EPILOGUE
Sept ans après les événements que nous venons de raconter , finissait cette mémorable campagne d'Italie qui immortalisa les armes françaises et le nom du jeune général qui devait ceindre la couronne impériale.
Le traité de Campo-Formio avait rendu la paix en Italie. Le pape avait fui de la ville éternelle, mais Rome donnait asile à bien des émigrés que les vainqueurs ne troublaient ni dans leur religion politique ni dans leur vie privée.
Par une soirée calme du mois de septembre , un carrosse attelé de deux chevaux de louage parcourait au pas de pronjenadç h
voie romaine qui conduit à Tivoli. Ce carrosse s'arrêta devant une modeste maison située près de la route, entourée d'un massif de pins-parasols et de peupliers. Une fontaine murmurait près de l'habitation. Or, un personnage d'un certain âge , et qui paraissait appartenir à l'Église, descendit du carrosse et s'approcha du bassin de la fontaine, charmé de la fraîcheur du lieu et de la limpidité de l'eau. Une jeune femme accompagnée d'un bel enfant blond puisait de l'eau, et s'apprêtait à emporter sa cruche de grès, lorsque le maître du carrosse lui adressa la parole :
— Madame, lui dit-il , veuillez ne pas me trouver indiscret si je vous adresse une question. N'êtes-vous pas Française?
La jeune femme, en effet, n'avait ni le costume ni le type qui caractérisent les femmes romaines. Elle pouvait être âgée de trentesix ans environ, et elle conservait encore une beauté qui, certainement, avait dû être merveilleuse. L'étranger la regardait avec une admiration mêlée d'attendrissement. Elle lui répondit :
— Oui, monsieur, je suis Française et
mon mari aussi. Cet enfant est mon fils, et voilà notre maison.
Un homme jeune et d'une charmante physionomie arrivait de l'habitation. Il était mis avec une élégante simplicité, portant une veste de toile blanche et coiffé d'un chapeau de paille. En voyant l'étranger, sa surprise fut extrême. Il mit le chapeau à la main et il dit en s'inclinant :
— Ah! monseigneur, c'est vous! Vous avez émigré comme nous, et c'est Rome que vous avez choisi pour asile.
— Qui êtes-vous , monsieur? demanda le prélat vivement ému.
— Je me nomme Arthur de Launay, répondit le jeune homme.
Le prélat jeta un cri et ouvrit les bras. M. de Launay embrassait le prince cardinal, Louis de Rohan , autrefois grand aumônier de France.
— Voici mon fils , dit Arthur en plaçant son enfant sous la main du prélat qui bénit cette tête blonde et charmante. Voici ma femme légitime, ajouta M. de Launay, ma chère Henriette, autrefois mademoiselle de Valency.
246 LES CHARMILJLES DE TRlANOiN.
Le noble prélat avait des larmes dans les yeux. En voyant Henriette, il croyait revoir un vivant souvenir qui ne l'avait jamais quitté, une femme auguste et adorée.
— Ah! madame, dit-il, à qui ressemblezvous, grand Dieu!
Puis après avoir-porté un instant sa main à ses yeux :
— Madame, reprit-il, vous avez été admirable de dévouement pour mon pauvre neveu. Vous avez épousé M. de Launay, et certainement Dieu a voulu vous récompenser ainsi de tous vos mérites. Madame, mon cher de Launay, cette journée est heureuse pour moi; avec vous je retrouve encore la France.
— Monseigneur, reprit Arthur, faites-nous l'honneur de venir vous reposer dans notre, maison.
— Oh ! certainement, mes bons amis, dit le. prince de Rohan , et j'espère bien, que vous, me permettrez. d'y revenir quelquefois.
Arrêtons là notre récit. Le lecteur le con^r plétera dans^a pensée et comprendra fapir lement. les douces émotions qiieûi naUr^^ celte rencontre imprévue et charmante,
Que de grandeurs écroulées î que d'orages terribles ! mais aussi quels frais paysages et quels doux souvenirs avaient retrouvés ces trois émigrés de notre connaissance sur la voie antique qui conduit de Rome à Tivoli !