Ï-KS CHASSES
Le Roi part au galop.
11 est rendu.
Le ceri ue s'était pas fait voir, mais les chaussées et les bords de ces étangs étaient garnis de curieux.
Au lieu de l'aaÎEial qu'il poursuivait» le Roi trouve une fêle improvisée.
J'ai dit, ailleiu^, que c'étaient des jours de fête ceux où il chassait. A Raoïbouiliet , cette observation, était d'une exactitude rigoureuse. Sonveht plus de deux mille personnes se trouvaient rassemblées sui> un seul point de la forêt.
11 est un souvenir de ce genre qui est resté grave dans la mémoire de tous les habitans de cette ville. Interrogez qui vous voudrez ; le rentier, cet être végétal ' qui passe sa vie au milieu des chênes et des ormes, le commis de rènregtstrement ou de la sous-préfecture, le notaire et l'avoué célibataires qui vont s'asseoir à la tabie-d'hôtc du Lion-d'Or ; interrogez encore le paysan qui trace des sillons dans la plaine , la petite lilie qui garde ses troupeaux, tous vous parleront
DE CUAALKâ X. 5l5
de la chasse, la seule que le roi Louis XYllI ait faite à Rambouillet. Oh ! pour le coop, ce jour-là , ce ne fut pas une curiosité ordinaire. Les boutiques y ou les ferma, les affaires chômèrent. La petite ville, avec ses administrés et ses admiDistrateurs, cootleiit deux mille et quelques cents ames ; on eût dit qu'il y avait maltq>lkàtion snbite, car il s'en trouva cinq mille à iëtang de la Tour, le Ueu du rendez-vous. Les environs avaient fourni ce surplus. Des restaurateurs improvisés, des hôtelleries en plein vent, des salles de bal, des cafés, des orchestres en grand nombre y étaient établis, et cette chasse , préparée avec une, grande magnihcence par la vénerie , fut encore rehaussée par réclat et 1 élégance de la foule. Â la vérité, elle n avait pas un vain désir de spectacle à satisfaire, mais une dette à acquitter par ses acclamations envers le prince à qui le pays devait la charte et toutes ses libertés.
Carie Vernet fut chargé de faire un tableau dont un épisode de cette chasse était le sujet.
Écoutes ces quelques lignes :
La veille du jour lixé pour ; la chasse le duc de
3l6 LES CUASSBS
Berry parcourait la forêt.. Il était seul. Au fond d'uo caaton solitaire il rencontre denx hommes qni cher^ chaient à se dérober à tous les regards. La première pensée que leor contenance pouvait é?eiUer, c^étail celle d'un projet de crime. Le prince les aborde toutefois et les interroge. Leurs réponses incertaines et évasi?es accroiaéent ses soupçons. Son insisUnce devient plus grande , mais il met tant de douceur et de bonté dans ses questions, que ces hommes finissent par avouer qu'ils étaient déserteurs. Après quelques nouvelles explications qui ne lui permirent pas de douter de leur repentir, il les engagea de recourir à la clémence royale. — Trouvez-vous demain à rétang de la Tour, leur dit-il , je parlerai pour tous ; en attendant retournai à la ville. En même temps il les munit de quelque argent.
Le lendemain, au milieu du monde qui occupait le rendez-vous de chasse , et au moment où de nouveaux relais allaient être attelés, on vit le prince fendre la foule pour arriver jusqu'au Roi, entraînant avec lui deux jeunes gens dont il fortifiait le courage par des paroles de bienveillance. En quelques mots, où se peignirent tout à la fois l'énergie de son ame ,
DE CHARLES. X. 3l7
la conyiction qu'il avait de la clémence royale, il se porta cautioa da repentir sincère des conpaUes et de leur future fidélité aux drapeaux. L'assistance écoutait, avec émotion ; on ayait peine à contenir ses afqpihudisàemen»; mais on attendait pour les laisser éclater que le Roi eût prononcé. Ému lui-même, Lonis XVIII n'hésita pas dans sa clémence, et accorda la grâce qui lui est demandée*
Le moment que le peintre a choisi est celni où le Koi embrasse le généreux protecteur et présente la main à ses heureux cliens. La foule qui environne ces prmeipales figures, et qui partage avec le paysâge le fond du tableau , s'émeut et pousse des acclamations. 11 semble que les feuilles des arbres en soient agitées; on les voit frémir, et dans leur mouvement trembleur se jouer avec les rayons du soleil qui darde d'aplomb sur elled.
Un tableau plus riant s'oflrit à Charles X au moment où ilarriva à la tète des étangs de Hollande.
Il salua tout le monde, et dît gracieusement aux dames qu'il craignait pour elles la perte de leur
curiosité, car la chasse allait mal.
3lS LÉS CHASSES
Le Roi et sa suite se sont approchés du bord des étangs*
Ce lieu était celui <}ue M. le premier veneur avait choisi pont l'établissement des chasses d'hiver. Il s'occupait alors d un vaste et beau système à ce sujet» et le Roi, avant de s'éloigner, manifesta le désir d'en connaître quelques détails.
— Ce plan est fort à mon gré, dit-il après qu'il en eut très attentivement écouté l'exposé , et je ne vois aucun inconvénient à ce que son exécution soit immédiate. Les ouvriers y trouveront leur compte.
Sa Majesté n avait pas achevé que la' trompe fit entendre un nouveau signal. Le cerf se portait du côté de la croix de Viipert.
Le Roi prit congé des personnes qui l'environnaient» avec cette aisance de belles manières qui rehausse et donne tant de prix aux bonnes actions. Des cris de vive le Roi l'accompagnent pendant quelques instans» non de ces cris enroués du peuple qui hurle pour crier, mais des acclamations d'enthousiasme» intelligentes» poussées par des voix pures et douces; elles ont retenti jusqu'au fond
DE CUABLES X. JIQ
du cœur de Charles X comme une suave el touchante harmonie. C'était uù chant > un hymne d'adieu.
Le Roi chemine. H a fait signe à son premier veneur, au capitaine des gardes et au duc de Poligaac d'approcher ; ils marciient de conserve^ Quelques autres cavaliers se tiennent derrière. Au ton d mtimité qu'avait pris cet entretien dès le début , à l'intérêt que Charles X paraissait y attacher, tous ont compris que leurs oreilles discrètes ne devaient entendre que furtivement. Us ont progressivement ralenti le pas de leurs chevaux.
A la croix de Yilperl, M. de Girardin s'ocarta un instant pour observer et donner des ordres ; puis il
revint à 5a Majesté.
— Où en est la chasse ? Le cerf a-t-il pris un parti?
-^Non, Sire; mais les chiens sont fatigués et
chassent très mal.
3âO LES CtlASSEH
— C'est jouer de malheary oons ne fierons dooo irien aujourd'hui?
Je ie crains.
Le Hoi fit un geste <}ui indiquait une légère contrariété.
Un moment après.
— A propos, Girardin, vous voyez que tout va bien '..là-baSy puisque nous ne recevons pas de nouvelle. .
— Pas de nouvelle ici 9 je n'en suis pas surpris; mais j'aurai l'honneur de faire observer au Roi qu'il n'est à Rambouillet que depuis trois heures. Je pense qu'à Saint-Gloud il en saurait davantage.
Le ton avec lequel ces derniers mots forent dits >
produisit un rapide ébranlement dans la prçfonde quiétude de l'esprit de Charles X.
— £h bien ! Monsieur, puisque cela vous arrange tant, répondit-il, nous allons rentrer à Ramboutlletp afin de partir pour Saint-Cloud plus tôt que de coutume.
Le Roi descendit de cheval; mais avant de monter dans sa yoitare, qui stationnait en l'attendant à la croix de Yllpert, il voulut visiter des remises destinées à recevoir ses équipages et qui étaient alors en constmction.
Un paysan, profitant de la liberté qui régnait toujoars aux chasses^ s'approcha si près du Roi, qu'il le heurta et contraignit Sa Majesté à dévier un peu de son chemin. Charles X» peut-être un peu eiôntrarié du mauvais résultat que donnait la chasse, ou plutôt préoccupé des craintes qu'il commençait k lire sur le visage de tous ceux qui raccompagnaient, ne fut pas maître de réprimer un mouvement d'impatience.
— Faites retirer cet homme, dit-il avec vivacité.
L'homme aussitôt fut renvoyé. Peu d'instans après, le Roi se reprocha sa mauvaise * humeur et le fit appeler pour le dédommager de cette brusquerie par quelque libéralité. Il avait disparu. Mais, silence, cet homme s'est bien vengé du Roi : six jours après il ('tait au nombre de ceux qui marchaient armés sur Rambouillet!
La chasse continuait à mal aller, - le cerf se faisait ' battre . dans les environs du Chêne de MontaveL Le
lloi envoya dire à M. le Dauphin qu'il se relirait, en même temps qull autorisait la vénerie à continuer la poursuite de 1 animai, puis il monta en voiture^ cl son équipage disparut dans la route de Gazeran.
Le trajet de la croix de Yiipert au château fut parcouru en peu d'instans et dans le plus grand silence. Le Roi ne pai'la point. On entendait de temps en temps le bruit lointain et mélaacoUc|ue des trompes de la vénerie qui chassait Encore le cerf.
Àu momènt oà Téquipage entrait dans la. cour, cette vieille construction avec sa bigarrure et son irrégularité d'aspect, avec sa grosse tour crénelée, cette chaîne de pierre qui lie le moyen<*âge au dixneuvième siècle, appai'aissait à l'extrémité de l'avenu^ de Paris calme et triste, malgré la présence du bruyant cortège du Roi. C'est que le jour commençait à décliner, et rien ne s'hai^monie mieux avec les produits de cette vieille architecture que Tindécision des demitçintes.
Uiyiiizeo by GoOglc
DX CHARLB» X. 535
£a deicendaât de sa voiture,, arrêtée au pied de la
grosse tour créuelëe, Charles X» après avoir, couteiuplé ces vestiges du vieux niaaoir de sire Jacques Dangennes, dit d'un ton qui ne lui était pas familier t
— Notre aïeul François l** est mort ici , après une chasse à courre > et moi sans doute je suis destiné à finir comme lui...
En attendant l^heure du dîner, le ftoi passa qael-' ques instans dans le petit salon attenant à la salle à jnanger. Tandis que Sa Majeslc , qui cherchait évidemment à se soustraire au poids de ses réflexions» iissistait à une partie de billard , le Dauphin s'amusait à indiquer, sur une immense carte de la forêt de llambouillet, l'itinéraire qu avait suivi le cerf.
Le dîner fut triste, presque morne.
A son lever de table» le Roi, toujours de plus en
plus taciturne, aborda le premier veneur, quiparaitr-
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sait lai-mème fort ab8ori>é dans ses idées. Ils passèrent sur le balcon» dont la longue ligne anfractueuse desrine le périmètre do château*
Tous deux restèrent silencieux.
— Girardin» dit enfin le Hoi, ces ordonnances vous préoccupent donc bien?
— Il est vrai , Sire.
— Mais qu'y avait-il à iaire , à votre avis?
— Travailler ayant toute chose » Sire^ à la restauration de la France. Vous avez une tache à remplir cpii rentre dans le vœu de la nation et dans celai d'un de vos plus glorieux ancêtres : faire recouvrer à la France ses limites, qui sont le Rhin et.la mer, les
■ Alpes et les Pyrénées.
— C'est aussi mon vœu le plus ardent , croyez-le bien. Cette grande et utile direction à donner à la politique de mon gouvernement, je ne labandonnerai jamais , car {e sens que la Restauration a sa Ibrce comparative à conquérir et son influence à reprendre.
J'y songe sans cesse; mais» Girardia, comment y par«<
venir?
— Deux systèmes se présentent : celui d'une alliance avec rAngieterre» Tautre d'une alliance continentale* Pour que le premier fût possible, il faudrait
que la puissance anglaise consentît à ce que tous ses comptoirs nous fussent communs, que nos relations
fussent les mêmes, nos traités de commerce semblar bles. Est-il raisonnable de l'espérer?
— Ainsi mon gouvernement aurait tort de s'appuyer de ce côté ?
— Ce serait condamner la France à jouer un rôle secondaire dans 1 équilibre du monde; ce serait la maintenir dans la nécessité de tenir :sdn armée sur le pied le plus élevé, et par conséquent d'accroître ses dé-
penses.
— Et l'autre système, demanda le Roi qui écoutait fort attentivement, en quoi consiste-t*il ?
— Dans la réunion des intérêts des paissanoes
oontinentales à ceux de la France. Il est aisë de voir que jusqu'ici c'est le continent tout entier qui était
firme par l'Angleterre contre la France ; que c'est le continent qu'il nous a fallu rassurer^ et que nous ne pouvons rassurer que par des intérêts communs. Jamais il ne contestera la force de la France 9 quand celle-ci rentrera dans des intérêts de même nature : c'est donc là que doit être tout le but de la politique de votre royaume; N'attendez pas que l'Angleterre concoure au développement de nos richesses, car ce dcveluppement entraînerait la diminution des siennes. Il lui faut^ comme condition d'existence, que les autres peuples du monde soient toujours en éta^ d'hostilité. Le secret de cette politique changeante» qui porte tour à tpur et dans des .circonstances identiqu/es, ses aimes , son alliance ou ^ neutralité, sur tous les points du globei est là tout entier. Inspirer 4cs défiances réciproques aux nations, faire éclater des guerres qui , en paralysant leur industrie et dévorant le1^'S. trésors, ouvrent des débouchés à ses iabqqvte;s qt à ses produits^, voilà la, force dont l'Angleterre sait user, voilà cette science qui éiafalitea. domination. . Quand leAoi le téudri»,ilplan-
DE CHAllLlib X. 02*]
lera ses drapeaux sur l*Hôtel-de-VîHe de Bruxelles et sur Ja citadelle d'Anvers.
. — En même temps n^est-il pas vrai que T Autriche s'étendrait en Italie, et que la Russie sëtablirait sur
le Bosphore?
—, Et le grand mal, Sire, lorsque pour compensation l'Angleterre serait bannie de la Méditerranée?
— C est ie système de Catherine 11.
— Exactement, lequel se résume en peu de mots : des intérêts semblables marchant au même but par des influences directes sur l'accroissement des richesses nationales,
— Quelle foi avez-vous dans le'concQurs que prêterait la Russie à une pareille combinaisQu?
— Mais, Siré, depuis bientôt un siècle cette alliance liousebl ollorlc par le ÎNord, et nous ne savons
• point en profiter. Dennèrement encore votre ambas-
3a8 LES CHASSES
sadeur n a*t-ii pas été aGCueilli à la cour de Saint- Pétersbourg par ces mots ; «Eh bien! quand venezvousdonc à nous ( i )? » Je me persuade que le ministère qui se fierait montré préoccupé des moyens d'arriver à lapplication de ces idées» aurait mieux compris les exigences de notre époque» qu'en s'appliquant, par sa tendance et par ses actes, à contester à la nation les conquêtes qu'elle a faîtes sur rancien régime.
— Qu'entendez-vous par là ? ,
— Sire, pardonnez-le moi, mais j'entends que les intérêts monarchi^es ont trop exclusiTement- parlé dans lesprit de vos ministres. Us ne comprennent pas qu'ayant tout, il faut être l*homme de son temps. Oui» Sire, à tort ou à raison» les idées vieillissent et se modifient. Pour être l'homme de son pays, il faut être l'homme de son temps.
— J'en conviens ; mais croyez bien cependant, Gi-
(1) Le prince de Volkoosky, asBislant ao sacre de Charles X, jiyait pour mission d'amener la France à cette alliance. -*Ie vois,
disait-il un jour, que In France est fort liicn disposée pour l'Aouleterre, son ancienne ennemie; je doute qoe cela soit conforme à SCS intérêts»
1>B €HAftUSS %. 5tg
rardin^ que pour cette époque comme poiir toatefl
les époques , la fermeté chez un Roi est une vertu.
— Autrefois, Sire» peut-être» maintenant cela s appelle une tendance arbitraire. 11 y a deux nécessités aajourdlim : comprendre ies égales insurrections des Chambres et perdre l'illusion des fidèles sujets, en France» autrement il pourrait en résulter de f&cheux malentendus entre le Roi et le peuple.
Pendant les dernières paroles de cet entretien, les regards rêveurs du Roi étaient allés involontairement s*arrêter sur la pointe de l'île des Roches , où s'élève un petit kiosque. C'était le lieu favori de Napoléon ; il y venait souvent agiter et débattre les questions de sa politique secrète. Non loin de là » est une grande pierre plate » le banc de l'empereur. Dans cet endroit» dit on, il avait déployé les cartes géographiques du Nord, sur lesquelles, par une fatale inspiration» il av^t tracé le pian de la grande et à jamais déplorable campagne de Russie. Ce fut aussi à Rambouillet que» le 25 juin 161 5» après la néfaste bataille de Waterloo, Napoléon, qui se rendait à
Uiyiiizeo by LaOOgle
53o tEs CHASSES
Rocfaefort, s'arrêta une nuit; ii y déposa en qael^ que sorte tous les triomphes qui avaient marqué les phases de sa vie.
Ces souvenirs» aussi bien que les objets qui frap*
paient la vue du Roi, semblèrent avoir jeter un sombre crêpe sur son àme. Il est vrai que tout autour de lui contribuait à creuser ses tristes . impressions. Tous ces riens d'une soirée d'été qui commencei ces insectes qui bruissent , ces fils de la vierge qui descendent d^ ciel ea spirales déliées, ces voix de ramiers, sourdes et confuses , cachées sous le feuil-
lage de ces arbres d'un vert si foncé aux approches
de la nuit ; toutes ces choses, pleines d'une poésie si triste, agissaient sur Tame du Roi et l'ouvraient à de pénibles pensées.
On vint l'enlever à la rêveuse disposition de son esprit, en lui annonçaot que toi4 était prêt pour le retour.
Au lieu de repartir seiil, selon Àa coutume, on
remarqua, et ce fut même un sujet detonuement, que Sa Majesté se faiisait accompagner cette fois par monseigueur le Dauphin.
DE LUAKLES X. 55 1
Us. étaient sur les degrés du perron.
Tout à coup ou aperçut uu courrier lancé, surgissant des profondeurs de la grande avenue à franc é trier.
Charles X s'arrêta court*
En un instant le courrier était aux pieds du Rou
Tous les regards s'interrogèreiU douloui euseiuciiU
Le courrier balbulia quelques paroles. U apportait des nouvelles de Paris ; 26 juillet iSSo^ cinq heures de laprès-midî.