ES GRASSES
tage pourvue la pensée lui vînt de faire faire cette chasse au Roi.
lijûs Texécation d'un pareil • projet n'était - pas sans difUcultés , et d abord tout le monde sait que ce gibier voyageur et capricieux dans son choix des localités, ne se trouve pas toujours » même dans le moment du passage, là où l'indiquent les probabilités de laviceptoiogie ; ensuite il n'est jamais assez abondant pour fournir à une chasse royale, où les coups de fusil doivent se succéder de minute en minute comme à la petite guerre ; enfin, lobligation de chasser en batelet présente des risques qu'on ne pouvait se résoudre à faire courir aux princes qu'avec une certaine hésitation. Cependant une conférence ayant eu lieu à ce sujet entre le premier véeneur et M. de Saint-Projet, conservateur des forêts de Saint- Germain , le tiré fut décidé.
S'il vous arrive en parcourant les méandres de cette forêt de Saint4jermain, de déboucher sur une vaste étendue de jeunes tailles, placée entre ses limites nord et un beau fleuve qui est la Seine, arrêtez-vous » et saluez si vchis êtes chasseur; vous avez sous les yeux l'uu des plus magnifiques tirés des terres royales
m CHARLES X. 49
de France. Vers le milieu de cette plaine^ la maison de garde qae vous aperoeves, la petite raine .qui li4 fait face» c'est Fromainville, jadis un hameau, lequel» comme une élégante et noble yilla des environs d'Herculanum ou de Pompéiai s*est brisé et ni¥elé à la surface du sol, non par suite de perturbations volcaniques» comme tous le pensez bien» ou de tonte autre cause de géologie» mais simplement par acquisitions snccessiyes faîtes au nom des Rois de France » dans le but d'agrandir les dépendances de leur capitainerie de Saint-Germain.' PromainTille est l'un des pôles de ce beau domaine et il a donné son nom an tiré qu'afTectionnait tant le Roi» non moins sans doute pour samagniâcence locale» qu*à cause dé la solitude des paysages qui lentourent.
Un vaste fleuve» des îles bordées de saules dont les ramures blanchissent au vent qui les retoui^ne» où des filets de pêcheurs sont étendus» «où des joncs constamment battus par la vague se courbent sans cesse» boivent Teau qui baigne leur pied et se relè-
vent» où des bergeronnettes jaunes gazouillent leurs
amours. Sar la rive gauche un horizon qu'accompa-
5o us caissjss
giie l'immense rideau de la lorét ; des plaines^occupées -partie par les jeoiiefi tailles da tiré, et partie par des champs de blé, de luzerae et de foin. Sur l'autre rive » des cotaux» des vignes, des villages qai suivent le^bord de leau; d'autres perchés sur la montagne : Lafrelte; Ilerblay avec son église ^ùi domine le pays et cherche letf premiers rayons du soleil levant. Ce sont là les décorations principales de la vaste scène du tiré de Fromainville*
Un four de je ne sais quel beau mois de juillet, ce vaste fleuve» ces lies verdoyantes» Cjes champs, ces bois, ces berges escarpées , se trouvèrent plus gais, pUis auittés que de coi|tume. Lespraîries, depuis Testacade du parc de Maisons jusqu'au bac de Confliaas, avaient été fauchées, en réservant au bord de la rivièj^e line bordure dç trente-cinq pas, qui pût attirer, en leur présentant Un abri unique, toutes les espèces de g3)ier renfermées dans les tirés sous bois, les plaines de Garenne et de Fromain ville. Des esca— ' lîers gasonnés avaient été pratiqués sur diverts points des berges. Sur terre il y avait des voitures, des cavilierB, des diiens, des chevaux, ^es pfficier^des
chassesy des paysans par bande, par troupe ; sur l'eau»
une flottille de batelcts, montés de leur é^ipage de rameurs à Funiforme bleu et eol cramoisi » à la bando uillère fond bleu, galonnée d'argent, au petit chapeau noir, rond et ciré. .
Les gardes Ibiestiers et les batteurs avaient été réunis comme pour une chasse ordinaire, i^cun dë* tail de la stratégie habituelle des chasses n'avait été négligé. Les ailes furent formées, leur marche tracée ; elles devaient se déployer dans la plaine jusqu'à la lisière du bois, vous comprenez : de manière à ce qu'au moment où le signal serait donné , un mouvémenl simultané s'opérât à terre et sur la rivière.
Cette chasse, à raison de sa nouveauté, n'avait pas manqué de trouver des contradicteurs et des incrédules. Le Koi lui-même paraissait peu compter sur le succès. Il souriait à la vue des préparatifs qu'on . avait bdts pour ce tiré d'eau ^ car il ne connîaissait pas encore toute l'étendue du plan qui avait été adopté. Dès qu'il fut arriré il se iàissa guider ^rs le batelet qu'on avait disposé pour le recevoir.
Sa Majesté, le lieuteuaat des gardes^ le conservateur et Etienne» le valet de chambre qui faisait toujours le service de porte-arquebuse dans les petites chasses, s'embarquèrent dans le bateau amiral ; il se trouvait en tète des autreç, rangés également le long de la berge. Le duc de Fitz-James et M. le duc de Môuchi montèrent tous deux le secônd batelet. Grand n^bre des personnes de la suite restèrent à terre dans les couverts du pré. • .
Le Roi embarqué, la ligne entière se déploya décrivant un quart de cmle, et vint se ranger en front de bandîère. Les batelets devaient descendre ainsi la rivière dont ils occupaient toute la largeur.
La flotillese méut d'un mouvement doux, et presque insensible. Lestireurs tiennentleurs armes prêtes et l'œil fixé sur les saillies sablonneuses et les petites baies de la rive. Ceux qui se trouvaient placés au centre de la ligne regardent devant eux : ils n'ont d'espoir que dans le passage du gibier allant d'un bord à l'autre pour se remettre. Là-bas dans la plaine, les ailes exécutent leurs marches et cogitre-marches ;
DB CUABLES Z. 55
les batteurs avancent , on distingue le bruit de leurs voix,
% Le Roi est à l'arrière de soù bateau ; à ses côtés est « M. Je lieutenant des gardes qui se fait lé plus petit qu'il peut, afin de ne point gêner les mouvemens du RoL Etienne est en face assis dans le fond du bateau, et à Tavant le conservateur est aussi à fond de cale, moitié couché et de manière à laisser au Roi la liberté dé tirer dans toutes les directions. ^
Mais le Roi, à qui les résultats de celte chasse paraissent pour le moins douteux , laisse aller ses regards sur les détaih despaysages qui défilent devant Jui , et dont chaque instant modifie et souvent change entièrement l'expression ; car, vous l'avez remarqué sans doute , les paysages comme les hommes ont aus^ leur expression physionomique qui résulte d'une ' certaine dispositicm do: terrain, du ciel et de l'eaù, de même que eelle des hommes est le produit de ragênccmcnt des traits.
Quelquefois, les peupliers longs et maigres ne vous semblent-ils pas de jeunes filles rieuses et svelles ; un
coteau dont le sommet chauve domine les bords d'un fleure^ n'est-ce pas, dans son imperturbable gra^ vite 9 le vieillard impassible et iroid qui ne salue point Tolfe bten? enoe ; et ne doh^e pas an regret à votre éloigaement? La petite maison blanche avec « les velets feimës *et les massife d'arbres qoi l'enTeloppenl» a'es|-ce pas itn bel oiseau donnant sons le dôme touffu d'un arbre? Ces chênes centenaires et tristes ne semblent-ils pas pleurer sur les générations éphémères de Thonmie qu'ils ont vues. Ei ce bateau qni fuit , et cette navigation elle-même ; cette marche pendant laquelle tout passe avec une égaie vitesse , et les aspects qui nous plaisent et ceux qui nous âltnstttnt» A'éat^epas une image dé la vie?
— ^ Sire, dit au Boi le consenratenr qui avait compris un mouvement de tète que Sa Majesté avait fait en indiquant nn point sur la rive droite ; Sire , cette maison de campagne occupe la place dHin ancieik
château autrelois seigneurial; et un peu plus à droite^ sur le chemin de l'Élise , cette autre maison que vous apercevez avec son toit en pignon, a été le berceau d^Etiennc Fourmont et de son frère Michel
Dl GHARUS J(. 55
Fourmoaty tous deux mem bres de l'Acs^déiuie des ioA- <:riptions et belles-lettres.
Mais» atleutioo. Sire» le gibiei- va partir!
— Vous y comptez donc sérieusement?
— Le Roi ne tardera pas lui-mêine à savoir ce ^'ii en doU penser.
. On entendis» au même instant» un grand bruit d'ailes qui crépitaieat à de]iii*{>ortée dans les herbes. Un faisan s enlevait. Le Roi le vit trop tard.
— C elait très beau à tirer, observa Charles X ; mais qui se serait attendu à trouver là un pareil ooap?
Il n'a pas achevé ; ua nouveau bruit d'ailes se fait entendre ; le fusil du Roi a lait feu sur une magnilique gyrandole de faisans.
En dépit des mouvemens complexes du vol du gibier, et de celui du bateau qui oscille en même temps qu'il avance, ce coup a été droit à son buU Deux faisans sont tombés morts» deux autres ont été démontés.
«-Voilà» dit le Roi» qui débute très bien; après tout » cela vaut bien une alouette de mer.
— Ghttt!... fit le conservateur aux mariniers en
561 ,l^S GUÀSS£S
accompagnant ce mot d'ua geste qui commandait de suspendre le mouvement des avirons. Chat!;., làrbas. • . sur le sable. . . à la pointe. . .
— Je ne vois pas y dit le Rôî.
' On fait signe 9 néanmoins» aux rameurs de laisser driver 'le batelet Une petite compagnie de bécas^ seaux était posée sur la berge à moitié cacbée pa» ' une touffe de myosotis. De leurs becs d'aiguîlle ils fouillaient et picotaient le sable pour trouver des vers; ouvrant leurs plumes et leurs ailes au soleil , ils s'occupaient coquettement de leur toilette; d'autres sautillaient et trottinaient sur le bord de feau , se posaient sur une pierre ou sur une éininénoe de terre» puis disparaissaient dans une petite cavée (i).
ToufSà coup la compagnie s'est enlevée. On entend l^ur gazouillement aigu; elles rasent la rivière, et vont se remettre sur la rive opposée , à deux .cents p9S en aval de la pointe de l'île d'Herhlay.
(1) Les parages qôefréqaeotent les bécasseaux sont les graves de la mer, les beiges sabtooneoses des fleaves et ^aveat même des petites rivières.
Le Roi a iadiqué qu'il faut traverser. Les rames, sont mises à l'eau; mais la manœuvre est retardée par v& admirable coup de fusil qui se présente a portée du Roi.
Un chevreuil a surgi tout' d'un eoup des hautes herbes des fourrés en talus de la berge. Un lièvre miccède presque immédiatement Le chevreuil est atteint^mais le lièvre est manqué, il gagne laprairiCf il fuit : là le plomb le frappe et le roule. Les autres . cfaàssèurs sont à leur poste.
Le gibier qui, dès le matin, avait été poussé des hauteurs de la plaine sur les rivés, commençait à se faire voir, et le Roi de comprendre que les alouettes ^ de mer pouvaient bien n'avoir été que le préteite d'une chasse embellie non seulement par la beauté
des lieuir^mais encore par l'imprévu des moyens.
— Vous me faites faire un fort beau Ijré j et le plus agréablement du monde. Messieurs, fit le Roi.
— Sire, répondit M. deGirardin, la pensée de cette chasse apjpartîent à votre conservateur.
— SainirProjet , je vous en. fais mon compliment. Mon aïeul Louis XIV, qui n'était pas un monarque
5Ô LES CUAâSES
coDStitutiouuel , et qui pouvait reconnaître librement tous les services rendus à sa perscmne, n'aurait pas ' manqué > ^ ma place ^ de vous témoigner sa satisfaction d'une manière digne de lui... et de tous... mais, inoi... vous voyez. Messieurs, qu'il est permis de regretter t|uelqueiois de n'être pas Roi à la façon de Louis XIY. •
Charles X.a indiqué de nouveau qu'il fallait traverser la rivière pour aller à la poursuite des bécasseaux dont il avait remarqué la remise.
Cette manœuvre rompt la symétrie et l'ordre dans ' lequel s'avançait la chasse. Quelques batelets suivent celui du Roi 9 mais le plus grand nombre, tombés en désarroi , s'éparpillèrent sur le fleuve.
— Il ne nous faudrait ici rien moins que de Rigny
pour rallier noire Navarin, dit le Roi.^
Le bateau, cependant, avançait à grands rentorls de rames sur 111e dBerWay.
Jaloux de l'honneur de recevoir le Rot chez lui , le
os GQAIUBS X. 59
propviétaire.de cette ile attendait l'arrivée des bateléts ; le Roi Faperçut tout à coup*
^ Qu'est-ce que lïonsieur? demanda»t-il.
— Le propriétaire de l'île» Sire.
— Je ne veux pas y entrer. N'ëtait-il donc pas prévenu?
C'est que le Roi exigeait toujours qu'on s'entendît avec les propriétaires riverains , et qu'on obtînt d'eux que la chasse passerait sur leurs^ domaines. Il n'eût jamais consenti à fouler aucune terre sans être sûr
que cela ne pouvait nuire à personne.
-^Pardonnez-moi, Sirè...
— Eh bien ! )e ne descendrai pas , répéta le Roi qui s'e£frayait à l'idée d'une conversation obligée lorsqu'elle n'était pas casée dans l^s^ prévisions de la journée.
Maislabarqueétait lancée, et le propriétaire dellle, la tête découverte , saluait déjà la bienvenue du Roi.
Pour rétrograder, il eût fallu licuiler certaines obligations de politesse royale 9 oublier des habitudes de noble courtoisie , Charles X ne l'eût jamais fait. 11 se
60 LBS CHASSES
résigoa sur-le-champ , et laissant preadre à sa physionomie son expression de doacénr accoutamée» it envoya le bonjonr le pins ûmable à celui dont, après
tout 9 rempreâ.semeDt était un hommage.
Le déharquemeat s'opéra, et la chasse ne tarda pas à s'engager sous les frais et touffus couyerts des bouquets d'aunes, de bouleaux et de jeunes saules.
Sur les bords flottaient de larges et plates feuilles de nénuphar surmontées de leurs tulipes jauaes si semblables à de- petits mâts banderolés. Là croissent aussi les fontinales, le plan tin rose qui sert de nourriture aux oiseaux, les rubans d'eau 9 et les mousses aquatiques , longues et chevelues que bercent le^ perpétuels remoux de la rive.
Tandis que le Roi continuait la chasse, les autres
tireurs dans la plaine et sur l'eau avançaient et tiraillaient de leur côté.
' Il est un point où la rivière se trouve fort ressers
rée par la plaine et les îles d'Herblay. A certaines
OB CBARLK8 X. ^ 6l
heures dû jour , le soleil ne darde point ses rayons
dans le chenal : tout est ombre. L eau reQète les tèintes de là végétation qm l'accompagne ; elle est d'un Fert foncé et mat. De sa suriace dormante on Toit sauter et bondir de petits poissons blancs qui • éiincelient comme des flammes d'argent et disparaissent aussitôt. C'était innombrable que la quantité et les espèces différentes de gibier qui se trouvaient renfermées dans cette longue et étroite galerie d'eau, au moment où les deux rives furent enveloppées et envaiiies par la chasj^ ; il s'enlevait , partait et tombait de toutes parts , mort ou bl^sst? ; ici dans les herbes» là dans la rivière. Les chiens se jetaient à Teau pour rapporter, les bateliers forçaient de rames pour aller ramasser : ils joutaient et se croisaient. Il y avait des abordages et de rudes chocs. Les tireurs réclamaient et se contestaient les pièces. A peine si le bruit répété des coups de fusil leur permettait de s*entendre et de s^ccorder.
C'était partent un véritable pêle-mêle de faisans , de perdrix 4 de lièvres 9 de lapins , et aussi » par intervalles > de chevreuils. Des martinets à queue four-
6!i LES CHASSES
- chue décrivant dans l'air leurs savaoles évolutioiis , des hiroudelies rasaat l'eau venaient donner une trompeuse alerte aux tireurs» en s'offtant inopinément à leurs coups de fusil. Ils épaidaient vite ; mais , au moment de hire fen , ils reconnaissaient leur erreur et s arrêtaient tout court en les dédaignant*..
Parfois des martins-pêcheurs , ces écrins Tolaîhs »,
partaient d'un buisson et, comme une balle , allaient
tomber plus bas dans un autre buisson : ils raillaient
l'habileté des tireurs. £nûa des bécasseaux qui, bien e
que difficiles à a{>procher et poursuivis à outrance » n'abandonnaient cependant pas les parages du per- . tuis où ils semblaient avoir élu , malgré tout , pour le moment » leur passager domicile.
— Tout ceci est fort bien , messieurs : vous m'avez prouvé qu'avec la connaissance du métier » des batteurs et de bonnes manœuvres , on peut faire de belles chasses dans toutes les saisons et dans toMs les pays.
— Oui » Sire » et surtouMvéc du gibier. Le Roi
avait oublié l'essentiel:
DE GHARLKS X. 65
— £n fait de chasse, mou avis est que le plus difficile n'est pas d'obtenir le gibier ; c'est de savoir en tirer parti* Ne dirait-on pas que , sous ces couverts
naturels et artificiels, vous l'avez placé avec la main?
Un moment après.
— Qu'on est bien ici ! observe le Roi en prome-^ nant ses regards autour de lui. Quelle douce soli- -tnde l que de liberté ! Quel contraste avec cette vie des Tuileries» ces réceptions' obligées» celte étiquette
permanente, ce conseil de ministres où j'ai tant de peine à démêler de quel côté se trouvent les véritables intérêts de mon pays!
£a disant ces mots , le Roi , abdiquant un moment sa grandeur , alla s'asseoir dans un endroit où * une pousse de regain présentait un siège aussi moelleux qu'un tapis. Ce fut l'indication d une halte, dont le signal se transmit en un moment sur toute l'étCAdue de la hgne.
Pendant ces scènes animées des tirés, s'épisodaient ordinairement des incidens sioguliers : dans tous, la
bonté du Roi el la facilité de sontcaractère se défoîiaieai toujours ; tantôt ils étaient sérieux, tantôt gais» comiques , bizarres.
Je me rappelle à ce sujet que lorsqne le Roi chassait avec le duc deBerry, il s élevait entre eux de plaisantes contestations à propos du ^bier tué. Le duc réclamait une pièce qui avait été ramassée par son père, et y de son côté , Monsieur criait à son fils : t Rerry, » Yon% prenez là un faisan- qui m'appartient. » Un jour le duc donna l'ordre à un officier des chasses d'aller réclamer un che^rreuil qu'il avait tiré et qui tombait devant le Koi. ^ ^ Pressez- vous ^ dit-il , mon pèré le prendrait ; car vous savez qu'il n'a pas beaucoup de probité... à la chasse. £n même temps , le Roi > qui avait tiré un faisan ramassé par les gens du duCy le faisait demander par un de ses gardes» lui disant : t Courez à toutes jambes , car mon fils est un grand voleur i • .
— £n vérité, dit le Roi, le fardeau de la royauté
ne serait pas supportable pour moi sans la chasse ; elle seule m'aide à le soutenir , et cependant , je le • sais , ils crient , n'est-ce pas , Fitz-James , sur les heures que j'y consacre?
— Sire» c'est m texte comme un aatre qaeles
libéraux ont adopté. Ils se plaignant de vos prodigalités. Vous fêtez les trésors de Tétat dans les forêts, Sire; voilà ce qu'ils se disent entre eux, et, comme les anciens augures de Rome , ils se parlent ainsi sans rire : c'est fort amusant.
— Girardin , répondez à cela.
— Sire, en peu de mots, ce sera facile. Votre budget des chasses s'élève annuellement à cinq cent mille francs environ, tous frais compris, tous, jusqu'au coût du plomb. Sur cette somme, plus de soixante familles vivent honorablement. Plusieurs branches d'industrie se trouvent encouragées, et c'est pour l'amélioration des races chevalines en France une puissante cause d'émulation.
— Mais alors pourquoi ce mensonge?
— Quand on n'a pas de bonnes raisons , Sire , celle-4à en tient lieu.
Je ne vois pas précisément sur quelles bases ' ils fondent leurs préjugés. Le droit de chasse , noii pour tous précisément , comme l'aurait pu prétendre la corporation des braconniers, mais étendu à la partie quasi-intelligente du pays , est une des
66 ISS CHASSES
conquêtes , dit-on , qoi ont été faites sur notre ancien régime. Soit , personne ne le conteste ; mais pourquoi trouver mauvais que ce droit , qui est -devenu celui de tous , ou à peu près , continue d'appartenir à ceux qui Tavaient auparavant et qui le possédèrent toujours?
— Décidément , Sire , les libéraux veulent que non seulement le Roi règne et ne gouverne pas, mais . ils prétendent encore que le Roi règne et ne s'amuse pas.
Comme si la chasse , observa M. de Luxembourg , pouvait mieux convenir à d autres qu'à des princes hommes de guerre 9 de magnificence et .de loisir ! * ■
— Mais quand on sé ^borneraît à ne considérer la chasse que comme un des pluspuissans moyens hy^iéy, niques , son uLililé ne serait-elle pas démontrée? Pour moi, vieillard, sur qui pèsent non seulement le ppids de râge , mais les soucis d'une royauté assise sur un trène ébranlé , la chasse m'offre les seuls délassemèns qui coQviennent à mon tempérament et à Tisolement exceptionnel de ma condition de roi. Tenez, Messieurs, laissons ce triste et affligeant sujet de
m CHARLES X. 07
réflexions. Ici, l ame enlourée de silence, de champs, d'eau et de fleurs» s'ouvre à des sentimens de satisfaction qui se dissiperaient trop tôt si nous nous remettions en mémoire toutes les injustices auxquelles le roi de France est en butte; et cependant, Messieurs, je puis vous l'affirmer, Charles X voulait l^uyemer son pays de telle façon qu'il a'aurait jamais eu intérêt à l'empêcher de dire tout haut ce qu'il pensait du Roi et de son gouvernement.
— Ce sont là les paroles que Votre Majesté répondit à MM. de Corbière et de Peyronnet, lorsqu'ils sollicitaient opiniâtrement le maintien de la censure.
— Oui, dit le Roi en laissant échapper an soupir , et lequel de nous avait raison ? je commence à douter.
En achevant, le Roi se lève , reprend son arme et se remet en marche.
La chasse continua.
Elle a parcouru Tiie d'Herblay. A l'extrémité de 111e , le batelet s'est approché du bord; le Roi ^'est
66 LKS CHA&i>KS
embarqué de nouveau. Il descend en fusillant jusqu'à l'acol de Conflans.
Plus d'une heure s est employée à iaire ce trajet
Au point où le B.oi devait attérir et d où il devait aller gagner le tiré sous bois, terme de la chasse , il y avait plusieurs personnes réunies ; toutes Tenaient, avec plus ou moins d a propos , jeter leur visage sous les regards de Sa Majesté.
Les tètes se sont décou?ertes et inclinées à J'ap* proche du bateau.
Le Roi a salué à son tour.
Le général Lhéritier, alors maire de Conflans , est l'un des premiers qu'il trouve au haut des degrés gazon nés. Ce n'était pas , dans toute l'acception du mot 9 un partisan de la restauration. Peut-être même au fond en accusait-il , si ce n'est l'existence, du moins Torigine. Soldat des armées impériales , ses préventions pouvaient se comprendre jusqu'à certain point ; cependant , tout bonapartiste qu'il était ,
M. le maire de Conflans venait régulièrement à la rencontre du Roi chaque fois qu'il chassait à Fromainville ou dans les plaines d.e Garenne. Peut-être CharlesX, qui n'ignorait pas les sentifflens du général , eût-il autant aimé le savoir au milieu de son conseil monicipal que devant lui ^ mais toujours est-il que le Uoi ne manquait famais de lui faire un obligeant accueil , et de l'appeler à participer au butin de la journée.
La première lois qulls se trouvèrent en présence l'un de l'autre, le Roi, dit-on, répondit au général qui parlait du passé : c Votre passé a été ce qu'il devait être , et j'ai l'assurance qu'il en sera de même de l'avenir : vous remplirez partout les devoirs que la différence des circonstances et des temps vous impose.
Approchez donc, mon cher baron, ût le Roi en tendant la main à H. de Hoyriac ; donnes-moi de vos nouvelles.
— Je rends mille grâces. ^
— HabitejE*»vous toujours votre campagne rde Gon- '
flans ?
— Oui, Sire.
— Gomment TOUS traitent vos anciens administrés?
— Pas mal pour une puissance déchue.
— Parlez-moi de Saint-llouiau, votre beau-frère: c'est l'un des hommes dont j'estime le plus les lumières et le caractère ; savant modeste et coasciencieux , je sais (fue l'amour de son pays est la noble passion de son ame.
— Sire, je vous remercie en son nom.
— Soyez sûr, M. de Moyriac, que je ne manquerai pas, quand je le verrai, de le mettre à son tour dans l'obligation 'de me remercier en votre nom.
Le baron de Moyriac était un royaliste sincère et courageux, qui, en 1814» avait, le premier de tous
dans Je département, fait arborer le drapeau blanc sur la vieille tour de Conflans, dont à cette époque il était maire, alors que la commune n était encore sc'parée de l'armée de l'empereur que par la rivière de rOise. Au moment de cette audacieuse arboration, il avait fait publier que quiconque tenterait d'exécuter tel ordre que ce pût être , émané de Napoléon , serait considéré comme traître à la patrie.
DE GttABLBS X. 71
fusillé aussitôt sur la place publique de la commune ;
et aBn qu'une pareille déclaration acquîl toute Timportance et l'authenticité qu'il désirait lui donner, il en lit l'objet d'un arrêté qu'il signa seul et qu'il consigna sur le registre des délibérations du conseil municipal 9 le dimanche Sayril i8i4*
Au moment de reprendre la chasse , le Roi a tiré
une pièce d'or de sa bourse, qu'il destinait au gardechampêtre de la commune d'Achères. Cet homme ne manquait jamais , toutes les lois qu'il recevait des marques de la libéralité royale , de remercier en ces. termes: t Merci ^ mon Roil • Charles X savait son nom , et à son tour il avait adopté cette formule , quand il lui adressait un pour-boire : *« Donnez cette » pièce , disait-il , à mon Morand I »
Yers le milieu du chemin qui mène de la rivière
au tiré sous bois de Garenne, la chasse, qui s'était avancée jusque là compacte et serrée , se sépara en deux ailes distinctes devant une enceinte tendue de panneaux. La voie se trouvait ainsi fer née sur une largeur de terrain assez considérable.
73 LEi CHASSES
— Qu'esL-ce que cela? demauda Charles X.
— Sire , c'est en vérité fort embarrassant à dire. Que sigDÎûe cela?
— Le propriétaire de ces deux arpens se refuse obstînëmeiit à laisser passer ches lui la chasse du Roi.
— Ah! c'est différent. Ce n'est point là un aimable procédé envers nous , obsenra Charles X ; mais euûa il en a incontestablement le droit. Respectes le droit de tous ; car si tout le mondey en France, adoptait ce principe, Messieurs, nous y trouverions personnellement notre compte.
— C'est très bien , Sire ; mais il vient de tomber dans l'inlérieur de cette enceinte un lalsan blessé par le Roi lui-même.
— Il faut le laisser.
— Ma foi. Sire, il est trop tard; j'ai franchi l'enclos pour aller le chercher, et le voilà.
— Vous avez eu tort ; il faut à l'instant même faire restituer cette pièce. Savez-vous, Messieurs,
en <Juoi j'ai pu devenir l'ennemi personnel de cet homme ?
— Je suis fort disposé à croire que tout ceci n'est
0B GHARLBS X. 75
qu'une mamauTre combiuëe daui le but de forcer
le Roi à acquérir ce clos. Au moins , Sire, j'espère que Yous n'en ferez rien.
Le Roi se prit à sourire et répoudre :
— Je ne contracte pas d'engagement formel à ce sujet, monsieur Numance, maïs je me promets de ne pas être de facile accommodement. Nous verrons bien...
On s'est rendu à la maison du garde , dans le tiré sous bois de Garenne, où, les deux ailes se rapprochant comme les pinces d'un crabe, la chasse s'acheva par un fermé fort animé.
Le gibier fut compté, et sans comprendre une
douzaine de bécasseaux, prétexte de cette journée de ch|sse , on avait tué plus de quatre cents pièces.
Avant son départ, le Roi trouva, le temps de donner une;«j^conde fois des éloges à Tinventeur de ce nouveau genre de tiré , qui fut dès lors adopté sous le nom de tiré du bord de i'eauu II se répétait régulièrement chaque année.
En i85o, il était à la veille d avoir lieu quand
ies évonemens do juillet vinreul donner le contreordre.
Le 12 octobre 1827, je lus dans la Gazette de France^ qui était le journal semi-ofliciel : * La yénerie du Roi a été transférée de llambouillet à Fontainebleau. Le Roi, monseigneur le Dauphin et madame la Dauphine partent demain pour cette résidence* »
Le lendemain nous étions sur la route de Fontainebleau. ^
7^ JUSS CHASS£S
Qui ne l'a parconnie ! Je ne sais rien de plas ennuyeux. Lëté» 4j|ips les jours chauds et lourds» le voyageur s endort à la vue de ces interminables li- , gnes quis'alongent toujours deyantlui(i). S'il court la poste vers les dernières heures» il n a pour toute récréation que le spectacle des rayons du soleil couchant qui viennent obliquement enfiler la route dans toute sa profondeur, et celui des ormes immobiles qui le regardent passer en projetant des ombres si fluettes et si longues qu elles semblent prendre plaisir à courir devant lui pour joûter de vitesse avec la voiture qui l'emporte.
Mais alors» et quoique Theure de la journée fût
avancée» nous n'avions pas même quelques rayons de soleil pour égayer notre route ; le ciel » sans être
menaçant de pluie, était enveloppé dans les plis épais de cette chaste et pudique atmosphère si normale aux climats du Nord. Cette disposition particulière dans la teinte dutiel eût pu concourir à mettre plus en relief certain caractère d'autres paysages ; mais son effet ici était purement négatif, associé qu'il se
(1) Le pays es( couuu sous le nom de plaine de Long- Boyau.
DE GRARIB9 X.
'trouvait aux stériles et monotones accidens de cètte route.
— Nous allons, disais-je & mon partner de voyage, chea un vieux gentilhomme français non moins inté<-
ressaat à voir, pour un observateur, que Fontainebleau, ses palais, son parc et même les chasses dn Roi. Un vrai type d'uoe classe qui s en va, aux manières polies, aux traditions de la vieille et chevaleresque monarchie ; homme de mœurs pures , pour qui la royauté est une religion d'enthousiasme ; grand chasseur, éclairé et fort docte, surtout dans toutes les questions qui se rattachent à l'art dont il fit la capitale occupation des belles années de sa jeunesse. Un gentilhomme français. .
A six heures, nuit close, nous étions arrivés à Fontainebleau et nous frappions à sa porte.
Dès que mon nom fut.dit au domestique qui vint nous ouvrir, il accourut au-devant de moi en me tenv
dant la main d'aussi. loin qu'il m'eut aperçu.