranges couraient le
monde. On parlait de plusieurs arrestations importantes pour le lendemain. Quelques personnes même assuraient que M. le prince de Condé, proche parent du cardinal de Rohan, avait le jour même adressé verbalement au roi et à la reine des réclamations qui ressemblaient fort à des remontrances. On ajoutait que les gardes françaises prenaient parti pour le prince de Condé, et que plusieurs cartels avaient été déjà adressés à des gardes du corps de la part de quelques amis fort effervescents du marquis de Bellegarde.
Dans cette même soirée, vers les neuf heures, une voiture s'arrêtait devant la grille de la maison de mademoiselle de Valency. Un jeune homme vêtu d'un habit de chasse sortit du carrosse et sonna brusquement. Le dogue se mit à aboyer avec fureur, et le domestique qui survint fut effrayé de l'extrême agitation du cavalier qui sonnait.
— Tu ne me reconnais donc pas? s'éci'ia celui-ci. Ouvre donc...
La grille fut ouverte. Le carrosse partit. Le cavalier traversa la cour, et ouvrant luimême la porte de la maison, sans attendre le domestique, il traversa rapidement le vos-
ttbule et gagna le salon du rez-dc-chaussoe. Là, passant le seuil sans être annoncé:
— C'est moi , mademoiselle , dit-il , c*est moi !
C'était lui, en effet, M. de Bellegarde. Mais après avoir fait deux pas , \e marquis s'arrêta tout à coup, comme pétrifié. Un homme était aux genoux d'Henriette et lui baisait les mains avec passion. Cet homme avait le dos tourné, Henri ne le reconnut point d'abord. Dans le premier mouvement de colère, M. de Bellegarde tira son couteau de chasse. Henriette jeta un cri. L'étranger se releva brusquement, faisant volte-face : c'était M. de Launay.
— Ah ! dit le marquis en rengainant la lame. L'aventure est charmante, elle est le complément de ma journée d'aujourd'hui.
M. de Launay fit quelques pas vers son ami, et lui répondit avec beaucoup de calme .
— Ne jugez pas si vite. Je suppliais mademoiselle de céder à mes conseils...
-— Par Dieu ! je n'en doute pas, monsieur ! répliqua Bellegarde avec une amère ironie.
— Marquis, si vous vous trompiez?...
ajouta de Launay.
— Me tromper? mais la cliose est assez claire, monsieur! Voulez-vous que je vous prie de recommencer ? Et vous, mademoiselle, ajouta-t-il, serez-vous de cet avis-là aussi?
Henriette ne répondait pas. Elle était fort pâle, mais rien n'annonçait chez elle un grand embarras.
— Allons, dit le marquis, on ne cherche pas même à justifier la chose par tous les mensonges roses et délicats qui, ordinairement, viennent voltiger sur les lèvres d'une jolie femme prise en flagrant délit.
Le visage d'Henriette se colora subitement. Elle fît unecharmantemoueet regarda le marquis avec assurance.
— En flagrant délit i s'écria M. de iaunay. Non, monsieur.
— Et comment appelez-vous cela , monsieur? demanda Henri dont les regards flamboyaient.
— Mon ami, dit Arthur, je comprends votre colère... vous avez eu aujourd'hui un très-grand sujet de chagrin , vous avez déployé une fermeté admirable, mais les forces manquent à la fin, n'est-ce pas? il faut céder à l'irritation...
LES CHARMILLES DE TlUANON. 97
— Or çà, M. de Launay, répliqua le marquis en riant d'un rire nerveux, voulez-vous railler?...
— Moi? répondit Arthur, non, mon ami.
— Tonnerre de Dieu ! s'écria Bellegarde , me prenez- vous pour un niais?
— Je vous prends pour une tète emportée, souvent en délire, mais pour un cœur généreux aussi.
— Allons donc, monsieur !• dit Henri, laissons les compliments. Vous étiez ici en bonne fortune à mes dépens, quand j'achevais mon service à Versailles, moi, après avoir rempli jusqu'au bout le plus cruel devoir. Vous profitiez, monsieur...
— Assez! dit de Launay. Je vous répète que c'est assez et que vous êtes un fou.
— Et vous un traître! répliqua le marquis.
Mademoiselle de Valency se leva pour mettre fin à cette querelle qui prenait un caractère violent. Mais M. de Launay l'assura avec une grande dignité que tout s'arrêterait après qu'il aurait dit quatre paroles à M. de Bellegarde. S'approchant alors du marquis, il l'invita à venir dans un coin du salon. Là il lui dit très-posément :
— Écoutez-moi , monsieur. Entre vous et moi on peut parler la main sur le cœur. Quel est le traître ici ? quel est le traître , ou d» celui qui abuse de la crédulité d'une femme qui se croit aimée, et qui n'est au fond qu'un passe-temps, un pis-aller... ou de celui qui au fond de l'âme a conçu pour cette femme une violente mais sincère passion ?
— Vous ? s'écria Bellegarde.
— Moi ! dit de Launay.
— Vous me trompez...
— Plût au ciel ! répondit Arthur.
— Et mademoiselle sans doute acceptait?...
— Mademoiselle, à qui je montrais les dangers d'une position compromise, acceptait mes conseils, monsieur.
— Et vos baisers sur ses belles mains.
— Et mes baisers sur ses belles mains.
— Fort bien, monsieur! fort bien ! Et cette position compromise était sans doute celle que je lui ai faite?
— Non, monsieur.
— Je ne comprends pas, dit Bellegarde en ouvrant de grands yeux.
— Il est inutile que vous compreniez en-
LES CHARMILLES DE TRIANOiN. 99
core, répliqua de Launay. Mademoiselle de Valency court en ce moment un grand danger et je veux la sauver.
A peine de Launay achevait-il de prononcer ces mots, qu'on ouvrit les deux battants de la porte du salon. Un officier à robe courte, un huissier délégué par le procureur général au parlement, parut dans le salon escorté de deux exempts.
— Au nom du roi, dit-il, je viens arrêter la demoiselle Henriette de Valency, accusée d'avoir pris une part active dans l'affaire d'escroquerie relative aux diamants enlevés à Bœhmer, joaillier de la couronne; d'avoir, sous un déguisement, et comme complice de la dame Lamotte, abusé du nom de Sa Majesté la reine et donné un rendez-vous la nuit, à Trianon, à M. le prince de Rohan...
— - N'achevez pas ! s'écria Henriette presque folle d'épouvante. N'achevez pas ! me voici, emmenez-moi.
M. de Bellegarde tira le fer, et rugissant de colère il allait s'élancer sur l'officier du parquet, lorsque de Launay l'arrêta par ces mots :
— Monsieur, au nom de la reine, revenez à vous, cessez toute violence.
Le couteau de chasse tomba des mains d'Henri de Bellegarde, une sueur froide lui gagnait le front; il se sentit défaillir. M. de Launay le reçut dans ses bras et le déposa sur un fauteuil.
Tandis que cela se passait ainsi dans un angle du salon, les deux exempts s'étaient avancés. Mademoiselle de Valency consulta du regard Arthur de Launay, qui lui fit signe d'obéir. Sonnant alors une de ses femmes , elle demanda une mante. Elle prit ce vêtement avec vivacité, puis elle dit à l'huissier et aux exempts :
— Marchons, messieurs, je saurai me justifier. *
M. de Launay courut à elle et lui serra les mains.
— Allez, dit-il, allez, je veillerai sur vous. Henriette , pâle , mais très-digne et sans
peur, sortit du salon en suivant les gens du roi. Arrivée dans la cour, elle trouva une voiture qu'on avait amenée; elle y monta seule et résolument. L'huissier ordonna aux deux exempts de se placer, l'un sur le siège à côté du cocher, l'autre derrière la voiture. Lui-même sortit à pied, La voiture roula sur
LES CHAUMILLES DE TKlAiNO.N. 101
le pavé de la cour, gagna la rue de la chaussée dans la direction des boulevards et prit le chemin de la prison de la Conciergerie.
Quand M. de Bellegarde revint à lui, il se retrouva avec étonnement dans le salon solitaire et tête à tête avec M. de Launay. Se rappelant la scène qui venait d'avoir lieu, il jeta un cri. Arthur lui prit les mains :
— Ami, lui dit-il, je suis là, vous m'avez mal jugé... mais je suis encore à vous, mon ami.
— Ah ! s'écria Bellegarde en se jetant dans ses bras , c'est trop d'épreuves douloureuses ! . . .
Deux larmes tombèrent des paupières de ce fier et bouillant jeune homme ; deux larmes de colère et d'indignation.
— Oui, oui, s'écria-t-il encore, je me vengerai !... On m'a poussé à bout... On a abusé du pouvoir, de la force; on a été impitoyable... mon ami, je me révolterai avec les mécontents... avec nos grenadiers, la Bastille tombera î
— Marquis de Bellegarde , reprit M. de Launay avec une admirable dignité, vous êtes officier du roi... vous avez prêté ser-
ment au drapeau. En attaquant la royauté vous devenez parjure, et... vous vous rangez du côté des ennemis de la reine.
— Ah! que dites-vous là? répliqua en frissonnant Henri. La reine! jamais! Douce et cruelle Majesté! elle a été impitoyable; et pourtant, ô mon ami ! je sens que j'aime cette femme plus que jamais.
M. de Launay amena son ami à Versailles et il ne le quitta plus pendant quelques jours. M. de Bellegarde fut atteint d'une fièvre cérébrale qui donna de sérieuses inquiétudes à ses amis et aux grenadiers de la ¥ compagnie des gardes françaises, qui avaient pour lui un vif et sincère attachement.
vu
TroU Au« après* — t<a terrasae da château.
Vers les derniers jours de février de Tannée 1789, le froid rigoureux qui depuis quatre mois n'avait cessé de sévir, perdit tout à coup de son intensité. Aux vents du nord succédaient de tièdes haleines. La nature engourdie semblait renaître à la vie. Un soleil pâle se montrait enfin, se dégageant peu à peu de ces immenses amoncellements de nuées qui fermaient l'horizon depuis si longtemps. A ces limpides rayons tout reprenait le sentiment de Texistence. Les premières brisés étaient encore bien loin ; mais on les
pressentait cependant à ce je ne sais quoi de doux et de vital qui égayait le cœur; à ces arômes inconnus dont l'air s'imprégnait.
Paris et Versailles, comme toute la France, avaient beaucoup souffert pendant cet hiver désastreux. La cherté du bois et du pain était venue ranimer chez les classes pauvres ce vif sentiment de colère contre les castes élevées, qui couvait et s'alimentait sourdement au fond des cœurs. La cour de France cependant avait donne pendant tout l'hiver l'exemple de la modération pour elle-même et l'exemple de la prodigalité envers le peuple souffrant. Les fêtes de Versailles s'étaient réduites à quelques réceptions intimes, à quelques soirées de famille où les enfants de France et leurs jeunes amis avaient eu seuls des amusements. Une vagfie inquiétude gagnait les esprits. On aspirait à un avenir meilleur, mais inconnu; et cette renaissance dont on se sentait le besoin , que l'on désirait avec ardeur, on la redoutait en même temps.
Sur la terrasse du château de Versailles , du côté de l'Orangerie, un officier portant l'uniforme des gardes françaises paraissait attendre quelqu'un avec une assez vive im-
çatience. Il (Hait environ onze heures du malin ; la journée était belle, fraîche et égayée par un soleil éclatant , mais tiède ; un soleil de février. La gelée avait cessé, quoique tous les bassins du parc de Versailles, le grand canal et les étangs fussent encore pris sous une énorme couche de glace.
L'officier aux gardes portait un large manteau bleu , brodé au collet d'un galon d'argent. Le sable de la terrasse était sec, à moitié condensé par le froid, l'officier pouvait en toute sûreté se promener du parterre d'eau à la rampe de fer de l'Orangerie, sans craindre d'altérer l'éclat de ses souliers à boucles d'or , et la pureté de ses bas de soie d'un blanc rosé.
Cependant au bout d'une demi-heure passée à regarder tantôt la façade du château , tantôt les groupes de bronze et les vases de marbre de la terrasse, tantôt le ciel qui s'irrisait d'un bleu pâle , l'officier vit venir du côté du grand escalier de l'Orangerie un homme portant, comme lui, un manteau d'uniforme, et suivi d'un domestique en livrée. L'officier se hâta d'aller à lui ; c'était un de ses chefs, un aide-major aux gardes fran-
eaises. Le domestique reçut de son maître quelques ordres à voix basse , et se dirigea seul du côté du château.
— Vous m'attendiez avec impatience , dit l'aide -major au jeune officier. J'avais à expédier un courrier pour le colonel qui, par parenthèse , devrait être arrivé depuis quelques jours. Eh bien, ajouta-t-il d'un air amiral , nous voici au moment de notre audience. Il est midi... la garde montante vient de relever les post<?s... nous serons reçus bientôt.
Il jeta un coup d'œil sur la toilette de son jeune compagnon dont le manteau entr'ou- Tert laissait voir toute la personne.
— Oh ! oh ! dit l'aide-major, vous voilà «n grande tenue! c'est h merveille. Ah! l'étiquette ! l'étiquette !... on ne l'a que trop souvent mise à la porte de ce magnifique château. Si Louis XIV revenait à Versail-
— Oui, M. le major, reprit le jeune officier, il serait assez surpris. Mais le roi ês4 le meilleur ôe tous les souverains, c'est un père qui veut le bonheur de ses enfants; il comprend les exi|enees, les besoins des temps...
il cède, il accorde, il se dépouille... Espérons qu'on lui en tiendra compte.
— Espérons ! dit le major avec un grand soupir d'incrédulité.
Si le lecteur est impatient d'apprendre les noms des deux officiers qui se promenaient ainsi sur la terrasse du château par une belle journée du mois de février, nous lui dirons sans plus de détours que l'un, le plus jeune, était M. de Launay , toujours lieutenant aux gardes françaises, et l'antre, l'aide-major, M. le marquis d'Agoult que nous avons entrevu déjà quelquefois.
Qu'était devenu M. de Launay depuis V affaire du collier y comme on disait alors , et M. de Bellegarde, son ami, quelle avait été sa destinée? Le lieutenant aux gardes françaises , causant avec le major sur la grande terrasse de Versailles, prendra soin prol>ablement de nous apprendre tout cela. La conversation entre eux s'était engagée cordialement. M. d'Agoult était un des plus nobles types de l'honneur militaire; il avait une estime toute particulière pour de Launay, qu'il regardait comme un des officiel^ les plus distingués et les pUis intrépides.
108 LES CHARMILLKS DE TRIÂNON.
— M. le major, reprenait de Launay, j*ai promis d'être sincère, je le serai. De retour au régiment depuis quinze jours , et après une absence de près de deux ans , par suite d'un congé illimité , je n'ai pu encore trouver l'occasion de répondre à l'intérêt que vous me témoignez. Le lieu et l'heure ne sont pas très-favorables pour un récit assez long et fort sérieux; mais je puis vous rendre compte en quatre mots de ma destinée, sauf à reprendre les détails un autre jour.
— Fort bien , dit le major en tirant sa grosse montre d'or enrichie de rubis, nous avons une demi-heure. Voyons; le cardinal de Rohan fut écroué à la Bastille d'où il sortit quelques semaines après avec tous les honneurs du procès jugé par le parlement. La dame Lamotte, condamnée, marquée (elle méritait d'être fouettée) et enfermée à l'hôpital pour la vie, trouva moyen de se sauver par l'entremise d'une bonne religieuse qui l'invita, en prenant congé d'elle, à ne pas se faire remarquer (ces charmantes sœurs grises ont toutes de l'esprit) ; le faussaire Villette fut banni à perpétuité; Lamotte fui condamné par contumace aux galères pour
la vie; et ces deux bons sujets courent, diton, ensemble l'Europe pour la vente des diamants; la famille de Rohan, sans y être obligée par l'arrêt, paya cependant (et ce sera son éternel honneur) une somme de seize cent mille francs au joaillier Bœhmer qui , par parenthèse , a disparu. Quant à M. de Cagliostro, impliqué je ne sais comment dans le procès , il fut mis hors de cause. A merveille jusque-là. Mais la jeune femme, ou la jeune fille, comme vous voudrez, celle qui fut arrêtée et mise à la Conciergerie, c'est une autre question. Je ne puis rien préciser sur ce point-là , et l'on m'a dit, monsieur, que vous seul peut-être avez le mot de ce mystère. Ce qu'il y a de certain seulement, c'est que l'arrêt du parlement mit hors de cause une certaine demoiselle d'Oliva , fort belle personne, ressemblant assez à S. M. la reine et qui était censée avoir pris un rôle dans cette comédie du rendez-vous que fit jouer la femme Lamotte à ce pauvre cardinal. Or, on assure que la véritable jeune femme, ou jeune fille, n'était pas la d'Oliva, mais une autre personne bien autrement spirituelle et distinguée, laquelle échappa au jugement par
ilO LES CHARMILLES DE TRIÂNON.
la fuite. Voyons, M. de Laiinay , ne perdons pas de temps.
— Il me semble , M. le major, que vous l'employez à merveille; votre résumé est fort exact. Eh bien, oui, M. le marquis, on arrêta une jeune et belle personne, qui n'était pas la fille Oliva, comme coupable d'avoir pris un déguisement et d'avoir joué le cardinal à Trianon en se faisant passer pour la reine. Or, moijj'étais amoureux de cette jeune personne.
— Ah ! ah ! dit le major en souriant. Un sage ! car vous passez pour un sage...
— Hélas! oui, reprit de Launay. Je jurai de délivrer ma charmante, de l'enlever...
— De la Conciergerie ? dit le major.
— Oui, M. le marquis.
— Diable ! diable ! c'est fort. Allez toujours.
— J'avais remarqué au Palais-Royal une fille dont la ressemblance avec la personne en question m'avait frappé. Je m'informai de sa demeure dès le lendemain de l'arrestation de celle que j'aimais. Or, je me rendis chez la d'Oliva, à l'entrée de la nuit, et, sachant fort bien à qui j'avais affaire , je lui proposai un moyen de gagner deux cents pis-
tôles que j'avais en or dans ma bourse et que je fis tinter à ses oreilles. Le coup fut électrique. La d'Oliva venait d'être condamnée, trois jours auparavant, à payer la moitié de pareille somme à un sien créancier, ou d'aller loger aux Madelonnettes. Elle accepta la partie , sans même me demander ce dont il s'agissait. Je lui développai le plan que j'avais combiné. Il ne s'agissait de rien moins pour elle que de se rendre à la Conciergerie, de faire une scène d'attendrissement, d'émotion, d'attaque de nerfs chez le portier de la geôle, et de déclarer, avec des cris déchirants « qu'elle allait se jeter à la rivière si on ne lui permettait pas de voir sa pauvre sœur incarcérée. » Deux louis glissés dans la main du geôlier incorruptible devaient lever le dernier scrupule. Une fois dans la chambre grillée, où était recluse la sœur, la pauvre sœur, d'Oliva devait lui remettre un billet de ma part, changer avec elle de vêtements, prendre sa place en prison, et la laisser s'échapper quand le geôlier viendrait la prévenir de sortir.
-— Eh bien, elle accepta? dit le major.
— Elle accepta d'abord cinq cents livres
tournois en or que je lui remis , oui , M. le major ; puis elle accepta le plan que je lui avais tracé, promettant de l'exécuter de point en point. Et moi , je m'engageai à lui remettre les quinze cents livres restant à l'issue du procès , lui prouvant , du reste , qu'elle serait mise hors de cause, car...
— Je comprends, dit le major, et cette courageuse fille mena la chose jusqu'au bout?
— Avec un succès fabuleux, reprit de Launay. Le soir même du lendemain , celle que j'aimais, ma charmante, revenait me rejoindre au coin du quai du Pont -Neuf et de la rue de la Monnaie, où je l'attendais. Un fiacre nous amena chez elle. Deux heures après , elle partait en chaise de poste pour l'Allemagne, et elle passait la frontière le surlendemain. Quant à moi, revenant près de mon ami le marquis de Bellegarde , qui avait le transport au cerveau, je continuai à donner des soins au cher malade et à reprendre mon service dans la compagnie, me partageant ainsi entre l'amitié et le devoir.
— Et la belle fugitive? demanda le major.
— Elle visita l'Allemagne et alla m'attendre à Milan.
— OÙ VOUS la rejoignîtes avec un congé illimité pour cause de santé... n'est-ce pas , M. de Launay?
— Oui, monsieur.
— Eh! pour un sage!... ajouta le major en souriant.
— Pour un sage, monsieur! reprit de Launay ; dites pour un fou !
— Comment?
— M. de Bellegarde guérit au bout de trois mois. Mais il fallait le climat de l'Italie à mon excellent ami. Nous partîmes ensemble, et ce fut avec lui que j'arrivai à Milan.
— Ah ! ah ! dit le major, mais c'est charmant! vous vous trouvâtes là, entre l'amour et l'amitié! Et la fin de ce roman, s'il vous plaît?
— La voici, M. le major. Nous gagnâmes Livourne. Un navire en rade partait quelques jours après pour les États-Unis. Nous arrêtâmes deux places â son bord pour la traversée...
— Oh ! oh ! dit le major, quelle passion ! Et vous eûtes la cruauté de laisser tout seul ce pauvre Bellegarde, avec sa fièvre cérébrale qui pouvait revenir d'un jour à l'autre? Ah ! M. de launay, pour un sage...
lu LES CHARMILLES DE TRIANON.
— Au contraire, reprit tranquillement le jeune officier aux gardes, au jour fixé le navire appareilla et partit. Je le vois encore d'ici, toutes voiles dehors. Il partit pour les États-Unis avec celle que j'aimais du fond de l'âme et avec M. de Bellegarde à qui une expatriation était nécessaire.
— Je ne comprends plus , dit l'excellent major en s'arrétant tout court.
— C'est pourtant bien clair, monsieur.
— Pas trop, dit le major, car je ne suppose pas qu'un homme comme vous ait pu pousser la complaisance jusqu'à céder... Allons donc !
— Vous avez raison, M. le major.
— Eh bien, alors?
— Eh bien, celle que j'aimais s'embarqua pour l'Amérique a\ec M. de Bellegarde, qu'elle aimait...
— Oh ! la coquine ! s'écria le major.
— Non, monsieur.
— Comment! non?
— Celle que j'aimais ne m'aimait pas... ne m'avait jamais aimé. C'est M. de Bellegarde qui avait son cœur, et depuis longtemps. Le traître, c'était moi. Je m'étais épris de cette
LES CHAUMILLES DK TIUANON. llî>
femme, et je la savais éprise de M. de Bellegarde. Le fou, c'était moi qui me dévouais à elle, malgré elle; mais qui cependant la respectai toujours comme devait le faire un galant homme. A Livourne mon parti fut pris. Je voulus mettre tout l'Océan entre cette femme et moi... Vous comprenez , M. le major?
— Oh ! parfaitement ! dit M. d'Agoult en serrant la main du lieutenant. Parfaitement! et Yous revîntes seul en France? Quel beau sacrifice!
— Seul ? non ; avec mon rêve.
— Et M. de Bellegarde était parti, lui, avec une bonne et belle réalité...
— Hélas ! non, M. le major.
— Comment ! non ? reprit encore brusquement le major.
~ M. de Bellegarde, dit de Launay en penchant un peu la tète , faisait comme moi , il emportait son rêve.
— Ah ! comme tout à l'heure, je ne comprends plus.
— Sans doute, reprit de Launay. La belle aimait Bellegarde; lui, était épris jusqu'au délire d'une autre femme qu'il laissait en France et à qui il lui était impossible de
plaire... donc, en fuyant avec ma charmante, M. de Bellegarde, aussi à plaindre que moi, n'emportait qu'un rêve...
— Âh! diable! dit le major, mais c'est un drame cruel !
— C'est pire que cela, monsieur, répondit de Launay, c'est une élégie, un brisement de cœur, comme on dit en Angleterre.
— Depuis lors , savez-vous ce que M. de Bellegarde est devenu? demanda le major.
— A son arrivée à Baltimore, il m'écrivit. Depuis lors je n'ai jamais eu la moindre nouvelle de lui ni de sa compagne. J'ignore dans quel lieu du monde ils vivent, mais ce dont je suis bien sûr, c'est que M. de Bellegarde est trop honnête homme pour avoir jamais laissé soupçonner à celle qui l'a suivi par dévouement qu'elle n'est point aimée, ou du moins qu'elle a en France une rivale adorée.
— Et cette rivale, cette idole?... dit le major.
— Ici s'arrêtent mes pouvoirs, monsieur, reprit de Launay. Ce secret est celui de M. de Bellegarde.
— C'est juste, répliqua le major. Allons , voici l'heure, rendons-nous chez la reine.
Des fleurs d'hiver.
Pourquoi cette audience? Pourquoi ces deux officiers des gardes françaises, et de grades divers , admis dans les appartements de la reine? Ce récit nous le dira.
Après avoir traversé un corridor assez obscur, le major et le lieutenant, introduits par un valet de chambre, arrivèrent à un petit salon d'attente dont la porte donnait dans le grand cabinet où la reine recevait les personnes de son cercle intime : les grands appartements de Sa Majesté étaient au delà. Les deux officiers attendirent cinq minutes ,
i!8 LKS CHARMILLES DE TRIANON.
au bout desquelles la porte s'ouvrit. Ils furent introduits dans une pièce éblouissante de clarté ; deux grandes fenêtres donnaient sur le parc , du côté de l'Orangerie. Les rideaux étaient retirés, comme si l'on n'eût rien voulu perdre des beaux rayons du soleil qui, ce jour-là , revenaient réchauffer et éclairer Versailles.
La reine était assise près d'une cheminée surmontée de deux vases de Sèvres. Elle causait avec une femme d'une noble physionomie, mais d'un aspect un peu sévère. C'était madame la duchesse de Tourzel, gouvernante des enfants de France.
— Ah ! messieurs, dit la reine aux officiers qui entraient, je suis ravie de vous voir. Madame de Tourzel, restez. Messieurs, repHt Sa Majesté d'un air assez pensif, j'ai tenu à savoir la vérité; je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous. On dit les gardes françaises assez mécontentes depuis l'affaire du parlement. Vous savez mieux que personne, M. le marquis d'Agoult, que leur conduite fut admirable. Vous-même, monsieur, vous vous montrâtes en cette occasion aussi ferme qu'on devait l'attendre d'un noble et^brave officier
supérieur. Or, je ne comprends pas qu'après une conduite si franche, les gardes françaises puissent aujourd'hui ne plus cire animées des mêmes sentiments. Voyons, M. le major, nous touchons à de grands événements ; êtesvous sûr de vos compagnies? La cour a beaucoup d'ennemis... les gardes françaises nous resteront, j'espère?
M. l'aide -major s'inclina , et ne se hâtait pas de répondre , lorsque la reine lui demanda de nouveau la vérité , toute la vérité au sujet des sentiments des grenadiers d'élite.
— Madame, dit le major, si le roi et la famille royale couraient le moindre danger , les gardes françaises seraient là pour les défendre jusqu'au dernier soupir. Mais, sur mon honneur, je crois que les gardes n'accepteraient plus sans hésiter l'ordre d'aller arrêter, au milieu du parlement, des membres de la compagnie, ainsi que nous l'avons fait, il y a quelques mois, pour MM. d'Éprémesnil et de Montsabert.
— Telle est votre opinion ! dit la reine. ~ Oui, madame, répondit le major avec
une noble franchise.
— Et VOUS, M. le lieutenant?
— Je partage entièrement , sur ce pointlà, l'opinion de M. l'aide-major, répondit de Launay.
— Eh bien, dit la reine dont le beau front s'anima d'un rayon de joie, j'aime cette franchise; je l'espérais de vous, messieurs. Mais rassurez-vous , ou plutôt éclairez les compagnies des gardes ; les coups d'État ne se renouvelleront pas. Voici des temps nouveaux qui s'ouvrent pour la nation; le roi com*prend son époque... et d'ailleurs, dit-elle avec émotion , vous connaissez son cœur... son esprit élevé... son généreux caractère...
— Oui , madame , dit M. de Launay avec une vivacité qu'il ne peut contenir devant tant de charmes et tant d'aménité. Oui, madame, nous connaissons tous le roi... et Votre Majesté.
— Ah ! reprit la reine dont le regard rayonnait, j'avais besoin d'entendre cela. Que vous me faites plaisir, monsieur! Vous le voyez, madame la duchesse , dit- elle en s'adressant avec vivacité à madame de Tourzel , vous le voyez, l'armée est pour le roi, l'armée aime le roi... Voilà deux officiers qui connaissent
parfaitement l'esprit des troupes. J'avais fait inviter M. le marquis d'Agoult, dont j'honore le beau caractère, à se faire accompagner ici par un des siens , par un officier sérieux et de haut mérite , et ces deux messieurs sont du même avis : les gardes françaises , tous les régiments cantonnés autour de Versailles, sont dévoués au roi , n'est-ce pas, messieurs?
En prononçant ces paroles avec cette animation électrique qu'elle communiquait à ceux qui l'entouraient , la reine se leva , grande, svelte, plus élégante que jamais. Une teinte rose vint colorer son visage et son regard se porta avec assurance et sérénité sur le parc royal tout brillant de soleil. Elle se sentait renaître , elle avait besoin de la vue de l'espace et des vivifiantes influences du grand air. M. de Launay la trouva parfaitement belle; il la trouva même mieux que belle : elle lui parut charmante. Et par un élan rapide de la pensée, rappelant tous ses souvenirs, il comprit cette fois, et pour la première fois peut-être, la folie de son ami Henri de Bellegarde.
— Messieurs, dit la reine aux officiers,
TOUS servirez utilement la cause du roi et celle de la France, en cherchant à éclairer les troupes sur nos véritables sentiments. Nous voulons le bonheur de la nation... Je dis 7ious, car , mon Dieu ! on n'a que trop mêlé mon nom à toutes les fâcheuses affaires qui ont troublé le pays. Allons, allons, voici les étals généraux convoqués pour le mois de mai prochain . . . Espérons ! Les députés des trois corps de l'État prêteront au roi un loyal concours , nous verrons des jours meilleurs... Monsieur, dit-elle en s'adressant au lieutenant, quel est votre nom ?
— Arthur de Launay, répondit Taidemajor, un des plus dignes officiers de S« Majesté.
— Vous êtes lieutenant? demanda la reine.
— Je borne mon ambition à servir le roi et Votre Majesté, répliqua de Launay.
La reine parut réfléchir un moment. Prenant à part le marquis d'Agoult, elle alla causer avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre. Au bout de deux minutes, le marquis s'inclina, comme pour assurer Sa Majesté que ses ordres seraient remplis.
M, de Launay avait eu le temps de jeter
uii coup d'œil rapide sur les meubles du grand cabinet; il fut ravi de l'élégance et de la noble simplicité de cet ameublement. Sur une table dont le plateau était de porcelaine peinte, placée à côté de lui, il vit un pêle-mêle de bobines de soies de toutes les couleurs et un joli petit métier en bois de citronnier. C'était un des grands plaisirs de la reine ; elle brodait. M. de Launay vit à côté du métier un livre à signet d'or. Il l'entr'ouvrit à la dérobée, du bout des doigts et sans le soulever du plateau de la table : c'était \ Imitation de Jésus-Christ. Voilà une femme bien mondaine, bien dévergondée dans ses goûts ! dit -il en lui-même avec un sourire triste et en se rappelant tant de méchancetés publiées par la malveillance. Il y avait aussi près de ce livre un petit vase du Japon rempli de ces fleurs rares et pâles que les jardiniers , cet hiver-là , avaient fait éclore avec beaucoup de peine pour l'appartement de Sa Majesté. Des roses-thé, des jasmins incarnats et iDlancs, des œillets, du réséda, quelques pervenches et quelques primevères. Le petit vase était tout chargé de ces fleurs qui débordaient même et dont quelques-unes
étaient tombées sur la table. Quelle belle occasion pour dérober un souvenir, une relique ! M. de Launay n'y tint pas ; il céda à la tentation (moyen excellent d'en finir avec elle!), et prenant d'une main furtive un œillet blanc et deux ou trois pervenches, il les glissa sous le pli de sa veste, près du cœur. Madame de Tourzel vit l'action du lieutenant, et s'approchant de lui, elle lui dit avec bonté, en souriant :
— Vous volez la reine, monsieur?
— Madame , répondit Arthur de Launay, un peu confus , il m'est arrivé quelquefois à l'église, étant enfant, de prendre des fleurs au sanctuaire même.
La gouvernante des enfants de France remercia du regard ce brave officier et sembla lui demander de n'oublier jamais cette douce matinée. Mais la reine s'était approchée et s'adressant à madame dé Tourzel :
— Qu'est-ce donc? dit-elle. Je parie que vous grondez M. de Launay sur quelque question d'étiquette ?
— Moi, madame, répondit la duchesse, au contraire, j'approuvais fort monsieur.
— Et de quoi, s'il vous plaît? demanda
Sa Majesté avec une curiosité enfantine. Madame de Tourzcl lui dit deux mots à voix basse.
— Ah î ah ! s'écria la reine. Mon bouquet! on vole mon bouquet! pauvres fleurs! elles sont si rares aujourd'hui, cependant...
Elle s'était dirigée vers la table, et, avec un imprévu charmant, enlevant le bouquet, elle tendit le bras et offrit ces fleurs au lieutenant de Launay qui, tout éperdu, alla s'incliner aux pieds de la plus noble des femmes et reçut d'elle le bouquet tout entier.
— Monsieur, dit la reine, allez, emportez ce souvenir, et distribuez à nos amis les pauvres fleurs de mon appartement. Vous assurerez les gardes françaises de toutes les sympathies du roi et des miennes.
■^ Madame , reprit vivement de Launay , il n'est personne de nous qui ne donnât sa vie pour Votre Majesté.
Il s'inclina pour sortir. Le marquis d'Agoult le suivit. Marie- Antoinette leur adressa de la main un adieu qu'elle ne pouvait prononcer, car son émotion était vive dans ce moment-là.
Quand l'aide-major et le lieutenant se rea ' 9
trouvèrent sur la terrasse du château, ils se regardèrent en silence, et leurs yeux étaient remplis de larmes. Mais brusquant ce mouvement de sensibilité , le major trouva plus commode de lâcher un peu la bride à son bouillant caractère.
— Pardieu ! dit-il à de Launay, il faut convenir qu'il y a par le monde de bien grands misérables ! Comprenez -yous qu'on puisse calomnier cette noble femme ? Comment trouvez -YOUS la fière Autrichienne, monsieur?
— M. le major, reprit le lieutenant, malgré ma fermeté de caractère, je ne sais si je résisterais en ce moment à passer mon épéc dans le Yentre du premier ennemi de la reine que je rencontrerais.
Deux hommes montaient le grand escalier de l'Orangerie, que le major et M. de Launay descendaient. L'un d'eux avait remarqué les fleurs que portait le lieutenant aux gardes; il se prit à sourire. Arthur de Launay sentit tout son sang refluer Ycrs le cœur à l'aspect de cet homme ; il crut même deviner la cause de son sourire. 11 s'approcha de lui,
— Monsieur, lui dit-il, Youlez-vous me
peimettre de vous demander si j'ai riiojineiir d'être connu de vous.
La forme de la phrase était polie, mais le ton était menaçant sans être insultant toutefois.
— Monsieur, répondit l'inconnu, je vous ai regardé, cela est vrai ; mais il me semble que tout le monde ici a le droit de lever les yeux , comme tout le monde a le droit de se promener dans ce parc.
— Monsieur, reprit de Launay, ce bouquet entre mes mains vous fait rire... Vous trouvez que l'uniforme et les fleurs jurent ensemble?
~ Moi, monsieur! dit l'inconnu dont le visage pâle et les traits secs étaient d'une impassibilité désespérante, je ne trouve rien de mauvais en fait de modes , d'usage et de goût. Vous aimez les fleurs... eh bien, moi aussi je les aime.
L'aide -major fit signe au lieutenant d'arrêter là cette scène et de le suivre. Le bouillant ofiîcier obéit en lâchant son nom au visage de l'inconnu.
— Je me nomme Arthur de Launay, officier aux gardes françaises, dit-il.
Et il reprit son cliemin à la suite du major.
— Et moi , dit l'inconnu en lui lançant un coup d'œil oblique et un sourire d'une cruelle finesse, je me nomme Maximilien Robespierre.
Et il suivit son compagnon qui montait l'escalier royal.
M. de Launay avait déjà entendu prononcer ce nom-là. Il chercha à se le bien graver dans la mémoire. A quelque temps de là , il eût pu se dispenser d'une telle précaution.
tM foule au ta|»i« veri.
La journée du lendemain fut belle encore. Au vent impétueux avait succédé un froid calme, sans neige et sans tourbillon. Le ciel était d'un bleu de turquoise à faire envie à l'Italien le plus amoureux de son climat natal.
Par une belle gelée de février, rien n'est plus imposant que le parc royal de Versailles; je me trompe, le parc est plus majestueux par une belle matinée de juin.
Le parc de Versailles , en hiver, est d'une beauté sévère ; les arbres étincelants de gitre, les statues avec leurs draperies de neige et les bassins glacés et luisants comme des
130 LES CHARMILLES DE TUIANOiN.
miroirs, ont aussi leurs secrets enchantements. Lorsque Louis XIV créa Versailles, il prévit l'hiver, aussi bien que l'été, et dans sa puissance de roi absolu , il voulut que sa résidence souveraine fut belle en toutes saisons. Si vous en doutez, Versailles est encore là , grâce à Dieu, pour servir de témoignage.
Vers les deux heures de l'après-midi, la foule des promeneurs se pressait dans les allées qui avoisincnt le tapis vert, cett<î magnifique zone de gazon qui descend en pente douce du bassin de Latone au bassin d'Apollon , bordée des deux côtés , dans toute sa longueur, par des futaies sans pareilles, et par deux lignes parallèles de vases et de statues du plus beau marbre. Les promeneurs en général appartenaient à la haute classe de la société; cependant on pouvait remarquer ce jour-là que la bourgeoisie était en nombre à la promenade du parc. Le temps était beau, la foule était animée et parée comme dans un jour de fête. La reine , disait -on , devait se rendre à pied an bout du parc, pour se promener en traîneau sur la glace du grand canal.
Cette nouvelle avait circulé la veille dans Paris, et vingt-cinq ou trente mille curieux, le lendemain, en voyant resplendir le soleil, avaient quitté Paris pour Versailles. Voir la reine était donc un grand bonheur encore? Oui, sans doute, et ce bonheur-là semblait devoir durer longtemps. Que d'espérances alors ! hélas ! que d'illusions ! comme l'avenir s ouvrait beau et riant ! quelle renaissance dans les idées , quel espoir dans les cœurs ! l'ordonnance royale qui convoquait les états généraux avait réveillé la population tout entière.
L'enthousiasme pour le roi rejaillissait sur la reine, évidemment. Il y a de la femme dans tout ce qui plaît, dit-on en Italie ; soyez sûr qu'en France , dans l'atmosphère parfumée de toute fête, il y a une pensée de femme qui rayonne. Revenons au tapis vert, à Versailles, en février 1789.
Deux heures sonnaient à l'horloge du château, lorsque M. de Launay, en petite tenue (Je service, arriva au tapis vert. Il avait donné rendez-vous à plusieurs de ses camarades.
M. de Launay portait à la boutonnière du revers de son habit un magnifique œillet
blanc \'einé de carmin. Cette fleur lui était précieuse. Nous savons de qui il la tenait. Il rejoignit un groupe de ses camarades, touà en petit uniforme comme lui , et chacun d'eux aussi portant une fleur au revers de l'habit. Arthur avait fidèlement distribué le bouquet, mais avec intelligence, ne voulant pas que ces reliques tombassent en des mains profanes. C'était un homme de cœur; il n'avait décoré des fleurs royales que ées hommes de cœur. Le groupe des oflicierâ des gardes françaises était le point de mire de beaucoup d'observateurs. Certaines gens trouvaient à ces militaires un air de fête qui renversait un peu leurs convictions. Les gardes passaient pour mécontents... et cependant ces messieurs étaient là à attendre le passage de la reine avec des fleurs à la boutonnière.
Il faut peu de chose aux habitants dé Paris pour établir dans leur esprit une opinion contraire à l'opinion de la veille. La foule accourue à Versailles s'était prise ce jour-là d'un bel enthousiasme pour la cour et pour la souveraine en particulier.
— Ma foi, messieurs, disait un gros mar-
chand de di'ap à ses amis et confrères , elle peut avoir des défauts , mais elle est charmante.
— Si charmante, reprenait un droguiste, que mon neveu, élève en pharmacie, veut absolument entrer à l'apothicairerie du roi.
— Et si belle, ajoutait un marchand de bricà-brac, que mon fils, qui est statuaire, a mis en pièces trois blocs de marbre en essayant de reproduire le buste de Sa Majesté. Il n'a pu atteindre à la perfection du modèle en albâtre qu'il copiait... et cependant mon fils est un homme d^ talent.
— Et si élégante, si douée de la grâce suprême, répliquait un plumassier, que ma nièce, marchande de modes, sollicite un brevet pour achalander son enseigne par ces mots en lettres d'or : Brevetée par Sa Majesté la reine de France.
— Voilà, messieurs, ce qui fera votre fortune à tous ! reprenait d'un air narquois un procureur en perspective , encore officier à robe courte au Chàtelet ; savez-yous ce que vous êtes ?
— Non.
— Des courtisans.
— Allons donc ! allons donc ! Nous du tiers état ! nous qui votons pour M. Bailly, aux états généraux!
— Des courtisans ! reprenait l'homme de loi, de vils courtisans! Voulez- vous parier que vous êtes ici venus pour faire une ovation à la reine , et même pour lui faire cortège ?
— Et pourquoi êtes -vous venu vousmême, monsieur de la robe? demanda le droguiste.
— Moi? pour voir.
— Et pour saluer Sa Majesté , dit le plumassier.
— C'est bon pour les gens qui fournissent des plumes aux chapeaux des gentilshommes.
— Vous verrez que monsieur gardera son feutre sur la tête tout à l'heure, reprit le marchand de bric-à-brac.
— C'est bien mon projet.
— Vous ? dit le marchand drapier.
— Moi, Camusot, moi, procureur...
— Pas encore, dit le plumassier. Vous êtes encore huissier ; vous aspirez à acheter un office plus élevé et vous n'êtes qu'un ambitieux, voyez-vous.
— Dans tous les cas , je ferai ma fortune tout seul et sans le secours de la noblesse.
— Non, mais avec l'argent des procès de la noblesse, que vous espérez...
— Pourquoi non? c'est justice; il faut rendre au peuple ce qu'on lui a pris.
— Vous verrez, répliqua le droguiste, que monsieur va nous prouver, tout à l'heure, que ses ancêtres ont été dépouillés par les aïeux de M. le duc do Duras ou ceux de M. le prince de Poix.
L'aspirant procureur se mordit la lèvre, garda le silence et alFermit son chapeau sur la tête comme un homme prêt à soutenir un défi.
M. de Launay et ses camarades avaient entendu cette conversation. Ils se placèrent près du groupe des honnêtes marchands , mais de manière à cerner l'homme de robe, au moment .du passage de Sa Majesté.
Cependant on entendit des vivats venant de la terrasse du château. Bientôt quelques gardes du corps descendirent les degrés du, parterre de Latone. Un groupe de gentilshommes se montra. Deux femmes parurent enfin, s'avançant à pas lents au milieu de la
foule, avide de les voir et qui les suivait. C'étaient la reine et madame la comtesse d'Artois.
La reine, arrivée au tapis vert, prit le railieu du gazon encore flétri et parsemé dé quelques grains de gelée. Elle s'avançait d'un pas assuré, posant avec un certain plaisir ses jolis pieds chaussés de souliers fourrés et à talons rouges sur le tapis neigeux qui craquait un peu sous cette pression. Tout lé monde, autour d'elle, voulut l'imiter, et les deux allées sablées , les allées latérales, sur lesquelles on eût marché beaucoup mieux , restèrent désertes.
— ^ Les courtisans ! murmura le procureur aspirant en jetant un coup d'œil aux bourgeois, ses amis.
La reine s'avançait toujours, saluant par un petit mouvement de là main droite. De l'autre elle portait un bouquet de violette^ et retenait en même temps sur son sein les deux pentes d'une belle mante de satin blanc bordée de martre zibeline d'un reflet magnifique. Une robe de brocart vert sombre et broché se montrait à grands plis sous là mante et traînait un peu sur le gazon. Sa Majesté avait pour coifl'ure un de ces chape-
rons de velours vert, si à la mode alors, et qui rappelaient le chapska polonais, laissant à découvert une grande partie de la chevelure. Elle n'avait pas de poudre ce jour-là , en sorte que de belles boucles d'un blond cendré retombaient jusqu'à la bordure delà eape de satin. Quand elle fut à la hauteur du groupe d'officiers, elle reconnut des gardes françaises. Ce fut avec un sourire et un geste particulier qu'elle leur rendit leur salut.
M. de Launay s'inclina, sans perdre de vue cependant le terrible procureur qui menaçait de garder son feutre sur la tête. Il le vit, à sa grande surprise, le chapeau à la main.
— Monsieur, lui dit-il quand la reine eut passé, je vous surveillais.
— Pourquoi, monsieur? demanda l'homme de robe.
— Pour savoir si vous oseriez insulter Sa Majesté.
— Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas encore remis mon chapeau.
-^ Je vois , monsieur , que vous menacez beaucoup de loin et que vous vous taisez dans l'occasion. Espérons que ce sera un peu l'histoire du tiers état.
— Ah ! ah ! vous croyez cela, vous, messieurs les officiers du roi ! Eh bien , nous verrons... ou plutôt vous nous verrez faire.
— Quand, monsieur?
— Quand? Dame ! lorsque nous serons...
— Les plus forts, n'est-ce pas? répliqua M. de Launay. Eh bien, monsieur, à mon tour je vous dis : Vous nous verrez faire, si jamais nous sommes... les plus faibles. Allez, monsieur, répétez cela à vos frères et amis du club des Enragés et autres...
Il lui tourna le dos et s'avança vers le grand canal avec ses camarades.
— Têtes de fous, que la vue d'une femme a troublées ! s'écria le procureur.
— Serviteur! monsieur, dirent les marchands; pour aujourd'hui nous aimons encore mieux la reine que voire aimable conversation.
Les honnêtes bourgeois parisiens se mirent dans les rangs de la foule, et, avec elle, ils descendirent lentement la grande avenue du tapis vert. Arrivée devant le bassin d'Apollon , la foule se divisa en deux branches comme un torrent arrêté par un barrage de rochers au milieu de son lit ; puis elle s'épan-
dit sur la plalc-fonue de gazon et sur les deux rives du grand canal.
La glace avait une épaisseur énorme ; c'était tout un bloc étincelant depuis les grilles du parc royal jusqu'à Saint- Cyr. Sur celte zone de cristal de près d'une demi-lieue de longueur et formant à son milieu une immense croix à la grecque, quinze cents patineurs, revêtus des costumes les plus divers et les plus élégants , glissaient et se croisaient en tous sens avec une merveilleuse agilité. Le spectacle était imposant. Sur les deux rives, une population de plus de vingt mille âmes était attentive aux exercices des plus habiles coryphées du patin et témoignait de sa joie par des cris ou des applaudissements. C'était une fête encore pour le château de Louis XIV... mais une fête populaire, tout en harmonie avec celte nouvelle alliance , contractée entre la royauté et la nation française. Oui , le bon peuple de France venait fêter encore la maison de Bourbon à Versailles.
Le traîneau.
A la tête du grand canal, près de l'hémicycle de gazon qui le sépare du bassin d'Apollon, on voit encore de larges dalles qui surplombent l'eau de leur corniche polie et taillée en ronde-bosse. C'était l'embarcadère destiné aux princes , soit pour la promenade en gondole, soit pour descendre sur la glace lors de l'exercice du patin. D'autres embarcadères étaient situés sur les côtés latéraux. La reine s'était approchée du canal où son traîneau l'attendait adossé aux grandes dalles. Deux femmes du service de la chamt 10
bre eurent soin de jeter sur le fauteuil du traîneau une immense pelisse doublée de petit-gris, qui devait envelopper Sa Majesté depuis les pieds jusqu'à mi-corps.
La reine passa lestement de la rive sur le traîneau, et, avant de s'asseoir, elle porta au loin ses regards , comme ravie du coup d'œil qu'offraient les deux rives. Cette femme élégante se détachait seule sur le fond du tableau, aux yeux de la foule qui, dans un moment de ravissement , se mit à applaudir. Marie-Antoinette était heureuse; on le voyait à ce maintien d'une grâce un peu fière, à cet air triomphant et doux qui la distinguaient entre toutes les femmes. Elle s'inclina , jeta un dernier regard sur la foule et s'assit, enveloppée de fourrures et les deux mains passées dans un manchon posé sur ses genoux.
Le traîneau à son avant avait la figure d'un cygne, dont le cou recourbé formait la proue, et dont les deux ailes argentées s'allongeaient des deux côtés. Il était monté sur deux longs patins d'acier; il était effilé, délicat et solide ; il glissait comme le plus fin voilier sur la mer. Deux jockeys en casaque de satin bleu de ciel, et portant de grosses
houppes d'argent au sommet de leur casquette de velours cramoisi, deux des plus lia» biles jockeys chaussés de jolies bottes à revers et armés de patins, étaient placés derrière le traîneau royal pour le diriger. Un autre traîneau à peu près pareil était destiné à madame la comtesse d'Artois qui l'occupait seule aussi.
Cependant des groupes s'étaient formés sur la glace à quelque distance du traîneau royal ; ils étaient composés des gentilshommes les plus en renom de ce temps-là. C'était la jeunesse dorée, cette folle et brillante jeuBcsœ de France, si futile et si valeureuse selon l'occasion ; jeunesse enthousiaste, à la tète de laquelle un prince de génie fera toujours de la France , quand il le voudra , la première nation du monde.
Messieurs de la cour et de la ville avaient ce jour-lù rivalisé de luxe et de bon goût. Chaussés de leurs patins, vêtus, coiffés et parr fumés par la main capricieuse de la mode , ils étaient là au nombre de cinq ou six cents jeunes hommes de haute lignée , tous plus animés, plus rivaux de grâce et de hardiesse, tous plus triomphants que jamais. L'heure
iU LES CHARMILLES DE TRIA.NON.
de la révolution avait beau tinter du côté de Paris; à Versailles, ce jour-là, il s'agissait des plaisirs de la glace, de la folle et merveit- * leuse course sur deux lames d'acier, et surtout il s'agissait d'être remarqué par la belle reine de France. 0 vaillante jeunesse ! qui nous dit que souvent votre futilité, votre imprévoyance ne sont pas de l'héroïsme ! Combien de ceux qui frémissaient de joie près du traîneau royal, à Versailles, ce jour-là, marchèrent à l'échafaud trois ans plus tard avec toute l'audace du stoïcien ou toute la foi du martyr ! Combien de ceux-là aussi, plus heureux , mais non moins intrépides, allèrent conquérir leurs éperons ou tomber sous la mitraille, quand les grandes guerres couvrirent l'Europe de feu et de sang !
Les groupes rangés çà et là en vaste demicercle autour de Sa Majesté attendaient le signal. Les jockeys posèrent les mains sur le rebord de velours, à l'arrière du traîneau, et le traîneau commença à glisser doucement ; puis comme s'il s'animait par degré, il fendit l'espace, laissant après lui, sur la glace, un léger sillage. Alors ce fut un tourbillon ; l'étineclant escadron des patineurs, lancé en
pleine carrière, escortait ou plutôt enveloppait le traîneau royal, emporté avec lui dans une course insensée. Bientôt on ne distingua plus au loin qu'un point brillant, et dont la vivacité de mouvement brisait la lumière et faisait chatoyer mille couleurs.
La foule devint houleuse sur les deux rives ; elle attendait le retour de la reine avec cette agitation sonore, indéfinissable comme le bruit du vent, qui semble la posséder dès que son attention n'est plus captivée , dès qu'un entr'acte partage en deux quelque grande jouissance, quelque grand étonnement.
M. de Launay et ses amis attendaient aussi, près des termes de Syrinx et de Verlumne et de tant d'autres statues qui s'élèvent au pourtour du bassin d'Apollon. MM. des gardes françaises avaient l'œil sur des gardes du corps qui paraissaient fort préoccupés,
— Je ne crois pas, dit M. de Launay à ses camarades , que nous soyons aujourd'hui l'objet de l'attention de ces messieurs. Vous savez d'ailleurs que nos rivalités d'armes déplaisent au roi. Il me semble que les gardes du corps cherchent à nous aborder...
— Voyons , de Launay , reprit un officier de ses amis, allez à eux... faites la moitié du chemin... le milieu du gazon sera l'île des Faisans.
Le lieutenant s'avança et vit en même temps un garde du corps se détacher du groupe de ses camarades, placé à l'autre extrémité de la plate-forme, et venir à lui.
Ces deux jeunes militaires , d'une charmante physionomie l'un et l'autre, s'abordèrent vers le milieu du rond-point, ainsi que l'avait prévu le garde française.
Ils échangèrent un salut cordial et ce fut le garde du corps qui parla le premier.
— Monsieur, dit-il, vous avez deviné notre pensée. Mes camarades et moi désirions avoir l'honneur de nous rapprocher, en ce moment, des officiers aux gardes françaises.
— Nous voici, monsieur, très-disposés à accepter cet honneur, dit de Launay.
— Il s'agit d'une circonstance assez sérieuse, reprit le garde du corps.
— Parlez, monsieur, répliqua de Launay.
"* Il y a ici près, dans cette foule, des gens dont nous devons nous méfier. On veut affli-
LES CHARMILLES DE TniANON. 147
ger la reine par quelques démonstrations hostiles.
— Monsieur , dit Arthur de Launay , disposez de moi et de nous tous.
Alors M. de Launay, faisant signe aux siens, et de son côté le garde du corps appelant de la main ses camarades, on vit des deux côtés de la plate-forme de gazon et en même temps s'ébranler les deux groupes d'officiers qui s'avancèrent noblement l'un audevant de l'autre, jusqu'au point central où se trouvaient les deux parlementaires. Arrivé là, on se salua avec dignité et avec une cordiale politesse. Les uniformes ne se mêlèrent point d'abord; chacun restait encore dans son camp ; mais les deux camps étaient déjà bien près l'un de l'autre ; deux mains étendues se seraient touchées.
M. de Launay prit la parole et fît part à ses camarades des soupçons fondés que MM. les gardes du corps lui q^vaient communiqués.
— Messieurs, ajouta le brave de Launay, nous le disions tout à l'heure, voici l'île des Faisans; et, puisqu'il s'agit de la reine, je pense que nous voulons tous un traité de
us LES CHARMILLES DR ÏRIANON.
paix. Ainsi donc je le propose au nom de Sa Majesté; entre nous, dès aujourd'hui, plus de Pyrénées!
Le mot fut électrique : gardes françaises et gardes du corps se confondirent dans un même groupe. Le pêle-mêle devint charmant, et de vives conversations s'établirent aussitôt entre les officiers. Bien des gens remarquèrent cette fusion jusqu'alors inusitée; bien des gens s'en réjouirent; quelques-uns en furent désespérés... mais personne n'osa s'approcher, en sorte que les brillants uniformes étaient seuls en possession de ce grand demicercle de gazon situé à la tête du canal, et ils y établissaient fort à l'aise une manière de conseil de guerre.
— Messieurs, dit un brigadier des gardes du corps, il faut nous décider sans perdre de temps. Je suis d'avis de nous diviser en deux troupes, mais chaque troupe composée de gardes françaises et de nous. Je suis d'avis de remonter simultanément et à travers la foule les rives du canal, et de surveiller les malveillants qui chercheraient à exciter des huées parmi la population quand la reine reviendra.
— Oui, messieurs, reprit un autre garde, on veut siffler, huer et vociférer, au moment du retour du traîneau royal.
— Partons, messieurs! parlons! dirent les officiers aux gardes françaises. Divisonsnous et remontons les deux rives.
— Messieurs, ajouta de Launay, de la fermeté, mais de la prudence.
— Allons, de Launay, mon ami, dit un de ses camarades, vous voulez toujours faire le sage, et vous avez la tête tout aussi bouillante que la nôtre.
— Un volcan sous les fleurs et la neige ! ajouta en riant un jeune officier.
— Du reste , messieurs , reprit un autre garde, je dois vous en faire l'aveu; M. de Launay nous est revenu de son congé, amoureux fou...
— De qui ? de qui ? demandaient les officiers des deux armes tout en marchant bras dessus bras dessous pour se mêler ù la foule.
— C'est ce que M. de Launay aura soin de ne pas vous dire, messieurs, répliqua le jeune garde française.
Tout en causant de la sorte on arriva à
l'embarcadère sur le canal; là se divisa le groupe formidable d'officiers et, comme à la manœuvre , un bataillon prit la rive droite, l'autre la rive opposée , marchant d'un pas mesuré et d'un air calme mais déterminé à faire bonne contenance contre tout perturbateur de fête.
La foule s'ouvrait à mesure que la colonne d'officiers approchait, et sur les bords du canal, comme sur le gazon du parc, chacun s'étonnait de cette nouvelle alliance si imprévue entre des armes jusque-là si rivales.
A ce point du milieu où le grand canal est coupé en croix, dans ce vaste espace où viennent aboutir quatre angles comme des caps de marbre à fleur d'eau , le traîneau de la reine s'était arrêté. Sa Majesté occupait le centre de l'étendue de glace et prenait plaisir à regarder tout le mouvement qui se faisait autour d'elle. Les plus habiles d'entre les patineurs décrivaient des évolutions surprenantes de légèreté et de hardiesse. C'était à qui l'emporterait en audace, en témérité. Parmi les gentilshommes livrés à une si étrange animation , on remarquait un élégant mulâtre dont la toilette était le type le
plus fidèle de la mode. Son frac de velours louge était rehaussé par une riche garniture de boutons à facettes et à camées à leur point central; ces camées, disait-on, étaient d'une haute valeur et représentaient les douze Césars (singulier ornement en vérité !), le cavalier était sans épée et sans chapeau, mais un heiduque à aiguillettes les portait et suivait son maître à dislance. Des bottines à glands, une culotte de velours mordoré , une cravate longue et dont le nœud empesé à larges pans retombait carrément sur la poitrine, des cheveux poudrés à frimas, une large bourse noire et un manchon de martre garni de rubans verts, telle était la parure du gentilhomme mulâtre. Tous les regards se portaient sur lui ; les mains toujours passées dans le manchon, le corps d'une souplesse merveilleuse, la léte tantôt inclinée, tantôt audacieusement levée.^ il fendait l'espace avec une grâce et une vigueur sans égales. Revenant souvent vers le traîneau de la reine , il se mit à décrire autour de Sa Majesté des cercles infinis qui peu à peu prirent les contours et les dessins capricieux de raraJ)esque. La reine paraissait charmée de ces tours de force ou
plutôt de ces tours de grâce. Elle riait et de temps en temps laissait échapper un bravo.
Le cavalier que tout le monde reconnaissait, et que le lecteur a reconnu aussi, était le chevalier de Saint-Georges, ce merveilleux à qui tout était familier dans le royaume de l'adresse et de la grâce. Saint- Georges était alors un des coryphées du jour. Riche, jeune, ardent, fort beau malgré son teint , et peutêtre à cause de son teint , il était très à la mode, et ses avis, ses goûts, ses passions faisaient école. Il était, dit-on, haut gradé dans la loge des francs -maçons de Paris. Il avait pris parti d'abord avec les réformistes du Palais-Royal ; mais par un attrait irrésistible , peut-être aussi par conviction, Saint-Georges reprenait pour la cour toutes ses sympathies enthousiastes.
Au moment où la reine était fort attentive à le regarder, il se rapprocha tout à coup du traîneau, et avec une incroyable agilité, tournant et retournant sur l'angle aigu de ses patins, il écrivit un chiffre sur la glace, celui de Marie-Antoinette, et en même temps sous le chiffre, le mot péril. Puis avec la rapidité de la flèche, il fuit par un élan prodigieux et dis?
LES CHAKMILLES DE TRIANON. lt)3
paraît dans le lointain lumineux, au bout du grand canal, à l'opposé de Versailles.
La reine vit le chiffre et lut le mot tracé. Elle devint sérieuse ; ses joues même perdirent un moment leur éclat rose ; elle regardait la glace d'un œil attristé. Presque tout le monde avait suivi des yeux Saint-Georges, au moment oii il s'était si prodigieusement élancé sur le patin, fendant l'espace à se briser le front ou à se rompre les reins, s'il venait à perdre l'équilibre. Toute l'attention de la foule était tendue de ce côté... Mais quelqu'un avait lu le mot péril et vu le chiffre royal. C'était un cavalier qui s'était constamment attaché à suivre le traîneau de la reine. Glissant aussi avec grâce et hardiesse, il passe sur les lettres tracées par le fer du mulâtre, les efface de deux ou trois coups de patin, et ne laisse que le chiffre. Puis, moins agile que Saint -Georges , mais son égal en adresse , il écrit de son talon d'acier, et sans cesser de tourner, le mot fidélité sous les deux initiales de Marie-Antoinette.
— Ah! s'écria la reine.
Et son front s'éclaira d'un rayon de joie. Fière , l'espoir dans je sourire et dans le rer
I5i LBS CHARMILLES DE TRlAiNON.
gard, elle remercia de la main le cavalier ifi' connu. Comme tout le monde, attiré par le cri de Sa Majesté, accourait autour d'elle, on lut le mot tracé et chacun le répéta avec ani* mation.
La foule grossissait autour du traîneau royal, et l'enthousiasme allait grandissant comme le bruit des vagues, au moment où se lève le vent de terre. La reine avait demandé à revenir; le traîneau décrivit majestueusement un grand demi-cercle, et se trouvant en face du parc, il reprit sa promenade en droite ligne; mais cette fois il glissait lentement, toujours entouré de sa magniflque escorte qui se recrutait en marchant comme l'avalanche. La reine entraînait après elle toute cette multitude animée , folle de joie, jetant des vivats éclatants que répétaient les échos des bois. C'était un vrai triomphe. A la vue du cortège et comme si l'électricité de l'enthousiasme la gagnait, la foule des deux rives répondit par les cris de : Vive le roi 1 vive la reine! tendant les mains au traîneau royal et agitant des mouchoirs. La journée était gagnée et certainement sans le concours , cette fois, de messieurs des gardes du corps
et des gardes françaises, qui, très-heureux de leurs précautions inutiles, n'eurent autre chose à faire, sur les bords du canal, qu'à mêler leur voix à celle de la foule et à faire chorus avec elle. Oui , la journée était gagnée... mais par les plus séduisants sourires, le plus noble front et la plus belle grâce du monde ; par Marie-Antoinette.
Le traîneau toucha légèrement à la rive. La reine, débarrassée des fourrures qui lui enveloppaient les genoux, posa sur la dalle un pied élégant et s'avança vers le tapis vert, accompagnée de sa belle-sœur et de toute une eour d'adorateurs. Bourgeois et gentilshommes marchaient pêle-mêle dans une charmante familiarité. Plus d'étiquette ! plus de barrière entre la souveraine et ses sujets, ou plutôt ses amis dévoués.
Elle rentra dans ses appartements avec cette joie naïve et cette fierté heureuse que donne le plus beau des triomphes , la popularité.
L'avis de Saint- Georges avait vivement touché le cœur de Marie -Antoinette, mais quelle reconnaissance aussi n'avait- elle pas pour l'inconnu qui était venu si heureuse-
jap LES CHARMILLES DE TRIANON.
ment protester d'une fidélité à laquelle le roi et elle-même attachaient tant de prix ! En ces jours-là , pour la royale famille, le mot fidélité n'était-il pas l'équivalent d'amowr et d'espoir?
Or, en revenant d'accompagner Sa Majesté avec la foule , M. de Launay qui , dans le roulis de la multitude, avait été séparé de ses amis, se dirigeait vers le parterre du nord pour gagner l'avenue conduisant à la pièce d'eau de Neptune et à une grille du parc. Il tournait un grand vase de bronze pour suivre une contre- allée, lorsqu'il se trouva en face d'un jeune homme d'une fort noble tournure , mais dont le teint pâle et la maigreur le frappèrent. Tout à coup l'un et l'autre poussèrent un cri ; M. de Launay serrait dans ses bras Henri de Bellegarde, après deux ans de séparation.
L^hnltU veit-poiume et non conipasnon.
— Mon ami, disait à M. de Laimay Henri de Bellegarde, je reviens du fond de l'Amérique pour écrire sur la glace, aux pieds de ma souveraine, le mot fidélité.
— C'était vous! s'écria de Launay.
Et tous deux en silence s'acheminèrent vers cette grande allée, presque toujours déserte , qui sert d'avenue aux Trianons, en longeant intérieurement les murs du parc.
Mais, ce jour -là, des groupes nombreux revenaient par cette allée à Versailles pour regagner la route de Paris.
M. de Launay et son ami, qui cherchaient la solitude, passaient aussi près que possible des charmilles qui bordaient l'avenue, et même, de temps en temps, ils prenaient des sentiers le long du bois. Quand ils se crurent assez seuls pour causer, M. de Bellegarde dit à son ami :
— Vous n'osez me demander des nouvelles d'Henriette ?
M. de Launay tressaillit et baissa la tête sans répondre.
— Eh bien , reprit le marquis de Bellegarde , je vais tout de suite vous rassurer. Elle est à Paris depuis trois jours, plus belle que jamais, et plus digne que jamais de votre attachement...
— Et vous aimant plus que jamais, monsieur? demanda Arthur sans quitter du regard le gazon flétri.
— Je suis sincère avec vous jusqu'à la cruauté. Oui , mademoiselle de Valency n'a pas cessé de m'aimer; cependant...
M. de Launay releva brusquement la tête.
— Cependant je dois vous avouer, monsieur, qu'elle a conservé pour vous une reconnaissance profonde , un sentiment exalté
qui tient de la tendresse et de l'admiration.
— De l'admiration ! dit Arthur. Ce n'est pas ce que je voudrais ; mais enfin c'est quelque chose... Et depuis deux ans, mon cher marquis, elle vous a suivi...
— Partout, aux États-Unis, à la Louisiane, aux Antilles... C'est une courageuse fille; sans elle je me serais tué.
— Vous ? dit Arthur. Je croyais que vous regardiez le suicide comme une lâcheté.
— Dans mes voyages , j'ai relu la Nouvelle Hèloïse de Rousseau.
— Je vous en fais bien mes compliments, monsieur, reprit le sévère de Launay; les utopies de Rousseau et les sophismes de Voltaire nous ont amenés tout droit où nous sommes, à une révolution. Revenons à vous. Comment dans ces longs voyages, en visitant les merveilleux pays que vous avez parcourus et en compagnie d'une admirable femme qui vous aime , comment le désespoir a-t-il pu entrer dans votre cœur?
— Par la raison toute simple qu'en vous quittant, en m'embarquant à Livourne pour l'Amérique, j'avais oublié de laisser ma folie sur le continent européen.
— Ainsi le fantôme de vos rêves... ?
— Traversa avec moi la Méditerranée et l'Atlantique, dit M. de Bellegarde, et mit pied à terre avec moi sur le continent américain pour ne plus me quitter d'une minute. Mon ami, ajouta-t-il, je crois qu'une grande passion ne devient que plus terrible dans la solitude; elle s'accroît de tout le lointain de l'espace; elle s'embellit de tout le merveilleux de la rêverie, de toute la volupté d'une nature heureuse et brillante comme celle du nouveau monde.
— Vous auriez donc mieux fait de rester aux gardes françaises , et de vous brûler chaque jour aux splendeurs de la cour de Versailles ?
— Je le crois; peut-être à force de me rassasier la vue de mon idole , je lui aurais découvert des défauts.
— Et voilà pourquoi, dit de Launay, vous venez de courir pendant une heure sur la glace après son traîneau?...
— Qu'elle était adorable, mon ami ! ajouta M. de Bellegarde. Cependant, reprit-il, il ne faut pas me faire plus fou que je ne le suis. Ce qui a déterminé mon retour en France
n'est pas seulement l'ardent désir de revoir ce que j'aime; j'ai lu les papiers publics venant d'Europe, et j'ai vu les dangers qui menacent la royauté. Mon parti a été pris surle-champ. Aujourd'hui j'apporte au roi mon épée... je reprends du service et ne veux plus me souvenir de cette malheureuse affaire du collier qui donna tant de chagrin à mon pauvre oncle M. de Rohan et à moi-même. Dans un moment de colère, en voyant les tours de la Bastille , où j'amenais le cardinal , je me suis écrié que cette forteresse tomberait un jour sous les coups d'une révolution. Je crois plus que jamais que ma prédiction s'accomplira... Mais quant à aider l'insurrection de mon épée, jamais, M. de Launay, jamais. Tout ressentiment doit céder dans mon cœur devant les dangers que court la monarchie... Avant tout, je suis officier du roi, et je tiendrai mon serment au drapeau.
M. de Launay lui serra la main.
— Et d'ailleurs, reprit M. de Bellegarde, quelle fidélité si affaiblie ne se ranimerait à la vue de tant de méchanceté , de tant de lâcheté qui s'acharnent aujourd'hui contre la plus noble des femmes , la plus aimable
des reines? Ah ! c'est elle que l'on veut perdre avant d'attaquer le trône ! Avant de lui arracher la couronne , on veut flétrir son front ! Les misérables !
En prononçant ces derniers mots avec un accent de colère très-énergique, M. de Bellegarde serrait le poing et semblait menacer la foule. M. de Launay lui dit :
— Ce n'est point aujourd'hui qu'il faut chercher ici des ennemis de la reine, tout le monde a été admirable pour elle.
— Dites, monsieur, qu'elle a été admirable pour tout le monde.
— D'accord , reprit de Launay. Mais encore une fois, mon cher marquis, trêve à tout ressentiment; aujourd'hui le triomphe de Marie-Antoinette a été complet.
Ils parlaient ainsi lorsqu'ils aperçurent deux hommes qui marchaient dans la même direction qu'eux, mais au delà des charmilles. Ils s'arrêtèrent. Les deux inconnus crurent qu'on voulait les braver ; ils s'arrêtèrent aussi. De leur côté, les officiers se persuadèrent à tort que des espions les suivaient. Ils prirent un sentier et arrivèrent derrière la charmille, sur la lisière de la fu-
laie. Les deux inconnus étaient restés fermes à leur place. M. de Bellegarde allait engager avec eux une terrible querelle , lorsque son ami de Launay l'arrêta en lui disant :
— Je connais l'un des deux, laissez-moi les aborder.
Et il s'avança résolument. Or, il avait affaire à deux hommes du plus grand sangfroid et d'une énergie de caractère contre laquelle l'emportement ne pouvait que se briser. Le plus âgé ne paraissait pas avoir plus de trente-cinq ans ; sa physionomie avait une cruelle expression d'ironie, son œil était vif, ses lèvres minces, son sourire calme et froid ; une chevelure parfaitement accommodée et poudrée, un habit de beau drap vert-pomme à boutons brillants, des dentelles pour manchettes et pour jabot, un manteau brun trèsbien drapé sur les épaules, des bas de soie et des boucles d'or aux souliers, tout annonçait en lui un homme d'ordre et de parfaite tenue. Son compagnon beaucoup plus jeune , mais d'une mise plus négligée bien que très-propre, avait une figure d'une beauté remarquable. De grands cheveux blonds , des yeux bleus d'une douceur et d'un éclat surprc-
nant; des traits fins et d'un dessin irréprochable, un teint pâle, un air souffrant, mélancolique, quelque chose qui tenait le milieu entre l'enthousiasme et la béatitude placide, tel était ce jeune homme de vingt- trois ou vingt-quatre ans, qu'au premier abord on prenait pour un doux et savant séminariste venan t de recevoir ses derniers grades en théologie.
— Monsieur, dit de Launay en reconnaissant l'homme à l'habit vert -pomme, nous nous sommes déjà rencontrés à l'escalier de l'Orangerie.
— Oui, monsieur, répondit celui-ci. Et nous avons échangé nos noms et prénoms, je crois.
— C'est à M. Maximilien de Robespierre que j'ai l'honneur de parler? dit l'officier.
— C'est à M. Arthur de Launay, officier aux gardes françaises , que j'adresse la parole? répliqua Maximilien en évitant des formes trop polies, et qu'il regardait probablement comme des humiliations indignes d'un homme libre.
— Le hasard, j'aime à le croire, monsieur, vous amène une seconde fois sur mon chemin, dit de Launay.
— C'est ce que j'aime à me persuader
LES CHARMILLES DE TRL\iNON. 165
aussi pour ce qui \ous regarde, répliqua en souriant l'homme à l'habit vert.
— A moins, monsieur, dit de Launay, que vous n'ayez un intérêt assez vif à vous occuper du public...
— Monsieur, reprit Maximilien en montrant son compagnon , notre conversation avait un sujet sérieux.
— C'est-à-dire, M. de Robespierre, répliqua l'officier, que vous ne nous jugez pas dignes, M. de Bellegarde et moi, de fixer votre attention î
— Est-ce une querelle que vous voulez engager avec moi, monsieur? demanda Maximilien avec un calme stoïque. Je vous préviens d'une chose qui évitera, je l'espère, une plus longue persistance. Je ne me bats pas; mon ami non plus.
Et il désignait son compagnon qui, dans ce moment, affectait une distraction trèsdédaigneuse.
— Ah ! vous ne vous battez pas! dit Bellegarde; c'est juste du reste, on ne peut faire deux métiers à la fois.
— Et quel est le métier que vous me supposez ?
— Celui de savoir quel est celui d'aulrui.
— Ah î reprit Maximilien en regardant placidement son compagnon, vous nous prenez pour deux espions de la police , messieurs. Je vous donne ma parole que vous vous trompez lourdement. Nous sommes ennemis bien déclarés de toute police, comme de toute tyrannie.
~ Ah! ah! j'y suis, répliqua de Launay, ces messieurs font partie des Amis du peuple ?
Le regard du jeune compagnon de Maximilien se leva vers le ciel avec une expression de tendre béatitude.
— Nous sommes très -fiers, messieurs, ajouta Robespierre en soulevant son chapeau, de la bonne opinion que vous avez de nous.
— Or çà , reprit M. de Launay en continuant à marcher dans la contre-allée avec M. de Bellegarde et les deux interlocuteurs qui prirent son pas et cheminèrent de front à côté de lui ; or çà, messieurs, vous voulez donc une révolution ?
— Nous voulons, monsieur, ce que demandera la sainte cause du peuple.
— Le peuple, c'est le tiers état, entendezvous, Bellegarde? dit Arthur à son compagnon.
— Non, monsieur, reprit l'homme à l'habit vert -pomme. Le peuple, c'est tout le monde.
— Et le roi est du peuple? demanda de Launay.
— Et la reine aussi ! répliqua aigrement Maximilien.
M. de Bellegarde bondit de colère. Le bras de de Launay le contint.
— Diable î ajouta de Launay, ce que vous dites là est très-fort. II paraît que nous en apprendrons de belles aux états généraux.
— Hélas ! dit Maximilien avec un soupir équivoque, je crois que les états généraux ne nous apprendront pas grand'chose, et qu'il faudra aller ailleurs à l'école.
— Je vous demande une bonne place sur les bancs de votre classe, M. de Robespierre, dit M. de Launay en souriant ; marquez-moi sur votre agenda.
— De tout mon cœur, dit Maximilien. Je vous promets que je me souviendrai de vous.
— Bien obligé. Mais voyons , entendons-
nous, répliqua de Launay, vous n'en voulez pas à la personne du roi, n'est-ce pas?
— Nous n'en voulons à personne, répondit le terrible habit vert. Ce que nous voulons, ce sont \es droits dellioînme proclamés, rehabilités et à tout jamais constitués.
— Les droits de l'homme? reprit de Launay en souriant. Oh ! alors , c'est bien. La chose est peu dangereuse; chacun aura les siens.
— Sans doute, dit Maximilien.
— Mais au nombre des droits de l'homme, monsieur, ajouta de Launay, vous accordez bien au roi celui de légitime défense; car, enfin, quoi qu'on en dise au club des Enragés, un roi est un homme , et si on l'attaque trop vivement, dame , il est bien obligé de riposter.
M. Maximilien coula un r(?gard de côté à ses interlocuteurs, et répondit posément :
— Seriez-vous bien résolus, messieurs, à riposter au nom du roi contre le peuple ?
— Monsieur, dit de Launay, nous sommes officiers de Sa Majesté, je vous l'ai dit.
— Et vos grenadiers, demanda Maximilien, sont-ils aussi les grenadiers de Sa Majesté ?
— Quelle question ! répliqua Arthur. N'en doutez pas, monsieur.
— Et moi-même et nous tous , nous sommes également la chose de Sa Majesté?
— La chose, non , dit de Launay ; les sujets, oui : c'est-à-dire les enfants et les défenseurs.
Maximilien haussa les épaules ; son compagnon se croisait les bras tout en marchant et ne cessait de contempler des nuages flottants dans l'azur du ciel.
— Tenez , M. de Robespierre , reprit Arthur de Launay, je vois au fond que vous n'êtes pas mauvais, que vous n'avez dans le cœur aucune méchanceté (Maximilien s'inclina), seulement je vous crois la tête singulièrement échauffée par les idées démagogiques qui débordent aujourd'hui. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil ?
— Volontiers , dit Maximilien en se rapprochant un peu.
— C'est de ne pas chercher à faire, par vous-même ou par vos amis, de l'embauchage parmi nos grenadiers. Voyez -vous, les officiers des gardes françaises sont trèschatouilleux sur le point de fidélité au roi.
— Et à la reine ? dit Maximilien avec un accent si mielleux que l'ironie entra comme une aiguille dans le cœur de Bellegarde.
— Et à la reine , répliqua sévèrement M. de Launay. Je vous préviens que nous sommes très -décidés, dans ma compagnie comme dans toutes les autres, à faire crosser très-rudement tout individu surpris en flagrant délit de propagande. Veuillez vous le tenir pour dit, mon cher M. de Robespierre, car, en vérité, je serais fâché qu'il vous arrivât le moindre désagrément. Je le répète, vous n'avez pas l'air méchant, et je suis enchanté d'être revenu sur votre compte.
— Quant à moi , messieurs , dit Maximilien en s'arrêtant, je n'ai pas eu la peine de revenir sur le vôtre. Je vous ai jugés et parfaitement jugés du premier coup d'œil. Je vous remercie de vos avis. A votre tour, prenez le mien.
— Ah ! voyons? ajouta de Launay.
— Avant un roi, la patrie ! dit Maximilien d'une voix sympathique.
— Ma foi ! mon bon M. de Robespierre , reprit Arthur, j'aime autant cette devise : le roi et la France.
— Vous VOUS trompez, ajouta l'impitoyable railleur ; voici votre vraie devise, à vous, messieurs les galants officiers : la reine et le reste...
— Eh bien, soit,, monsieur, dit d'une voix passionnée M. de Bellegarde. Et malheur à celui qui dans l'occasion ne dira pas avec moi : la reine avant tout!
— Oh ! oh t dit Robespierre , ceci vaut mieux.
— Inscrivez cela sur vos tablettes, ajouta Henri.
— Je n'y manquerai pas , monsieur. La reine avant tout ! Diable ! c'est remarquable.
Arrivés au bout de l'allée, les quatre interlocuteurs se séparèrent, après avoir échangé un salut très-circonspect de part et d'autre. Maximilien prit le bras de son compagnon et se dirigea vers une grille de sortie. Or, ce jeune homme silencieux, beau, enthousiaste et contemplatif, c'était Saint-Just... dont le nom prédestiné devait signer avec onction tant d'arrêts de mort.
MM. de Bellegarde et de Launay, arrêtés au bout de l'avenue, considérèrent longtemps en silence ces deux hommes avec qui ils ve-
naient de causer et qui s'éloignaient lentement. Quand ils les eurent perdus de vue dans les bois, Henri dit à son ami :
— Je ne sais, mais au frisson de fièvre qui court dans mes veines , je sens que j'ai fait une très-grande lâcheté.
— Comment? dit M. de Launay.
— Tenez , mon ami , reprit Bellegarde , quelque chose me dit là ( et il montrait son front) que j'aurais dû pousser la querelle à fond et me battre avec ces deux démagogues.
— Allons donc, reprit Arthur, est-ce que les rêveurs se battent ?
— Des rêveurs de cette trempe finissent par devenir des assassins , dit le marquis. Vous m'accuserez de folie , si vous voulez , mais je vous jure que j'ai vu, lorsqu'ils ont ôté leur chapeau en nous quittant, une tache de sang sur le front de chacun de ces deux hommes.
— Oh ! par exemple, s'écria de Launay, il faut avoir l'imagination terriblement échauffée. Eh ! ce sont deux pécores. L'un est un utopiste malade, l'autre un béat. M. de Bellegarde, je vous promets que ces deux niais mourront idiots.
— J'aimerais autant les savoir crevés dans ce fossé à l'heure qu'il est, répondit Henri en frissonnant.
— Vous êtes charitable !
— Je suis devin, Arthur de Launay, s'écria le marquis avec exaltation , et je vous jure encore que j'ai vu la tâche de sang !
Les deux amis se séparèrent au rond-point du bassin de Neptune. Henri était fort ému, et comme l'air était frais près du bassin , il se mit à marcher lentement sur les platesbandes circulaires du gazon, respirant à pleine poitrine. Peu à peu la rêverie succéda à la vive agitation ; son esprit se perdait dans je ne sais quelle fantastique région, lorsque tout à coup il crut entendre prononcer son nom derrière lui. l\ se retourna brusquement, mais il ne vit en face de lui qu'un gros triton qui riait en lançant un jet d'eau de sa bouche de bronze. Certes, il eût été difficile au triton de prononcer une parole dans cette situation. Henri poussa plus avant ses recherches : un homniFC se montra entre deux grands vases de marbre.
L'inconnu était vêtu de noir ; il portait un jabot et des manchettes de riches dentelles ;
il tenait à la main une canne à pomme d*or. Henri le prit pour un médecin. L'inconnu le salua et lui dit en l'abordant :
— Comment , M. le marquis, vous ne me remettez pas ?
Henri jeta un cri. Il venait de reconnaître le comte de Cagliostro. Il lui adressa quelques paroles d'excuses , et lui demanda s'il arrivait du château de Geierberg , sur les rives du Rhin.
— Pas précisément, dit le comte, je reviens de Vienne où j'ai eu l'honneur de voir l'empereur Joseph II, qui souffrait d'une ophthalmie très-douloureuse...
— Et que vous avez guéri?
— J'ai eu ce bonheur-là. C'est un grand prince que Joseph II.
— Un peu philosophe, dit Henri.
— Voilà peut-être le secret de son grand mérite, ajouta Cagliostro. Eh bien, M. le marquis, reprit-il, pendant que j'étais auprès du frère, en Autriche, comment meniez-vous vos affaires auprès de la royale sœur, à Versailles?... Pardon... la question est un peu brusque.
— M. le comte, dit Henri, vous êtes trop
ami des convenances pour trouver mauvais que je ne réponde pas à cette question.
— Me ferez-vous l'honneur de répondre à celle-ci ? dit Cagliostro : votre cœur est-il toujours malade?
— Vous qui devinez tout...
— Je ne devine rien , M. le marquis; je vois ; j'ai la double vue , et vous ne pouvez nier cette mystérieuse faculté, vous, monsieur , qui avez vu tout à l'heure une tache de sang sur le front de...
— N'achevez pas ! s'écria Bellegarde. J'ai la tète en feu, et si j'écoutais mes pressentiments...
— Vous iriez vous battre et tuer les deux hommes que vous avez rencontrés ? A cela je réponds que ce serait chose impossible. Les destinées doivent s'accomplir. Ces deux hommes gouverneront la France.
— Quelle horreur ! s'écria Henri de Bellegarde.
— Monsieur, reprit Cagliostro, vous m'avez fait l'honneur de venir me visiter au château de Geierberg, en Allemagne, et vous m'intéressez. Encore une fois voulez-vous suivre mes conseils? Ne vous laissez pas cm-
porter par une passion folle ; sans abandonner la cause de votre reine, comprenez mieux les temps nouveaux; servez votre pays en cherchant à éclairer les gens de cour, puisque vous faites partie de la cour. Contribuez à faire parvenir la vérité au pied du trône, car ce trône est bien menacé.
— On le défendra, monsieur, dit rofficier avec une indomptable fierté.
— Et on se fera tuer inutilement , ajouta Cagliostro.
— Soit! s'écria Bellegarde dans l'exaltation de la fièvre. Soit ! et quelle plus belle fin que celle de tomber mort et l'épée à la main aux pieds du roi mon maître?
— Et aux pieds de la belle reine, dit Cagliostro en souriant tristement. Allons, M. de Bellegarde , vous êtes prédestiné et je vois que je ne puis rien pour vous.
Ils se saluèrent, et chacun prit son chemin du côté opposé.
T.ea s»rde« fntiiçafseti au b»ls nobert.
Les états généraux avaient été ouverts à Versailles, dans une salle dépendante du château, le 5 mai de l'année 1789. Mais aux délibérations de la séance royale avaient succédé des réunions tumultueuses.
Par une des plus belles journées du mois de mai, les avenues da bois Robert, au sud de la ville de Versailles, étaient encombrées d'une foule de soldats; ils marchaient par groupes, chantant certains refrains fort à la mode depuis les troubles politiques. Ces militaires, en très-grand nombre, appartenaient
à l'inifanterie d'élite, aux gardes françaises. Cependant on voyait parmi eux quelques uniformes du régiment de Flandre, alors en garnison à Versailles.
Une réunion avait été projetée sur un point central au bois Robert. Elle avait pour but de délibérer au sujet de certaines mesures à prendre relativement aux événements trèssérieux survenus depuis peu de jours, et qui présageaient toute une révolution. L'insurrection avaitgagné les rangs des régiments d'élite. La Déclaration des droits de l'homme avait été comme la boîte de Pandore : il en était sorti toute une tempête politique et sociale. Soldats et sous-officiers avaient compris que Tépaulette d'argent avait fait son temps de service sur l'épaule de la noblesse, et qu'il était de toute justice qu'elle devînt la récompense du mérite personnel. C'était logique au fond, mais la forme gâtait l'idée; la violence venait en aide à la justice, et c'était là le malheur de ce temps.
Les gardes françaises avaient, en outre de ce vieux levain de jalousie contre les escadrons dorés de la cour, de sérieux motifs de mécontentements plus récents. Le ministère
du roi et la cour tout entière Tenaient de leur montrer une défiance insultante (telle était leur opinion), en appelant à Versailles, pour la sûreté publique, des régiments éloignés.
Il semblait avec raison aux braves gardes qu'ils étaient assez bons soldats et gens assez honorables pour qu'on remît en leurs mains la sûreté du roi et celle de la représentation nationale. Le régiment de Flandre, en garnison à Versailles depuis longtemps, sympathisait pleinement avec les gardes françaises, et s'offensait de la même défiance à son égard. Les têtes étaient montées, et très-décidément les grandes et belles compagnies de l'infanterie d'élite appuyaient les réformes et se faisaient tiers état, sauf à se faire autre chose plus tard, le cas échéant. C'était un peu l'histoire des vieux prétoriens de Rome.
La. réunion au bois Robert était une révolte très-caractérisée contre la discipline militaire. Si elle se fût composée de cinquante à soixante hommes, un conseil de guerre eût été convoqué , et dans les vingtquatre heures on les eût fusillés. Mais le rassemblement... c'était la presque totalité
des compagnies. Or, quand tout le monde a tort, chacun a raison ; et il est convenu daas tous les pays du monde que la majorité c'est le droit. Pourquoi? Parce qu'elle est la majorité.
Donc , MM. les officiers avaient été priés très-poliment de ne rien ordonner de contraire, ce jour -là, à cette promenade tout exceptionnelle que les compagnies avaient résolu de faire sous les beaux ombrages du bois Robert.
Sur le terrain d'un immense carrefour de la forêt , de nombreuses tables avaient été dressées, et chacun pouvait à son gré ranimer ou rafraîchir ses idées de patriotisme. Si la roche Tarpéienne est près du Capitoky en général la buvette est trop loin de la tribune. Il y a de bien bonnes idées au fond de certaines bouteilles , et je ne sais pourquoi je me figure que certains orateurs , grands buveurs d'eau sucrée, perdent beaucoup de leurs moyens. Cette haine pour le dieu Liber prend sa source dans un principe vertueux, mais poussée à l'extrême, elle est injuste. Entre l'ivresse et une douce surexcitation, il y a toute la distance d'un pôle à l'autre.
Le peuple, qm a tous les instincts, a trèsbie» compris cela, et je doute qu'on puisse citer ttue assemblée populaire où , corame nous le disions tout à l'heure, la buvette soil trop loin de la tribune. Le danger serait dans l'abus du dieu Liber, D'accord; mais l'abus est toujours l'exception dans la règle. Parce qu'un chasseur imprudent se tue, faut-il que tout le monde renonce à la chasse?
MM. des gardes françaises et du régiment de Flandre, au bois Robert, donnaient un rare exemple de sobriété. Au milieu des séductions enivrantes de plusieurs milliers de bouteilles d'un vin fort loyal, une pensée sérieuse dominait l'assemblée, composée de deux ou trois mille hommes environ. C'était un camp moins les armes, car chacun n'avait avec soi que son épée ou son briquet; un camp de grenadiers venant délibérer sur des questions d'avenir pour eux et pour la pa^ trie. Cette multitude d'uniformes ne formait pas une seule réunion cependant, l'assemblée était divisée en vingt ou trente sections, où les plus habiles parlaient à leur tour. Le spectacle était nouveau et des plus pittoresques, sous les grands arbres de la forêt, en
plein midi, au moment où la lumière versait des flots d'or dans ces massifs de verdure, dans toutes ces touflfes de fleurs , dont le printemps venait de semer et de parfumer les bois.
Dans une des compagnies qui formaient le cercle, près du centre du rond-point , un grenadier, portant de larges galons d'argent sur ses manches, haranguait ses frères d'armes avec une certaine dignité qui prouvait un sentiment profond des convenances. Le sous-oflicier parlait de ses chefs en termes circonspects, mais il blâmait le privilège avec une logique impitoyable. Nous avons vu déjà ce brave sergent dans deux occasions : à Trianon étant de garde dans la cour du château pendant le spectacle de la reine, et dans ce même bois Robert , au nombre des intrépides sous-ofiiciers des gardes françaises qui avaient si vigoureusement provoqué messieurs les gardes du corps à un cartel dont les résultats furent sanglants. M. Beaumanoir, car c'était lui, avait eu le bonheur de guérir des blessures graves qu'il avait reçues dans cette mémorable rencontre, deux ans auparavant. Il aimait certainement et respectait
ses chefs, mais homme de mérite lui-même, il s'était résolument prononcé contre les privilèges et pour les réformes promises par les états généraux. M. Beaumanoir était influent dans la compagnie ; il avait une certaine littérature, un état de service fort honorable , un beau physique et un peu de fortune, ce qui ne gâtait rien.
— Grenadiers, disait l'orateur monté sur un banc, je crois que toutes les compagnies sont d'un avis unanime quant à la conduite à suivre; le mot d'ordre est celui-ci « Appui « à la représentation nationale et déférence « aux ordres du roi, tant que le roi fera cause « commune avec les députés de la nation. »
— Bravo ! s'écrièrent les grenadiers. Vive la nation !
— Vive le tiers état! reprirent deux caporaux d'une voix formidable.
— Messieurs , reprit l'orateur, je m'associe à vos sentiments. Mais on vient de crier vive le tiers état avec un accent qui semble protester contre le cri de vive la nation. Cependant l'un ne peut être séparé de l'autre, attendu que la nation est tout le monde en France.
18i LES CHARMILLES DE TRIANON.
— Sergent , dit une roix criarde , ayez la complaisance de nous relire ce passage du discours de Sieyès , où il est question du tfers état.
— Volontiers, reprit l'orateur Beaumanoir en dépliant une grande feuille imprimée quil avait à la main. Voici le passage...
— Ecoutez ! écoutez ! s'écrièrent les grenadiers.
— Voici le passage , répéta Beaumanoir.
Je lis : « Qu'est-ce que le tiers état? — Tout. — Qu'est-ce qu'il a été jusqu'à présent? — Rien. — Que demande-t-il à être? — Quelque chose. »
Un murmure tumultueux succéda à ces paroles. L'orateur voulait continuer et faisait en vain des signes réitérés de la main droite.
— Non! non! s'écriaient des voix stridentes. C'est détestable!
— Comment ! détestable ? C'est une admirable définition!
— Allons, allons, votre Sieyès est un abbé, ça se voit tout de suite.
— M. Sieyès est député du liers état, s'écria Beaumanoir, et il a droit à nos égards.
— Pourquoi donc vient-il nous chanter,
répliqua le sergent la Corbie , que le tiers état ne demande à être que quelque chose?
— Oui, pourquoi rien que cela? exclama le grenadier Gobert.
— Vous ne comprenez donc pas ? dit vivement Beaumanoir.
— Si fait ! nous comprenons que le catotin veut faire de nous , grenadiers français , quelque chose.
— Le gredin! riposta le caporal Fricot, ua drôle de corps.
— Quelque chose ! s'écria un jeune fifre, charmant et beau comme Adonis , quelque chose! savez-vous quoi, grenadiers?
— Non, noa, voyons le fifre ! répliquèrent les gardes.
— On veut faire de nous quelque ch^se, c'est-à-dire que M. le curé veut se donner pour clerc un garde française et nous distribuer ainsi en détail à tous ses confrères...
— Probablement! certainement! s'écria l'assemblée en chx»ur. Vive le fifre Romarin!
— Vive le fifre ! cria aussi l'orateur, mais encore une fois, messieurs...
— Nom, non ! la question est vidée par le
fifre, répétèrent les grenadiers en tumulte. Gardez \otre abbé.
— J'aime mieux Mirabeau , moi ! s'écria le sergent la Chauvinière.
— Et moi Bailly, dit une voix.
— Et moi Mably! dit en riant un jeune caporal.
— Encore un calotinî répliqua la Corbie.
— Et moi Barnave!...
— Et moi Meunier!...
— Et moi la Fayette ! dit le sergent Bagnolet.
— Oui, répliqua le fifre ; il parle comme un général et se bat comme un orateur.
— Méchant drôle ! cria Bagnolet.
— Moi j messieurs , dit une voix flùtée , j'aime mieux M. le cardinal de la Fare , qui nous a donné un très -beau sermon politique lors de l'ouverture des états généraux.
— Cardinal toi-même ! s'écria le caporal Fricot. Grenadiers, je suis, moi, pour M. Robespierre.
— Qu'est-ce que c'est que M. Robespierre? demandèrent dix voix à la fois.
— Un homme charmant, répondit Fricot,
qui est poudré comme un marquis , et qui veut que le peuple soit roi.
— J'accepte la couronne ! s'écria le beau Romarin, le fifre Adonis. Vive M. de Robespierre et ses ailes de pigeon ! et sa queue !
— Messieurs, messieurs, je vous rappelle à l'ordre î s'écria Beaumanoir du haut de son banc.
— Il n'y a pas d'ordre , lui répliquèrent les grenadiers.
— Je vous invite à l'ordre.
— Encore une fois , point d'ordre , sergent! s'écrièrent-ils.
— Eh bien, au silence.
— Parlez ! parlez !
— La réunion spontanée et libre au bois Robert a surtout pour objet, reprit Beaumanoir, de consulter les compagnies et de décider si nous devons nous opposer ou non à l'arrivée des divers régiments qu'on fait venir à Versailles pour le maintien de l'ordre public et la sûreté de la représentation nationale et celle du roi. Que les sous-officiers de chaque compagnie recueillent les votes , et on les réunira pour connaître le résultat de l'opinion générale. Attention, gre-
oadiers ! Que ceux qui sont d'avis de laisser arriver les régiments se découvrent la tète.
Tous les chapeaux , tous les bonnets de police restèrent immobiles. L'orateur reprit :
— Que ceux qui sont d'avis de protester contre l'arrivée des régiments demandés, et au besoin de les repousser par la force des armes, lèvent le bras.
Alors, comme à la manœuvre, comme s'il s'agissait d'un mouvement commandé, taus les bras se levèrent en même temps, toutes les mains s'agitèrent, et un seul cri se fit entendre :
— Aux armes !
— Grenadiers, reprit l'orateur, le dépouillement des votes de cette compagnie ne sera ni long ni difficile,
— Aux armes ! aux armes ! crièrent encore les gardes françaises.
— Cest compris , c'est bon î dit Beaumanoir. Messieurs, il me reste à vous remercier de la bienveillance avec laquelle vous m'avra écouté, ajouta- 1- il en sautant de son banc.
— Il n'y a pas de quoi ! reprit le fifre Romarin.
— Si fait ! répliqua Fricot le caporal, car il est diablement sucré.
Mais M. Beaumanoir n'entendit pas ou ne voulut pas entendre ce propos. Il se hâta de se réunir à ses camarades les sous-officiers des autres compagnies, pour leur apporter le résultat des votes des grenadiers qu'il venait de haranguer. Il paraît que d'un accord unanime , toutes les compagnies se prononcèrent pour la protestation, et au besoin pour l'appel aux armes en cas de l'arrivée de nouveaux régiments; car il circula immédiatement dans la foule une invitation écrite au crayon (au nom de tous) de se rendre aux quartiers respectifs d'infanterie à Versailles, pour y signer les protestations votées. L'invitation ajoutait qu'il fallait ne s'occuper en rien de MM. les officiers , si toutefois ils osaient se montrer. Les gardes françaises étaient également invitées à se retirer dans le plus grand ordre ; les chants patriotiques étaient autorisés.
Le caporal Fricot et le fifre Romarin , ces deux impitoyables railleurs, se prirent à rire aux éclats de cette singulière manière de passer des ordres au crayon et de la main à la 2 13
main; ils regrettèrent même sincèrement de n'avoir pas apporté au bois Robert de quoi écrire eux-mêmes; leurs circulaires, pensaient-ils, auraient obtenu le plus brillant succès. Le fifre et le caporal connaissaient parfaitement le moral du régiment.
Les gardes françaises revenaient du bois Robert par groupes et par petites colonnes, chantant à tue-tête les ponts-neufs du Club des amis du peuple et les refrains du Club des enragés; le joyeux et terrible
Ça ira ! ça ira ! ça ira î Les aristocrates on pendra !
retentissait à toute volée dans les carrefours de la forêt et jusqu'aux barrières de la ville, lorsque M. Reaumanoir, qui s'était un peu attardé au bois Robert, rencontra tout h coup sur son chemin , sur la lisière de la forêt, deux officiers en habit de ville qui venaient droit à lui.
— Messieurs , dit le sergent, l'assemblée vient d'avoir lieu ; la délibération a été calme et ferme. Nous sommes dans le mouvement réformiste; nous sommes nationaux depuis
le talon jusqu'à la pointe de la baïonnette. Nous nous opposons à toute arrivée de régiment étranger; et probablement, sous peu de jours , nous inviterons , avec tous les égards qui leur sont dus , MM. les officiers aux ci -devant gardes françaises à rentrer dans leurs foyers. Je vous avais promis un compte rendu immédiat de la réunion : le voilà, et nous voilà quittes.
M. Beaumanoir ne trahissait point ses camarades , mais loyal aussi envers deux officiers qui, pour lui, avaient toujours été d'excellents chefs, il leur devait un avis salutaire dans l'occasion, et il le leur donnait ce jourlà. C'était une dernière dette de reconnaissance, presque un dernier adieu.
MM. de Bellegarde et de Launay répondirent par un remercîment au sous -officier, et ils ajoutèrent ces paroles :
— Souvenez-vous , sergent , lorsque vous serez colonel ou général de brigade, que la fortune de la veille n'est presque jamais celle du lendemain. Faites du bien à vos subordonnés, mais ne comptez pas sur eux. Adieu, sergent du roi !
M. Beaumanoir leur rendit le salut mili-.,
taire et s'éloigna d'un pas précipité. 11 venait de voir étinceler dans l'avenir le bâton d'or du maréchalat.
XÏII
Teille du 14 juillet.
Vers le milieu de la nuit du 15 au 14 juillet, un homme armé d'un énorme bâton noueux sonnait à la grille de l'habitation de mademoiselle de Valency. On lui ouvrit après lui avoir demandé son nom à travers la cloison de planches qui s'adaptait aux barreaux intérieurement. C'était M. de Launay.
La grille fut refermée avec soin, et Arthur se dirigea vers le salon où l'attendait M. de Bellegarde. M. de Launay revoyait Henriette ce soir-lù pour la première fois depuis deux ans.., 11 fut ébloui de sa beauté. Le soleil
des tropiques avait donné au teint d'Henriette un éclat surprenant. Ce n'était plus cette blancheur mate, cette transparence délicate de la peau qui sont naturelles aux femmes vivant à Paris dans l'atmosphère ambrée du monde élégant. Le teint de mademoiselle de Valency s'était doré d'un rayon comme une belle fleur pâlie en serre chaude et qui a repris ses tons colorés au grand air.
En voyant entrer M. de Launay, Henriette se leva et courut à lui avec une charmante vivacité, lui tendant les deux mains, comme aurait fait une sœur revenant d'un long voyage.
— Ah ! méchant que vous êtes î s'écriat-elle, je suis ici depuis trois mois , et vous n'avez pas même daigné...
— Mademoiselle , dit Arthur, j'avais juré de ne vous revoir jamais.
— Embrassez-vous ! embrassez-vous ! reprit M. de Bellegarde. C'est le seul mode de réconciliation possible.
Alors avec une grâce pleine de dignité , Henriette avança le front, et M. de Launay imprima le plus tendre des baisers sur cette tète adorée.
LES CHAUiMlLLES DE TIlIAiNON. 195
— Mais c'est un baiser d'oncle! s'écria M. de Bellegarde toujours blotti dans un fauteuil.
— C'est un baiser de frère, dit Henriette avec un sourire caressant.
— Eh bien, mon ami, demanda le marquis devenu plus sérieux, où en sommesnous , et comment avez-vous pu arriver jusqu'ici sans être reconnu?
M. de Launay indiqua son costume.
— Oui, reprit Bellegarde, vous voilà parfaitement transformé en élégant patriote : habit gris , gilet blanc aux larges revers , canne de houx à gros nœuds , culotte de nankin et bas chinés (ce qui est très -chinois) ! C'est fort bien ! Mais votre visage n'a rien perdu de sa ressemblance avec celui de M. de Launay, et les gardes françaises parcourent, dit-on , toutes les rues de Paris. Il est vrai que le grenadier qui aime le vin doit être ivre mort en ces jours de triomphe.
— Détrompez-vous, mon ami, reprit M. de Launay. Nos grenadiers...
— Ils ne sont plus les miens, mordieu! s'écria Bellegarde, puisqu'ils ne sont plus au service du roi...
— Ah ! reprit de Launay avec un accent d'amère tristesse, je ne puis me défendre de les nommer toujours nos grenadiers... les ingrats !
Et une larme roula de sa paupière.
— Marquis, continua-t-il, vous les auriez encore aimés si , comme moi , vous aviez pu les voir aujourd'hui , heaux, animés, charmants... oui, charmants, parcourant les rues de Paris, bras dessus, bras dessous, avec des citoyens de la milice bourgeoise ; ils avaient tous une petite branche de chêne posée en aigrette sur la ganse du chapeau...
— Du chêne! s'écria Bellegarde. Ah! c'est juste, reprit-il : la force, la puissance civique ! c'est un emblème. J'aimais autant le laurier, moi. Que voulez-vous !
— La milice bourgeoise, reprit de Launay, est définitivement organisée par décret des électeurs de Paris réunis à l'hôtel de ville.
— Comment diable! s'écria de nouveau Bellegarde , la commune de Paris est donc aujourd'hui tout le gouvernement?
— Oui , mon ami , dit M. de Launay. La milice a été armée avec tout ce que l'on a
pu trouver aux Invalides et à TArsenal : carabines, piques, sabres, fusils de calibre, pistolets, arquebuses, mousquetons, épécs, rapières, etc., etc.
— Ils doivent être charmants ! dit le marquis; et l'uniforme?
— Chacun porte encore ses habits de ville; mais on parle d'un grand projet : M. de la Fayette doit, dit-on, organiser incessamment une garde civique ou garde nationale, à laquelle il donnera un uniforme. Ce seront de vrais bataillons , de vrais régiments avec armes et bagages, comme l'infanterie la plus régulière.
— Et le marquis de la Fayette en sera le général, n'est-ce pas?
— Précisément.
— Allez toujours , de Launay ; c'est trèsamusant.
— Voici qui l'est moins, reprit Arthur. Je sais de bonne part que demain, 14 juillet, le peuple, à la tète duquel marcheront la milice parisienne et les ci-devant gardes françaises, ira attaquer la Bastille. Le siège de la forteresse est résolu...
— Oh ! oh ! dit M. de Bellegarde. Mais je
crois, mon ami, reprit-il, que le gouverneur de la Bastille est un de vos parents ?
— Oui certainement il est mon parent, ce digne M. de Launay, dit Arthur. Il est mon cousin. Nous avons le même nom, et le même cœur, j'espère.
— 11 ne se rendra pas, reprit Bellegarde.
— Je vous jure que non, répondit Arthur, ou il obtiendra une honorable capitulation ( avec l'agrément du roi ) à l'exemple du brave commandant Dubourg qui tenait pour la Ligue contre Henri IV, ou il se fera sauter...
— Quelle est sa garnison?
— Ah ! dit de Launay , c'est déplorable , cent cinquante vétérans !
— Et son matériel?
— Voici, dit Arthur. Le cousin m'en avait parlé il y a un mois ou six semaines. Seize pièces de canon , quatre cents biscaïens , vingt- quatre coffrets de boulets sabotés, quinze mille cartouches, deux ou trois cents boulets , mais deux cent cinquante barils de poudre pesant cent vingt -cinq livres chacun.
— Voilà sa véritable force et sa véritable richesse, reprit M. de Bellegarde. Mon ami.
LES CHAUMILLliS DE TRIANON. 199
il ne reste plus à votre brave cousin qu'à se faire sauter au cri de : Vive le roi !
— Et il le fera, monsieur, répondit sérieusement M. de Launay.
— Ah! dit Henri, que ne suis-je avec lui enfermé à la Bastille !
Ici mademoiselle de Valency, qui écoutait attentivement cette conversation, tressaillit et jeta sur Bellegarde un regard d'une expression douloureuse.
— Eh ! que diable voulez-vous qu'on devienne? reprit Henri. Voilà toute une nation soulevée; des régiments qui chassent leurs officiers, un roi qui a hésité pour défendre sa cause et qui aujourd'hui ne peut plus rien...
— Mon ami, reprit de Launay, dites plutôt : un roi dont la couronne est brisée!
M. de Bellegarde pâlit.
— Et dont la tête est menacée! ajouta de Launay.
M. de Bellegarde se leva tout à coup par un bond nerveux. Henriette courut à lui. Henri lui prit les deux bras et se mit à la regarder en face attentivement.
— Mon ami, dit Henriette , qu'avez-vous
donc? quelle expression étrange a votre regard! Pourquoi me considérez -vous ainsi?
— Mademoiselle, répondit Bellegarde , je contemple votre beauté; vous savez qu'il m'arrive souvent d'admirer en silence le type merveilleux de votre visage ; ce front majestueux, ce regard fier et doux, ce profil... impérial.
— Impérial? demanda Henriette. Pourquoi cette expression ? Souvent vous l'avez employée en regardant mon profil.
M.deLaunay frémissait, comprenant bien, Uii, le sens véritable que donnait son ami à cette expression qui étonnait Henriette.
— Mademoiselle, reprit le marquis de Bellegarde, si le roi et sa famille sont menacés, vous comprenez bien que je ne puis rester dans une retraite, ici, caché sous votre toit. J'irai à Versailles dès que le danger m'y appellera. Je me mêlerai aux gardes du corps, que je suis loin d'aimer, mais que j'estime, et avec eux je sauverai le roi, tous les siens, ou je me ferai tuer.
— Ah ! grand Dieu î s'écria Henriette dont les larmes coulaient. Vous voulez mourir t Et que deviendrai-je, moi ?
Alors M. de Bellegarde, désignant de la main son ami, ajouta ces paroles :
— Voici un admirable* protecteur, mademoiselle.
— Monsieur, reprit vivement M. de Launay, comme vous je suis officier de Sa Majesté , comme vous j'ai juré fidélité au drapeau; comme vous je tiendrai mon serment ou je me ferai tuer à la porte du roi.
— Ah ! venez, venez dans mes bras ! s'écria Bellegarde. Viens , de Launay ! venez , Henriette ! nobles amis , que je vous serre tous deux contre mon cœur ! Henriette , ajouta-t-il, Henriette, écoutez-moi!
Et ces trois amis, réunis dans la même étreinte, semblaient en ce moment se dire un dernier adieu. Henriette ne pleurait plus; mais l'œil en feu, le teint animé, la poitrine haletante , elle attendait avec une suprême dignité ce que M. de Bellegarde allait demander de son dévouement, à elle, de son courage, de sa résignation.
— Henriette , dit Henri d'un son de voix pénétrant, ma charmante compagne dans l'une et l'autre fortune, recevez ici l'expression profonde de mon admiration et de ma
reconnaissance. Vous m'avez sauvé la vie, vous m*avez sauvé le déshonneur d'un suicide. Votre destinée s'est unie à la mienne ; comment? pourquoi? Je l'ignore. La Providence l'a voulu ainsi. Adorons ses desseins sans les comprendre. Voici des temps nouveaux... tout est changé. De grands périls nous menacent aujourd'hui , nous qui protestons contre les violences d'une révolution. Pauvre enfant ! vous avez deux protecteurs encore, deux amis dévoués , deux frères... mais qui sait l'avenir? que dis-je? qui sait le lendemain ? Vous le voyez, M. de Launay et moi nous sommes liés par le terrible et adorable serment de l'honneur. Nous irons à notre poste périlleux quand l'heure sonnera... Vous, Henriette, il faut fuir; il faut nous séparer. Passez en pays étranger; il en est temps encore... et dans des jours meilleurs nous nous réunirons, je le jure; nous nous réunirons , ma belle Henriette , trois... ou deux!
Mademoiselle de Valency tressaillit à ces dernières paroles et son regard s'attrista.
— Lui , comme moi , mon amie , • ajouta Bellegarde, lui plus qut moi saura vous pro-
léger... vous aimer... Henriette, il faut partir.
— Jamais ! jamais ! s'écria-t-elle avec une fierté et une sérénité adorables.
— Jamais, Henriette? Je vous le demande au nom de votre amour.
— Eh bien, dit-elle, à votre tour jurez-moi de ne pas vous jeter en téméraire, en désespéré, dans le péril.
— Je le jure! répondit Bellegarde.
— Jurez -moi encore, reprit la noble femme, de ne pas me repousser, de ne pas chercher à m'éloigner de vous, si dans ce moment périlleux je reviens à vous.
M. de Bellegarde hésita un moment; mais ayant bien la certitude qu'Henriette, éloignée de France, ignorerai^ les dangers qu'il pourrait courir, il promit par serment ce qu'elle demandait.
—^ Allons, dit mademoiselle de Valency, tout est au mieux, tout est bien. Alliance entre nous, M. de Launay, M. de Bellegarde. Je partirai demain. Vous, messieurs, commencez par laisser assiéger la Bastille sans prendre aucune part à cette affaire sanglante.
— Ah! nous vous' le jurons! s'écrièrent-
ils , notre cœur, notre honneur ne sont pas là. Ils sont à Versailles.
Mademoiselle de Valency embrassa ses deux amis, ou plutôt ses deux frères dans ce moment suprême, et elle prit congé d'eux en les engageant à ne pas quitter encore sa maison, qui était pour eux un asile; elle promit de sortir de Paris avant le jour et d'aller rejoindre une femme de ses amies à Rouen et qui partait pour l'Angleterre.
On se sépara avec des larmes , mais le cœur rempli d'une douce confiance et d'une énergie qui défiait tout événement.
lia Bantllle.
Le 14 juillet, dès la pointe du jour, une foule immense s'agitait, comme une mer houleuse , sur la place de l'Hôtel de ville et sur les deux quais de la rivière. Les électeurs de Paris et nombre de députés à l'Assemblée nationale avaient passé la nuit à tenir conseil. Le siège de la Bastille était résolu , mais les ordres pour les moyens d'attaque n'avaient pas encore été donnés. Au soleil levant , on vit sortir de l'hôtel de ville plusieurs militaires de divers grades et de divers corps , ralliés aux insurgés : ils étaient porteurs des ordres de la commune et se rendaient à leurs 2 14
postes respectifs. Le peuple apprit à l'instant que les milices bourgeoises, les ci-devant gardes françaises, les débris de quelques régiments désorganisés, allaient marcher sur le faubourg Saint-Antoine. Le cri : « Aux armes ! à la Bastille ! » éclata comme la grande voix de l'Océan au moment d'une tempête, et tout à coup cette masse compacte, qui n'ondulait sur la place que par un mouvement lent et mesuré, se brisa en mille tourbillons et se rua en mille courants vers les rues et le quai de la Grève. Le peuple précédait la force armée.
Sur le boulevard Saint-Antoine, on vit arriver dans la matinée les milices parisiennes, armées de tout cet attirail bizarre et formidable qui n'apparaît aux rayons du soleil qu'un jour d'insurrection. Des pelotons de miliciens traînaient eux-mêmes, à la bretelle, des pièces de canon et des mortiers. Mais au milieu de toute cette cohue, une colonne d'infanterie se fit jour, et l'on reconnut bientôt les ci-devant gardes françaises, amenant aussi des batteries et venant diriger un siège que cent mille miliciens ou bourgeois auraient tenté en vain.
Les six tours de la Bastille se dressaient plus formidables que jamais, sur le fond du ciel. Aux embrasures des remparts apparaissaient quelques bouches de canon énormes. On voyait des soldats aller et venir sur le glacis de la plate -forme et au couronnement des tours. On ignorait les forces de la garnison. Le pont-levis était levé. Les fossés inondés d'eau paraissaient infranchissables ; et d'ailleurs quelles échelles auraient pu atteindre ces hauteurs de maçonnerie? La forteresse était imprenable si le canon ne pouvait entamer ces flancs énormes qui plongeaient dans les fossés. Les bombes mêmes paraissaient impuissantes. Le massif de la forteresse était casemate à une étonnante épaisseur.
Les milices dirigées par Hullin, Fouché et Arné, s'échelonnaient sur les boulevards, sur les terrains de l'Arsenal et à l'embouchure de la rue Saint-Antoine. Les toits de toutes les maisons, aux environs de la Bastille, étaient couverts de spectateurs qui répondaient comme un écho formidable aux cris de la foule.
Les gardes françaises, commandées par des sergents, prirent position sur le terr^i«
le plus favorable ; cette brave infanterie se • faisait artillerie avec une rare intelligence. Ce' furent les grenadiers qui ouvrirent le feu. Les boulets battaient en brèche les remparts, et les remparts ripostaient par quelques coups dont l'effet horrible était une éjioraie trouée dans la foule. Mais les milices impatientes s'emportèrent et l'on vit des masses entières se précipiter jusqu'aux versants des fossés. Là commença la fusillade; des milliers de balles allaient cribler les créneaux sans tou- ' cher un seul homme. Par les meurtrières, des coups de carabine arrivaient aux assaillants. La foule hurlait. On avait fait courir le bruit que trente mille hommes s'avançaient sur Paris , au secours de la cour de France. ■ Cependant l'hôtel de ville envoya des par-, lementairés au gouverneur. Le pont s'abaissa, et le marquis François de Launay reçut dans la gfande cour le messuge municipal. Il répondit avec un sang-froid héroïque, qu'il tenait soh commandement de Sa Majesté, et qu'il n'ouvrirait la porte de la forteresse que sur un ordre du roi ; que du reste il axait fait entasser assez de poudre dans les caves et sous les voûtes des poternes pour fafre
. sjuilor In forteresse et écraser toute la masse *des assiégeants. En parlant ainsi, M. le gouvernenr saisit une mèche allumée qui se trouvait près d'une batterie, jurant d'aller la plon- . ger dans un tonneau de poudre, si, à la sortie des deux pavlementaires, le feu ne cessait pas contre la citadelle.
Mais à p^ine achevait -il de parler ainsi, qu'un cannonier , saisissant le bras de l'intrépide gouverneur, lui arrache la mèche et la lance au loin'dans le fossé. Alors la foule qui s'était avancée demande le pont à grands cris... Le gouverneur, l'épée à la main, s'élance sur ceux des siens qu'il croit des traître^... mais le pont-levis s'est abaissé, et les parlementaires n'ont pas même le temps de s'élancer dehors... La foule, comme un torrent, s'engouffre sous la voûte de ta grande porte , deux sentinelles sont égorgées , le gouverneur et quelques braves résistant à la baïonnette. Ils sont saisis , éventrés , et M. François de Launay ne doit son salut qu'à Hullin qyi, accou,ru avec des miliciens, enlève le gouyerneur et croit le protéger en le couvraiit de son chapeau ombragé déplumes tricolores.
Tout à coup le brave gouverneur est frappé d'une balle, son corps est enlevé et porté au milieu des groupes de la populace qui le met en pièces.
Le feu avait cessé , et la Bastille , envahie par les assiégeants, fut fouillée depuis les cachots les plus profonds jusqu'aux cabanons les plus élevés. Alors on vit les remparts et les couronnements des tours se garnir tout à coup d'une foule rugissante, et sur la corniche du donjon se dressa une perche au bout de laquelle flottait une immense banderole aux trois couleurs.
A cette vue, plus de deux cent mille âmes, attentives autour de la forteresse, battirent des mains et saluèrent avec délire le drapeau de la liberté planté sur l'édifice féodal.
Mais les cris de démolition se firent entendre et dominèrent bientôt toutes les autres clameurs. Alors, par une incroyable soudaineté, des milliers de manœuvres grimpent aux sommets des six tours, et des éboulements énormes de corniches et de créneaux qui se détachent et s'engouffrent dans l'eau des fossés, annoncent que la Bastille va s'é-
crouler tout entière sous le marteau de la révolution.
A cette grande journée de tumulte, de feu, de fumée et de brûlant soleil succéda une nuit limpide, mais toute frémissante de chants de victoire.
A l'ÉciiiiMon dtt France.
Vers la fin d'une journée du mois d'octobre , à l'heure crépusculaire dtf soir , deux voyageurs arrivaient à l'auberge du ci-devant Éciisson de France^ rue Saint-Louis, à Versailles. Leur équipage était fort modeste; ils avaient pris à la barrière de Passy une de ces voitures à deux roues de hauteur démesurée, et attelée d'un grand et maigre cheval, qui stationnaient sur le quai du Cours-la-Reine, ou plutôt des Champs-Elysées. Le coucou (telle était la dénomination de ces sortes de voitures) avait amené à Versailles plusieurs au-
très voyageurs ; mais ceux dont nous parlons, restés les derniers dans l'équipage, s'étaient arrangés de manière à être conduits discrètement jusqu'à l'auberge située rue Saint- Louis. L'aubergiste, fort brave homme, avait jugé du premier coup d'œil que les nouveaux venus chez lui tenaient à n'être ni remarqués ni interrogés. Il les introduisit dans un petit salon attenant à la cuisine, et comme la nuit s'annonçait devoir être très-fraîche, il fit allumer pour eux un très-bon feu, en attendant leurs ordres pour le souper.
Le plus âgé ou plutôt le moins jeune des deux voyageurs traça au crayon une carte devant servir au menu du repas , et il pria l'hôtelier de ne permettre à personne d'entrer dans le petit salon , une servante exceptée.
— C'est bon, c'est bon, mon gentilhomme, lui dit à l'oreille l'honnête aubergiste en lui coulant un regard d'intelligence.
A ce nom de gentilhomme, l'étranger tressaillit ; mais l'expression loyale de la figure de M. Ortolan le rassura aussitôt. M. Ortolan , propriétaire de l'auberge de VÉcusson de Franm, appartenait ^ cette classe de bour-
geois qui regrettaient sincèrement les splendeurs de la monarchie.
Nos deux voyageurs, très -dévoués sujets du roi, ne pouvaient donc rencontrer un meilleur gîte pour leur sûreté. Leur costume avait cela de remarquable que s'il était d'une grande simplicité , il était aussi d'une propreté extrême. Or, déjà à cette époque, et surtouf ce jour-là, 3 octobre, la moindre recherche dans la mise dénonçait un aristocrate ; la propreté d'un habit, d'une boite, d'un jabot, sentait d'une lieue son parfum de noblesse. M. Ortolan se réserva in petto de faire part de ses réflexions, même de ses appréhensions, à ses deux protégés, car déjà il prenait sous son égide, sous Vécusson de sa sauvegarde, ces deux charmants voyageurs.
L'un des étrangers (pourquoi ne pas le nommer?) était M. de Launay , l'ex-offîcier aux ex-gardes françaises et neveu de l'intrépide gouverneur de la Bastille ; quant à son compagnon, nous ne voulons pas enlever au lecteur le plaisir de le reconnaître.
Une grosse servante, portant la grande coiffe normande et le tablier blanc, ne tarda
pas à servir le souper demandé par les voyageurs. M. de Launay fit approcher la table de la cheminée, car son compagnon, très-délicat, on le voyait, se plaignait de quelques frissons. Le souper une fois sur la table, on renvoya la Normande, avec injonction de ne revenir que lorsqu'elle serait rappelée. M. de Launay s'assit vis-à-vis de son compagnon et se mit à le servir avec toutes les prévenances possibles. On causait à voix basse, on mangeait peu, mais on pensait vite et beaucoup, passez-nous l'expression.
— Mon cher camarade, disait M. de Launay, comment se fait -il que vous tombiez dans le découragement lorsque le danger est passé, vous qui êtes si admirable en face de ce danger même ?
— Je l'ignore, reprenait celui-ci, je ne retrouve mon énergie , ma présence d'esprit qu'au moment de l'action. Vous avez été content de moi, monsieur, dans celte abominable patache où nous nous sommes trouvés en compagnie de trois brigands...
— Un moment, dit Arthur de Launay; veuillez, je vous prie, rayer ce mot-là de votre dictionnaire. Aujourd'hui, les brigands
sont VOUS et moi ; les ennemis du roi et de la reine sont des patriotes; retenez cette qualification. On aime d'autant plus sa patrie en France à l'heure qu'il est , qu'on déteste la monarchie. Du reste, nos compagnons de voyage nous ont donné, sans le vouloir, de très-bons renseignements. Récapitulons : ce matin, 5 octobre, Paris s'est éveillé au bruit du tocsin et de la générale, bon ! Aux halles, le tumulte a commencé avec le jour. Les tricoteuses, en grande majorité, animaient les groupes. Du pain ! du pain ! A la lanterne les affameurs du peuple !... Tels étaient les cris. Très-bien ! Des bataillons de femmes, ayant à leur tête Maillard , se sont rendus chez M. de la Fayette (le marquis de, je le dis bien bas) , et lui ont déclaré qu'il fallait marcher sur Versailles avec la garde nationale parisienne et les six compagnies des grenadiers de la nation (ci-devant gardes françaises). A quoi M. de la Fayette a répondu qu'il fallait s'adressera M. d'Éminy, major général. « Faites comme vous l'entendrez, a dit celui-ci, je ne donne point d'ordres. » A merveille ! poursuivons, l'insurrection grandissait et mugissait de plus belle; elle s'est portée sur l'hôtel
de ville; les armes ont été pillées. Huit cents fusils et deux pièces de canon sont tombés au pouvoir de la populace (du peuple, pardon!) Hullin s'est mis à la tète des grenadiers de la Bastille. Les grenadiers de la nation ont forcé M. de la Fayette à se rendre à l'hôtel de ville et à demander un arrêté municipal^ lequel a été obtenu. Donc M. le marquis de la Fayette, légalement autorisé à marcher à la tète des grenadiers de divers bataillons de la garde civique et escorté de vingt -cinq à trente mille citoyens et citoyennes, doit être en route à l'heure qu'il est, et, le génie de la liberté aidant , tout fait présager que cette vertueuse armée arrivera à Versailles avant minuit. 11 est six heures du soir, continua Arthur, nous avons le temps de nous rendre au château où se trouvent nos amis, mais nous ne pouvons traverser la place d'armes qu'à la nuit close : ainsi soupons, mou cber camarade.
— Soupez î répondit le compagnon de M. de Launay en lui versant à boire de sa belle main, rasade complète, d'un vin clairet et mousseux.
Un grand soupir suivit ce gracieux mou-
vement» Le jeune étranger Missa la tète et retomba dans une rêverie qui annonçait une grande préoccupation.
— Mon excellent compagnon , reprit de Launay, \oiIà encore vos idées grises qui vous reprennent. Croyez-moi , nous retrouverons notre ami Henri de Bellegarde... il est au château royal. J'ai reçu un avis secret.
— Voyons ce billet? demanda le mélancolique convive.
Le billet ne cant^nait que ces mots :
« Mon lieutenant , après avoir pris mes « informations en secret, j'ai découvert que « le marquis de Bellegarde se caciiait au chà- « teau de Versailles sous le costume d'un pi- * queur de la reine. »
— Point de signature? dit le beau compagnon d'Arthur.
— Aucune, et pour cause. Mais l'écriture m'est connue. Le billet me vient d'un charmant ci-devant fifre aux ci-devant gardes françaises, aujourd'hui trompette aux gardes du corps, car les gardes du roi tiennent
220 LES CHARMILLES DE TRlANOiN.
encore et mourront sur la brèche plutôt que d'accepter le ci-devant^ mordieu !
En prononçant ces derniers mots , M. de Launay se mordit la lèvre avec énergie.
— Allons, dit son compagnon, espérons , monsieur.
Ce convive inquiet, ce convive d'une physionomie charmante, d'une taille svelte, d'une grâce inimitable, ce beau jeune homme, on l'a deviné, c'était une femme, c'était Henriette de Valency.
Pourquoi avoir quitté l'Angleterre où elle s'était réfugiée aux premiers troubles révolutionnaires? Pourquoi revenir en France?
Et que venait-elle faire à Versailles , au milieu de cet ouragan qui mugissait du côté de Paris ?
A la nouvelle des dangers qui menaçaient le roi, et la reine surtout, Henri de Bellegarde (alors émigré) avait regagné les côtes de France, et il était revenu défendre de son épée celle à qui il eût donné dix fois sa vie. Henriette, sublime de dévouement, Henriette, qui avait pénétré le fatal secret du marquis, pouvait-elle vivre désormais isolée, abandonnée sur le sol étranger? Certaine de
son malheur, elle voulait le sacrilice complet, jusqu'à la dernière goutte du calice. L'amour a son héroïsme comme la hravoure; seulement, cet héroïsme fait moins de bruit, il n'aime ni l'éclat , ni les compensations de la gloire ; il ne prend pour témoin que Dieu, dernier refuge, suprême aspiration d'une âme emportée au delà des misères de la vie. Telle était la passion d'Henriette. Revoir M. de Bellegarde, le sauver ou mourir avec lui, c'était là toute l'ambition de celte noble femme. M. de Bellegarde ne l'avait aimée que par souvenir, comme une pâle compensation à ce qu'il ne pouvait atteindre. Eh ! qu'importait cela à mademoiselle de Valency ? dans le lyrisme où son âme planait, abaissait-elle ses regards vers ces pauvretés du monde, ces mesquines et pitoyables jalousies? Non, Henriette à Versailles venait assister à la transfiguration de son amour.
Voilà pourquoi sous un déguisement elle s'était mise sous la sauvegarde de ce brave et charmant M. de Launay qui, lui aussi, avait bien son héroïsme de dévouement. De Launay aimait cette femme dont il connaissait bien la délirante passion ; M. de Launay
jaloux du sentiment sublime qui dominait tous les autres chez mademoiselle de Valency, voulait s'élever à sa hauteur, devenir son égal, puisqu'il ne pouvait devenir son amant. Il était environ sept heures du soir lorsque l'hôtelier vint frapper à la porte du petit salon. M. de Launay ouvrit et fut étonné de rémotion qui se révélait sur le visage de M. Ortolan.
— Qu'est-ce donc? dit-il.
— Monsieur, reprit l'hôtelier en refermant la porte avec soin, l'avant-garde arrive par l'avenue de Saint-Cloud. Cette horde de sansculottes et de tricoteuses a trouvé le passage barré par une centaine de gardes du corps ayant à leur tête le comte d'Avignac. Un engagement a lieu en ce moment ; plusieurs gardes sont tombés frappés de coups de fourche et de coups de feu. Malheureusement les ministres réunis au château ont expédié un courrier à Meudon où le roi se trouvait. Sa Majesté est revenue à Versailles. L'assemblée des représentants est en séance permanente ; le président Mounier veut tenir tête à l'insurrection parisienne, mais tout annonce que les représentants céderont à la révolte, ou qu'ils
seront égorgés... Je vous conseille, monsieur, de vous cacher ainsi que... madame. La ville sera fouillée cette nuit , et malheur aux partisans de la cour !
— Nous cacher! dit Henriette en se levant. Allons , M. de Launay, je suis à vos ordres. Vous avez vos pistolets ; j'ai les miens; marchons !
— Vous voyez, mon cher M. Ortolan, reprit de Launay, que pour être belle nous ne sommes pas moins brave. Adieu, mon ami, laissez-nous accomplir un devoir. Si tous les gentilshommes de France avaient pris aujourd'hui la détermination de madame, le roi entrerait demain à Paris aux acclamations du peuple.
Henriette se couvrit la tète d'un feutre gris ayant une cocarde tricolore comme passeport ; elle jeta un manteau sur ses épaules , s'assura que ses pistolets étaient bien dans les poches de son habit, et s'animant aux cris lointains de la foule, elle précéda M. de Launay dans la cuisine de l'auberge. Celui-ci se hâta de la rejoindre. M. Ortolan, émerveillé de tant de courage , essuyait une larme et suivait les deux étrangers.
La cuisine de l'auberge était encombrée de curieux et de voyageurs, tous avides d'apprendre des nouvelles de Tinsurrection parisienne. On entendait par intervalle des coups de fusil se mêlant aux vociférations des assaillants. La nuit, devenue très -noire, s'annonçait devoir être pluvieuse ; un vent sudouest soufflait avec violence.
Dès que le beau cavalier portant le nom d'Henriette de Valency parut sur le seuil de la porte, il y eut un murmure d'approbation générale. Cette noble figure, cet air de jeunesse, cette fière et svelte tournure, tout cet ensemble de grâce et d'énergie imprima l'admiration et le respect. Chacun se tut pour eontempler. Henriette enfonça militairement son feutre sur l'oreille et un petit nuage de poudre d'iris retomba sur le col de son habit par la pression de son chapeau.
— Oh ! oh ! dit un gros voiturier qui buvait dans un coin ; voilà un petit aristocrate bien parfumé ! Est-ce que nous nous rendons au bal de la cour, mon joli garçon ?
Henriette répondait par un coup d'œil de dédain, lorsque M. de Launay, comprenant le danger, riposta au gros voiturier :
— Dans lous les cas, mon camarade, convenez que nous apportons au bal des couleurs qui ne seront pas du goût du château royal.
Et il lui montra du doigt la cocarde tricolore du feutre de son compagnon et celle qu'il portait lui-même.
— Ah ! ventre de chien î Je me trompais, reprit le gros homme rouge et ivre à moitié. Vous êtes des patriotes ! et vous allez vous joindre aux enfants de la liberté qui , dans ce moment, font voltiger les ci-devant gardes du roi. Bravo ! mes bichons, et touchez là.
Il leur tendait deux grosses mains calleuses. M. de Launay se hâta de saisir ces deux mains et comme il avait une vigueur de poignet fort remarquable, il serra les doigts du voiturier assez énergiquement pour ôter à celui-ci toute envie de recommencer ses familiarités.
— Double tonnerre ! s'écria le gros buveur; voilà un cadet doué d'une poigne d'acier. Holà ! holà ! citoyen , réservez votre vigueur pour tantôt dans la mêlée. Tudieu ! quels hommes aura un jour la république !
L'hilarité avait gagné les assistants. M. de
Launay et Henriette profitèrent de ce moment de diversion pour se diriger vers la porte de l'auberge. Dans la rue ils s'enveloppèrent soigneusement de leurs manteaux, après avoir tourné en avant l'aile de leur feutre, ornée de la cocarde de sûreté; doublant le pas, ils arrivèrent bientôt, par la rue de l'Orangerie, à cette grille du parc faisant face aux deux escaliers gigantesques qui mènent à la terrasse royale appelée le Parterre d'eau.
XVÏ
lift salle de» KAi'deii.
La grande grille était fermée. Un poste de la garde écossaise stationnait au delà. M. de Launay s'avança jusqu'aux barreaux et appela à lui. Deux gros réverbères éclairaient la grille. L'officier du poste s'avança escorté de deux gardes, le mousquet au bras.
— Je me nomme Arthur de Launay , dit le compagnon d'Henriette; je suis officier aux gardes françaises , je viens , avec mon frère, offrir mon épée au roi.
La grille fut ouverte aux deux gentilshommes. Alors Henriette, enlevant de son chapeau la cocarde tricolore, y plaça une
belle ganse de ruban blanc qu'elle avait cachée dans son sein. M. de Launay l'imita. Les deux cocardes tricolores furent gardées en cas d'accident.
Escortés d'un garde - écossaise , les deux volontaires montèrent l'escalier de l'Orangerie et arrivèrent sur la terrasse du château. Cette immense plate-forme était éclairée par un très-grand nombre de lanternes posées sur les vases de marbre et sur des poteaux. Une compagnie des gardes du corps bivaquait sur la terrasse, en face des appartements de la reine; ces appartements, ainsi que la galerie des glaces et les salons de grande réception, étaientsplendidement éclairés. On eût dit un jour de fête ! la dernière fête de la cour de France.
M. de Launay fut amené au duc de Luxembourg, capitaine des gardes. Il renouvela devant cet officier généraf son offre de service pour son compagnon et pour lui. M. de Luxembourg jeta un coup d'œil rapide et pénétrant sur les deux nouveaux venus , et se retournant ensuite vers un garde :
— Brigadier, dit-il, conduisez ces messieurs à l'état-major.
Arrivés au château royal, M. de Launay et son frère furent désignés pour être adjoints aux gardes de la reine ; ils l'avaient demandé ainsi. On donna à chacun une forte épée et un mousquet.
Le grand escalier menant aux appartements de la reine était situé dans celte aile gauche du château qui faisait face aux petits appartements du roi. Cette nuit-là , toute la compagnie des gardes du corps de la reine était consignée. Des postes nombreux étaient placés de distance en distance, depuis le vestibule du rez-de-chaussée jusqu'au grand cabinet attenant à la chambre de Sa Majesté.
La colère de l'insurrection parisienne s'était manifestée par un caractère particulier. C'était surtout à la reine qu'on en voulait ce jour-là. Les cris : A bas l'Autrichienne î la tête de l'Autrichienne ! ne laissaient aucune équivoque sur le but de cette levée en masse qui se portait à Versailles.
Il était environ onze heures du soir lorsque M. de Launay et son frère, mêlés à un bon nombre de gentilshommes, volontaires comme eux , et aux gardes du corps de Sa Majesté, furent désignés pour le poste du
230 LES CHARMILLES DE TllIANON.
grand escalier. Les factionnaires , le mousquet au bras , allaient et venaient sur le palier, le long de la rampe; le poste campait sur les degrés et sur les bancs. M. de Launay et son frère d'armes étaient assis l'un auprès de l'autre, occupés à examiner la batterie de leur mousqueton , lorsqu'un jeune homme portant la livrée de la reine passa devant eux. C'était un piqueur ; on le reconnaissait à ses grandes bottes éperonnées , à son couteau de chasse , à son habit bleude-roi, galonné d'argent.
M. de Launay avait relevé subitement la tète. Le piqueur s'arrêta. Arthur se levant aussitôt et livrant son mousquet à son compagnon, aborda le jeune homme et l'entraîna à trente pas de là dans la salle des gardes. Il avait reconnu Henri de Bellegarde sous l'habit de piqueur.
— Vous ici, grand Dieu! s'écria Henri.
— Moi ! mon ami, reprit Arthur. Me croyezvous moins dévoué que vous?
— Ah ! je vous reconnais là, Arthur ! Hs s'embrassèrent avec effusion.
— Mon ami, dit M. de Bellegarde, vous le voyez , j'accomplis ma destinée. Les gardes
LES CHARMILLES DE TUIANON. 23i
françaises ont passé au peuple ; ils ont chassé leurs officiers!... Mais on me tuera avant d'éteindre en moi le sentiment du dervoir... Dépouillé de mes épaulettes , privé de mon épée par des traîtres , je suis venu ici prendre du service, revêtir la livrée de ma souveraine afin de la sauver, ou de mourir à ses pieds.
Arthur lui serra la main.
— Et vous aussi vous êtes venu, mon ami, dit Henri. Oh! merci, merci! La nuit sera terrible... Mais vous n'êtes pas seul : avec qui êtes-vous?
— Mon ami , répondit Arthur, beaucoup de jeunes gentilshommes sont venus comme moi s'offrir en qualité de volontaire. J'étais avec l'un d'eux...
— Un tout jeune homme, dit M. de Bellegarde. Je n'ai pu distinguer sa figure, mais j'ai admiré l'élégance de sa taille, la grâce de ses manières... Il est bien jeune, n'est-ce pas? laissez-moi aller le remercier d'être venu.
— Non, non , reprit vivement M. de Launay. N'éveillons pas l'attention des gardes par des scènes inutiles. Que chacun soit à son poste ; la situation est grave.
— Je reconnais bien là mon sérieux officier, répondit Henri. Allons, M. de Launay, préparons-nous à une nuit orageuse. Si je suis tué, vous prendrez sur moi une boîte et une lettre. La boîte est pour ma chère et bien-aimée Henriette, qui heureusement est en sûreté en Angleterre aujourd'hui. La lettre est pour...
n hésitait, il se troublait.
— La lettre est pour la reine , dit M. de Launay. Oui, mon ami, elle l'aura, ou plutôt espérons qu'elle ne l'aura pas.
Ils se séparèrent. Arthur vint rejoindre son frère d'armes. Dans le mouvement général , Henriette n'avait pu reconnaître celui avec qui M. de Launay venait de causer dans la salle des gardes. Arthur lui dit qu'il avait retrouvé un ancien camarade, son compatriote. L'esprit d'Henriette était trop vivement préoccupé pour s'arrêter à cet incident.
Cependant la nuit avançait. Le bruit courait que la ville de Versailles était envahie par des hordes armées, arrivant de Paris au nombre de plus de trente mille individus , hommes et femmes. Des bataillons de la garde nationale, plusieurs compagnies de grena-
diers de la nation les avaient escortées. M. de la Fayette , voulant diriger le mouvement et sauver le roi probablement, s'était mis à la tête de cette armée. En effet, vers une heure du matin, le président Mounier, accompagné de plusieurs représentants, était introduit au château, ainsi que le commandant général de la garde nationale parisienne. Mais des groupes de forcenés les avaient suivis et vociféraient dans les cours. Le roi était avec ses ministres dans la chambre du conseil ; la reine était présente.
Que venaient demander Mounier, la Fayette et les représentante ? Les gardes l'ignoraient; ils ne s'en informaient même pas ; une seule pensée dominait leur esprit et leur cœur : la défense de la personne de Leurs Majestés.
Cependant, après l'audience donnée aux représentants, le calme parut revenir au château royal. On n'entendait plus au loin que ce mugissement solennel de la foule qui ressemble si bien à la voix orageuse de la mer. Bientôt on annonça que la reine allait rentrer dans ses appartements. MM. les gardes se réunirent dans leur salle, avec eux nombre de gentilshommes, soldats volontaires,
attendaient le passage de Sa Majesté. La reine devait revenir par les grands appartements. Sa chambre à coucher ordinaire était séparée des appartements du roi par le salon appelé rOEil-de-Bœuf , une antichambre et un grand cabinet.
A trois heures du matin, on vit arriver plusieurs officiers de la maison portant des flambeaux et précédant la reine. Sa Majesté traversa la salle de ses gardes , mais à pas lents et comme si elle voulait donner à chacun un salut et un remercîment. La reine portait une robe blanche et une mante de soie gris de lin, dont elle s'enveloppait avec soin, la nuit étant fraîche. Elle était tête nue, et l'on remarquait que ses beaux cheveux blond cendré manquaient de poudre ce soirlà. Elle salua les gardes de la main et du sourire comme dans les bons jours passés. Arrivée près d'un groupe de gentilshommes , en habit de ville, elle s'arrêta et s'inclina, touchée de ce dévouement imprévu. L'un d'eux fixa son attention , ce fut M. de Launay. Elle se rappelait avoir vu ce visage quelque temps auparavant. Elle lui adressa une question à laquelle Arthur répondit :
— Madame, j'étais officier aux gardes françaises. Aujourd'hui mon frère et moi , sommes devenus, de noire propre autorité, gardes du corps de la reine.
Une larme brilla dans les yeux de Sa Majesté, elle ne put répondre que par un geste de remercîment et se hâta de gagner son appartement dont les portes se refermèrent aussitôt.
La nuit avançait, les rondes se succédaient à peu d'intervalle dans tout le château royal. On eût dit le service d'une place de guerre. Le tintement des armes, la voix des officiers, interrompaient seuls le solennel silence de cette magnifique demeure. La pluie avait cessé, mais le vent amoncelait les nuées et quelques lueurs blafardes sillonnaient le fond noir du ciel.
Vers les cinq heures du malin, avant la première aube, une grande rumeur se fit entendre autour du château , du côté de la ville. Bientôt des cris coupèrent de leur note stridente ce bourdonnement profond. Les gardes prirent les armes. On ne comprenait pas comment à tant de calme avait succédé un rugissement aussi subit. La populace hurlait
au delà des grilles, comme un loup effaré. Tout à coup, brisées par une puissance infernale, les grilles cèdent. Des milliers de faubouriens armés de piques et de fusils , des femmes avinées brandissant des couteaux, se ruent pêle-mêle dans les cours , et par un choc formidable brisent les portes des vestibules. Les premiers gardes du corps tombent égorgés. Tout l'effort de la multitude se porte vers le grand escalier conduisant à l'appartement de la reine. Le but est manifeste ; on veut la tète de la souveraine avant celle du roi.
Sur le palier du grand escalier, des coups de sabre et de mousqueton répondent aux coups de hache et de coutelas. C'est un combat furieux où le sang coule largement , où l'injure lance son écume. Quarante gardes du corps suffisent encore pour arrêter cette masse compacte qui monte à l'assaut. Quand les sabres tombaient sur la tête du premier rang d'assaillants et le couchaient par terre, toute la colonne refoulée paraissait un moment s'écraser elle-même; mais l'assaut reprenait plus violent, plus serré, plus rugissant et plusieurs gardes tombaient à leur tour.
Cependant ils cédaient au nombre. Les portes de la salle des gardes furent fermées ; la populace restait maîtresse du grand escalier. Mais ces portes barricadées et soutenues par le suprême effort du courage dévoué jusqu'à la mort, ces portes dorées, mais faibles comme toute splendeur, devaient bientôt céder sous le choc énorme de ce bélier de fer : la populace.
Dans l'intérieur des appartements de Sa Majesté retentissent les cris :
— Sauvez la reine ! Madame, sauvez-vous ! D'autres cris s'élèvent du côté opposé au
grand escalier, ils viennent des grands appartements. Ce sont des compagnies qui accourent par la galerie des glaces et qui demandent à soutenir les gardes du corps. Mais ces compagnies sont suspectes ; un dialogue s'établit entre elles et les gardes, à travers les portes fermées :
— Grenadiers parisiens! criaient les cidevant gardes françaises ; nous venons à vous!... ouvrez.
Cette hésitation fut fatale; la populace venait de briser la porte du grand escalier; dix-sept gardes du corps tombent égorgés. % 16
Hommes et femmes , armés de coutelas , se précipitent vers l'entrée du cabinet de la reine. Un jeune officier est là, sans habit, tête nue, Tépée au poing et portant des coups de pointe d'une terrible vigueur. A lui seul il soutient le choc, opposant le bras gauche, et de la main droite il enfonce i'épée dans cette masse de poitrines qui veut l'écraser. Tout à coup il tombe sous les pieds des assaillants.
Un cri déchirant retentit. Un jeune homme, beau comme une femme, s'élance vers l'officier blessé à mort; il le saisit dans ses bras, le soulève et l'entraîne à quelques pas de là, malgré les hurlements des assiégeants. L'officier reprend un moment l'usage de ses sens, il ouvre les yeux et reconnaît celui... ou plutôt celle qui l'a aimé avec un si grand cœur.
— C'est toi, Henriette ! dit-il d'une voix éteinte.
— C'est moi, répond l'héroïque jeune femme. Henri , je vous aime et je vous pardonne. Quand vous serez dans le ciel, pauvre et sublime martyr, souvenez -vous de moi.
Henri sourit et rendit doucement son âme
à Dieu dans les bras de mademoiselle de Valency.
Cependant les rugissements de la foule redoublent dans une direction opposée. La voix stridente d'un chef de bande se met 3 proférer ces paroles :
— Patriotes, l'Autrichienne se sauve par les jardins !
La foule se retourne et regagne l'escalier.
Or, pour détourner les couteaux qui menaçaient Marie- Antoinette , un jeune homme, celui-là même qui venait de recevoir le dernier soupir d'Henri , accourt sur le seuil de la porte qui venait de tomber et se présente à la horde des furieux. Ce jeune homme ressemble à la reine. A ce grand air, à ce profil impérial, à cette fîère tournure, on l'eût pris pour le frère de Marie-Antoinette. Mais lui, avec l'héroïsme du dévouement :
— Patriotes! s'écrie-t-il, vous cherchez la reine? la voici.
Et dénouant alors sa magnifique chevelure, il les brave et attend la mort.
— C'est la reine , c'est l'Autrichienne déguisée! s'écrie la foule en s'élançant de ce côté.
Mais, emportée par Arthur de Launay et protégée par l'épée de plusieurs gardes, trompés eux-mêmes par la ressemblance, Henriette de Valency est bientôt hors de danger. Arthur l'entraînait à travers les bois du parc, tandis que la populace la cherchait encore dans les vestibules et les salles du rez-dechaussée. Bientôt des forcenés arrivent pour ramener les hordes des assaillants à l'appartement qu'elles ont un moment abandonné.
L'alarme avait été donnée, et la reine avait eu le temps de fuir par un couloir dérobé qui communiquait jusqu'à l'appartement du roi. Quand les tricoteuses et les sans-culottes brisèrent la porte dorée de la chambre de l'Autrichienne, ils plantèrent le couteau sur un lit charmant et parfumé , mais sur un lit vide, encore empreint, dit-on, d'une douce chaleur.
Le lendemain dans la soirée, une voiture de louage arrivait dans la rue de la Chausséed'Antin à Paris. M. de Launay ramenait Henriette chez elle, après avoir sauvé par des prodiges de valeur celle qui avait fait des prodiges de dévouement.
Henri de Bellegarde était ce glorieux dé-
LES CHARMILLES DE TRIANON. 2il
fenseur qui était tombé mort sous les coups de la populace, au seuil même de la porte de la reine. Henri avait été retrouvé gisant au milieu des gardes du corps, jadis ses adversaires, mais, à ce suprême jour, ses frères d'armes. M. de Launay et Henriette avaient donné tous leurs soins à la sépulture de ce généreux cœur, de cet ardent esprit, dont la fin avait été digne de la vie.
Or, après bien des larmes versées , M. de Launay avait ramené mademoiselle de Valency chez elle, et, pour accomplir sa promesse à Henri , il lui remettait une boîte trouvée avec une lettre dans une des poches de l'habit que M. de Bellegarde, avant le moment du combat, avait confié à un serviteur dévoué.
Henriette ouvrit cette boîte et jeta un cri:
— Ah! dit-elle, il m'avait souvent assuré que cette boîte ne m'appartiendrait qu'après sa mort.
Cette boîte contenait la parure de paysanne , les boucles d'oreilles , la croix et le clavier d'or que portait Jenny à une des représentations de Trianon, quelques années auparavant, dans des jours de joie et de douce
quiétude; le lecteur s'en souvient probablement.
Henriette de Valency porta à ses lèvres ces bijoux d'une rivale, mais d'une rivale auguste et adorée. Quant à la lettre trouvée aussi dans la poche de l'habit, M. de Launay se chargea de la remettre en main propre à Sa Majesté.
Aux événements de Versailles succédèrent les terribles drames de la révolution à Paris. Au milieu de cette terreur générale, de cet ouragan dévastateur, Arthur de Launay et mademoiselle de Valency disparurent de la scène du monde.
Quant aux compagnies des gardes françaises , on le sait bien , elles changèrent de nom et d'uniforme, et sous la dénomination de grenadiers de la nation, elles prirent part aux grandes guerres de 1792, du consulat et de l'empire , et donnèrent à la France un maréchal et plus de vingt généraux, dont la bravoure ne démentit jamais l'origine militaire.