CHAPITRE II
Chasses de François I^"" et de Fleurange dans leur jeunesse. — François I«i' reçoit de Louis XII les premières leçons de vénerie. — Son intrépidité à courir le cerf. — Accident de chasse dont parle Louise de Savoie dans son journal. — Fait prendre un sanglier vivant dans la forêt d'Amboise. — Le fait porter dans la cour du château. — Le tue de sa main. — Récit d'une chasse du Roi par Brézé. — François l^^ prend le grand cerf manqué par les Anglais. — Brézé plus porté à la fauconnerie qu'à la vénerie. — Lettre de lui au grand-maître, où il parle des chiens du Roi. — Le choix des chiens. — Ce que dit Brézé de ceux du Roi et des siens. — Un jeune cerf pris par l'équipage du Roi. — Ce que dit Brézé de la fauconnerie du Roi. — Il raconte le malheur arrivé à son sacret. — Brézé, à l'exemple du Roi son maître,' chasse quoique malade. — Offre un faucon au grand-maître. — Philippe II tire ses faucons de France. — Lettre du cardinal de Lorraine à M«" de Limoges à l'occasion de faucons demandés par Philippe II. — Les faucons se donnent de roi à roi. — Louis XII remerciç le roi d'Ara-
gon de lui avoir envoyé un beau faucon blanc. — Henri II envoie des sacres à la reine de Hongrie. — Le M's de Brandebourg envoie chaque année des faucons à la reine Marie d'Angleterre. — Le Grand Seigneur chasse à l'oiseau, — Lettre de Busbec. — François ï^r n'estime la volerie que comme récréation. — Sa passion persistante pour la chasse au cerf. — Brézé chasse jusqu'à ce que ses forces le trahissent.
^l'&O evenons à François I", le père des veneurs, comme l'appelle du Fouilloux.
Il faut lire dans les Mémoires de Fleurange « comment le dit sieur d'Angoulême et le jeune acjvantureux (Fleurange se désigne ainsi luimême) laschoient des pants de retz et toute manière de harnois, pour prendre les cerfs et les bêtes sauvages*.
C'est de Louis XII que François I" avait reçu les premières leçons de vénerie. « Le bon Roi, nous dit Fleurange , faisoit prendre des bêtes dans les forêts voisines de Chinon et les faisoit apporter dedans le parc pour désennui à son jeune neveu qui tant y prenoit plaisir ^. »
Rien n'égalait l'intrépidité de François I" comme chasseur. « Or, says-je bien, lui dit Budé, qu'en la
1. Mémoires de Fleurange , éd. Michaud, t. V, chapitre III, p. 6.
2. Nous empruntons cette citation à V Histoire de la chasse de M. de Noirmont, t. 1er, p. i55. Voir, pour la vénerie de Louis X\\, Mémoires de Fleurange, édit. Michaud, t. V, p. 8»
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chasse des bestes vous avez accoustumé de faire tout devoir de bon veneur, en courant de vistesse incroyable par longs espaces et contre les tours du cerf rusé et expérimenté, trouvant promptement des destours. Finablement en traversant forests, taillis, précipices, buissons, mettez seulement le bras devant le visage et les yeux, pour vous garder des branches ^ . »
Ces courses à travers les bois n'étaient pas toujours sans danger, car Louise de Savoie écrit dans son journal (21 septembre iSig) : « Mon fils, qui étoit allé à la chasse à la chapelle Vandomoise, près de Blois, se frappa d'une branche d'arbre dedans les yeux, dont je fus fort ennuyée 2. »
Empruntons à un vieux chroniqueur, Nicole Sala, le récit d'une des prouesses de François I" :
C'était au temps des noces du duc de Lorraine et de Renée de Bourbon. Il y avait à Amboise nombreuse compagnie. Pour récréer les dames, le Roi envoya ses veneurs dans la forêt, et là, à force de cordes, ils prirent tout vivant un vert sanglier de quatre ans ; puis, le faisant entrer dans un grand coffre fait de planches de chêne, ils le traînèrent dans la
1 . Budé, Traité de. la vénerie, publié par Henri Chevreul, p. 7.
2. Journal de Louise de Savoie; Mémoires sur Vhistoire de France, édit. Michaud, T. V, p. 11.
cour du château. — C'était un combat corps à corps que le Roi entendait livrer à l'animal furieux en présence de toute la cour. La Reine et Louise de Savoie firent tant qu'elles l'en empêchèrent. Le Roi se borna donc à faire attacher des mannequins avec des cordes au milieu de la cour pour voir comment la béte les attaquerait. Tout autour on avait élevé des galeries, et on y accédait par quatre escaliers dont l'entrée avait été fortement barricadée avec des coffres et des bahuts. Au signal donné par le Roi, la trappe du coffre se soulève, et la vilaine bête sort furieuse, le poil hérissé, faisant claquer ses défenses ; elle se rue sur les mannequins, les fait pirouetter en l'air, puis, après avoir tourné tout autour de l'enceinte, cherchant une issue, elle avise une brèche à l'un des escaliers ; elle s'y précipite et, d'un violent effort, renverse les coffres, se fait passage, et entre aux premières galeries. Grand effroi, grand tumulte parmi les spectateurs et les spectatrices ; mais le sanglier, sans se détourner, va droit où était le Roi. Cinq ou six de ses gentilshommes voulurent se mettre entre la bête et lui, mais il ne le souffrit pas ; au moment où la bête veut se jeter sur lui, de cette bonne épée qu'il tient au poing il lui donne un coup de pointe en plein poitrail. Transpercé, mortellement atteint, le sanglier laisse le Roi, redescend en trébuchant dans
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la cour par un autre escalier, et après avoir fait quelque pas, tombe raide mort. « Vous ne sçauriez croire, ajoute le chroniqueur, la -joye que la Roy ne et Madame eurent quand elles virent le Roy eschappé de ce péril. Soyez seures, Mesdames, que de toutes les contenances hardies que je visoncques, ce fut celle du gentil Roy François; et ce que je vous ay dit, je vis à l'œil ^ »
C'est là une de ces témérités dont s'emparent les conteurs d'anecdotes pour en grossir leurs recueils; mais l'art de la vénerie n'a rien à y voir, rien à y prendre. Laissons Brézé nous raconter une vraie chasse, une de ces chasses exceptionnelles qui élevèrent si haut la réputation de François h" comme habile et opiniâtre veneur.
« Je changerai de propos pour vous conter comment mardy dernier le dict seigneur Roy partit d'icy pour aller courre le grand cerf de Bryon qui fut failly quand les Angleys y estoient^, que nous couchâmes
1. Ce récit est tiré des Hasdiesses des grands Rois et Empereurs, par Nicole Sala dont la Bibliothèque impériale possède le manuscrit (Supplément français, n» ig4). L'auteur avait été varlet de Louis XI et de Charles VIII, panetier du Dauphin, maître d'hôtel de Louis XII. François l"'" lui donna sa retraite et l'envoya finir ses jours à son hôtel de l'Antiquaille à Lyon. Biblioth. de VÉcole des chartes, t. Il, p. i8.
2. Il nous semble qu'il fait allusion à l'ambassade anglaise qui vint en France en i5iS pour convenir de l'entrevue du Camp du drap d'or. V. Mémoires de Fleurange, cdit. Michaud, t. V, p.
à Monffrault. Il le courut deux jours et le détourna le dict seigneur et bailla luy-mesme aux chiens au buisson propre, là où fut baillé l'aultre fois; de là où il nous donna tant d'affaires de donner le change, et dehors qu'il se fortfigna * de nous, ensorte que avant que nous eussions deffait ses finesses, la nuict nous princt ; touttefois nous vymes comment il retournoit sur luy et le suyvismes jusques à la rivière que il passoyt l'eau en Bryon. Le dict seigneur délibéra de s'en venger le lendemain et pour le faire descendit luy-mesme à pie et depuis la revue le suyvismes tant que nous l'allasmes rebailler aux chiens, aux tailles qui sont à Taultre bout de cette forest où depuis que nous l'eusmes baillé, ne courut pourtant plus d'une demi-heure 2, mais ce fut au plus grand plaisir qu'il est possible de voir et vous asseure que le dict seigneur s'en alla aussi content qu'il fut jamais de chasse. 11 ne portoit que quatorze, mais c'est l'une des belles testes que vous vistes oncques prendre en France. »
Brézé était plus porté à la chasse à l'oiseau qu'à
1. Laisser loin derrière soi. V. Roquefort, Glossaire de la langue romane, t. I, p. 624.
2. Ce protée (parlant du cerf) se change en tant de formes, si de nuyt il ne fuyt bien loin, il ne se saulvera jamais le lendemain des chiens.
Budé, Traite de la vénerie, p. 22.
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celle du cerf, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir d'excellents chiens ; il en faisait dresser pour le Roi et il en élevait. « Vous direz au Roy, s'il vous plaist, écrit-il au grand-maître, que Lecocq m'a fait response qu'il ne peut amener ses chiens qu'il n'ait huit jours pour les apprendre à aller au couple. Je scaurois volontiers si le Roy a trouvé les chiens que je lui ai envoyés beaux , que ont esté nourris céans. »
Pour un bon veneur, le choix des chiens est une affaire sérieuse : Brézé, tout en rendant justice à ceux du Roi, vantait la bonté des siens. « Le Roy, écrivait-il au maréchal de Montmorency (le futur connétable), va aulcunes fois courre le cerf, et a une bande de jeunes chiens les plus beaulx et meilleurs que jamais Roy ou Prince eut deçà; il a en sa chambre ung jeune chien, le meilleur que je vy oncques, et moy une chienne de mesme qui ne lui en doit riens. Ils ne mangeront jamais que demi-douzaine de cerfs, mais je ozerois bien entreprendre d'en prendre le cerf par toutes les forêts de France, quelque change qu'il y ait sans guide d'entrée et mesmes en la forêt de Bievre, ce que je suis bien sûr que M. le vidame de Chartres n'accordera pas. »
Et dans une autre lettre à Montmorency : « La chasse du Roy nous a fait manger d'ung cerf qui vint mourir aux étangs de Prévale qui estoit ung
jeune cerf qui n'avoit que les meulles *. Le Roy m'a laissé dix-huit chiens qui se trouveront bien de la mort de ce cerf, car je leur en faits bonne curée. »
Une seule fois, dans une de ses lettres à Montmorency, Brézé parle de la fauconnerie du Roi : « Le dict seigneur fait compte de faire le mestier de la vollerie en son voyage ( il ne s'agissait que d'un voyage de Chambord à Paris), et il mène les gens du grand fauconnier avecques luy qui ont leur vol de milan qui est fort bon. « Ici, l'orgueil du chasseur reparaît, et il a soin d'ajouter : « J'ay ung autre vol qui ne l'empire pas et ung bon vol pour héron. J'ay perdu ung de mes bons sacrets pour milan que jamais homme vist, et pour achever mon malheur, le Maistred'ung sacre pour héron que j'avois (aussi bon qu'il fut oncques) estoit en quête après mon sacret, et comme son varlet vouloit donner la muée à ce sacre, se trouva ung des fculsconniersde M. legrant Maistrequi dist au varlet qu'il luy donneroitmieulx a muer que luy, parce que le sacre estoit ung peu difficile à la prendre ; le varlet le creut et pour abréger luy bailla la mue si doulcement qu'il lui arracha la langue et la lui fourra avecques le doigt jusques au bout de la gorge. »
1. Voir dans du Fouilloux ce qu'on entend par mcullcs ; édit. de Niort, p. i6.
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A Texemplc de son maître qui répondait un jour à l'ambassadeur -de Venise lui reprochant d'avoir chassé l'hiver par un froid trop rude : « Par ma foi, c'est la chasse qui m'a guéri, » Brézé ne s'écoutait pas davantage. Il n'était pas jeune pourtant lorsqu'il écrivait à Montmorency : « Vous devez savoir que le jour que j'ai laissé le Roy à la chasse pour avoir envie de voir voiler ung tiercelet que M, de Lisieux m'avoit baillé, je fus six ou sept heures aux champs qui me donna ung bon accès de fièvre. »
Si la fièvre ne revint pas, l'amour-propre est sujet aux rechutes : « Je vous avertis, se hâte-t-il de dire, que je n'eus jamais à mon gré de si beaux oyseaux, et de si bien mués, et tous entièrement. » « Je croy que avez bien sceu, comme l'ung de mes faulcons est mort, mais pour cela ne vous faillerez de la promesse que vous ai faicte et vous donneray mon faulcon qui estoit l'an passé le plus léger et le plus avantageux de tous les miens et le plus fort dedans le vent. J'ay bien espérance que nous volerons quelques hérons ensemble et là voirez si vous dis vray. Mes faulconniers vous diront que si on lui donnoit guères d'avantage devant le gerfault qu'il ne lui feroit pas cet honneur de l'attendre. Le beau sacre noir que le Roy m'avoit baillé, nommé Giron, est mort, et
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me doultois bien qu il ne passeroit pas la mue *. » A entendre Brézé s'enorgueillir de sa volerie, nous parler de tous ceux qui, à son exemple, élevaient des faucons, on peut en conclure avec quelque certitude qu'au xvi" siècle la France était le pays où on les dressait le mieux. Philippe II tirait tous ses faucons de France; voici, à ce sujet, une curieuse lettre du cardinal de Lorraine à l'évêque de Limoges, ambassadeur en Espagne.
« Je suis après à regarder de satisfaire pour les oyseaux que Sa Majesté Catholique désire et vouldrois bien avoir moyen de lui faire très-humble service en chose qui lui fust très-agréable ; pour ce que le mémoire des oyseaux que vous m'avez envoyé porte que c'est pour voler la corneille, et que tous ceulx que nous avons par delà sont dressés pour le millan ou le héron, avant qu'ils y fussent prêts, il y courroit du temps ; mais pour ce je vous prie de vous enquérir et sçavoir s'ils les veulent avoir promptement. »
Un bon oiseau, c'était un de ces présents que les
1. Quand se vient à la sainte croix de may, qu'il est temps de mettre les oiseaux en mue, les veneurs viennent tout habillés de vert, avec leurs trompes, et les faulconniers hors de cour pour ce qu'il faut qu'ils mettent les oiseaux en mue.
Mémoires de Fleurange, édit. Michaud, t. V, p. 9.